Paris, 1726.
Je boude de votre dernière lettre. Vous m'accusez, avec la dernière
injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime,
l'on adopte les sentimens et la façon de penser de nos amis. Hélas!
Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je
vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous
ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte.
J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de
vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez développé mon âme;
elle étoit née pour être vertueuse: sans pédanterie, connoissant le
monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les
circonstances, vous sûtes mes fautes, sans me mésestimer. Je vous parus
un objet qui méritoit de la compassion, et qui étoit coupable, sans
trop le savoir. Heureusement c'étoit aux délicatesses, même d'une
passion, que je devois l'envie de connoître la vertu. Je suis remplie de
défauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'ôtez pas, par un
soupçon, ce mérite-là. Que je vous suis obligée d'aimer quelqu'un qui
pratique si mal les conseils que vous lui avez donnés, et qui suit
encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la
justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver
l'amitié du chevalier pour cette chère petite. Elle est un noeud qui
entretient notre passion; souvent ce noeud me la fait envisager comme mon
devoir. Si vous êtes équitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de
vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour
vous l'amitié la plus tendre. Je vous aime comme ma mère, ma soeur, ma
fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous
renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la
reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon coeur une amie
aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui
m'affligent.
J'ai retardé de vous écrire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous
punir; mais je me suis assurément punie de ce sentiment de vengeance, en
me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous.
_D'Argental_ vous assure de ses respects. La mort de la _Le Couvreur_
l'a beaucoup occupé. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au
long. Madame _de Bouillon_ est capricieuse, violente, emportée,
excessivement galante: ses goûts s'étendent depuis le prince jusqu'au
comédien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte
_de Saxe_, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piquât
de fidélité pour la _Le Couvreur_, qui est depuis long-temps sa
véritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille goûts
passagers; mais il n'étoit ni flatté, ni curieux de répondre aux
emportemens de madame _de Bouillon_ qui fut outrée de voir ses charmes
méprisés, et qui ne mit pas en doute que la _Le Couvreur_ ne fût
l'obstacle qui s'opposoit à la passion que le comte devoit avoir
naturellement pour elle. Pour détruire cet obstacle, elle résolut de se
défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet
horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu'elle ne connoissoit
point, pour être l'instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de
peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui
proposèrent, après une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa
pauvreté, de se tirer de sa misère, et de s'insinuer, à la faveur de son
habileté à peindre, chez la _Le Couvreur_, et de lui faire manger des
pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abbé se défendit beaucoup
sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui répondirent qu'il ne
dépendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coûteroit la vie, s'il
n'exécutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abbé, effrayé, promit tout.
On le conduisit chez madame _de Bouillon_, qui lui confirma les
promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda
quelques jours pour l'exécution de ses projets. Mademoiselle _Le
Couvreur_ reçoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et
une comédienne nommée _La Mothe_, une lettre anonyme, par où on la prie
instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du
Luxembourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle
trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui
apprendre. Comme c'étoit précisément l'heure du rendez-vous, elle
remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui étoient avec
elle. Elle trouve l'abbé qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse
commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme
celui-là; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il étoit
sûr d'être assassiné. La _Le Couvreur_ lui dit qu'il falloit, pour la
sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant
de police. L'abbé répondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire
des ennemis qui étaient trop puissans, pour qu'il y pût résister; mais
que du moment qu'elle croyoit cette précaution nécessaire pour sa vie,
il ne balançoit point à soutenir ce qu'il lui avoit dit. La _Le
Couvreur_ le mena dans son carrosse chez _M. Hérault_, lieutenant de
police, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles,
et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après. Il lui demanda
ensuite laquelle des deux _Bouillon_ lui avoit donné cette commission;
