LETTRE XVII.

Paris, 1726.

Je boude de