et, quand l'abbé lui répondit que c'étoit la duchesse, il n'en fut point
surpris. M. _Hérault_ continua à le questionner, et lui demanda s'il
oseroit s'exposer à soutenir cette affaire. L'abbé lui répondit qu'il
pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madame _de
Bouillon_. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le
cardinal de cette aventure: celui-ci fut très-irrité; il vouloit, dans
les premiers momens, qu'on instruisît cette affaire avec beaucoup de
sévérité; mais les parens et les amis de la maison _de Bouillon_
persuadèrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi
scandaleuse que celle-là; et l'on parvint à l'assoupir. Au bout de
quelques mois, on ne sait ni par où, ni comment cette aventure fut
publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frère de madame _de
Bouillon_ en parla à son frère, et lui dit qu'il falloit absolument que
sa femme se lavât d'un pareil soupçon, et qu'il devoit demander une
lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé; il ne fut point difficile
d'obtenir cette lettre de cachet: on arrêta le pauvre malheureux, et on
le mena à la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermeté ce
qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses,
s'il vouloit se dédire. On lui proposa toutes sortes d'expédiens, comme
de folie, ou de passion pour la _Le Couvreur_, qui l'auroit engagé à
faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'ébranla, et il ne
varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. La _Le Couvreur_
écrivit au père de l'abbé, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le
malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite à Paris,
sollicita et demanda que l'on fît le procès dans les formes à son fils,
ou qu'on lui rendît la liberté. Il s'adressa au cardinal, qui demanda à
madame _de Bouillon_ si elle vouloit que l'on instruisît cette affaire,
parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madame _de
Bouillon_ redoutoit les éclaircissemens; et, comme elle ne pouvoit le
faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement.
Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n'a rien dit au
fils. Le père étant retourné chez lui, l'abbé a eu l'imprudence de
rester à Paris. Il a disparu tout à coup: on ne sait s'il est mort; on
n'en entend plus parler. Depuis cela, la _Le Couvreur_ a été sur ses
gardes. Un jour, à la comédie, après la grande pièce, madame _de
Bouillon_ lui envoya dire de venir dans sa loge. La _Le Couvreur_ fut
extrêmement surprise, et répondit qu'elle étoit dans un déshabillé qui
ne lui permettoit pas de paroître devant elle. La duchesse envoya une
seconde fois. A cette seconde semonce, elle répondit que si elle lui
pardonnoit de paroître, le public ne le lui pardonneroit pas; mais
qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui
obéir. Madame _de Bouillon_ lui fit dire de n'y pas manquer, et en
sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna
beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un
plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu'elle avoit
joué. Quelque temps après, la _Le Couvreur_ se trouva mal, au milieu
d'une pièce que l'on ne put achever. Quand le comédien vint en faire
compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement.
Depuis ce jour, elle a dépéri et maigri horriblement. Enfin, le dernier
jour qu'elle a joué, elle faisoit _Jocaste_ dans _l'OEdipe_ de
_Voltaire._ Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une
dyssenterie si forte, que pendant la pièce, elle fut vingt fois à la
garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit pitié, de l'abattement
et de la foiblesse dont elle étoit; et quoique j'ignorasse son
incommodité, je dis deux ou trois fois à madame _de Parabère_, qu'elle
me faisoit grand'pitié. Entre les deux pièces, on nous dit son mal. Ce
qui nous surprit, c'est qu'elle reparut à la petite pièce, et joua, dans
_le Florentin_, un rôle très-long et très-difficile, et dont elle
s'acquitta à merveille, et où elle paroissoit se divertir elle-même. On
lui sut un gré infini d'avoir continué, pour que l'on ne dît pas, comme
on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit été empoisonnée. La pauvre
créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure
après-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut
des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle
finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouvé les
entrailles gangrenées. On prétend qu'elle a été empoisonnée dans un
lavement. Son testament a été fait quatre mois avant sa mort. On ne
doute point qu'elle n'eût quitté la comédie à la clôture. Tout le public
a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût
venue à la comédie, dans ces entrefaites, elle auroit été chassée du
spectacle. Elle a eu le front d'envoyer à la porte de la _Le Couvreur_
tous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a fait _d'Argental_
exécuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre
au-dessus du ridicule, et il a été approuvé des gens sages. M. _Bertie_
dit qu'il a très-bien fait; qu'un honnête homme ne doit jamais refuser
les occasions de faire du bien. Vous pouvez être assurée de tout ce que
je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de la _Le Couvreur_[195].
Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plaît, de tout mon
attachement.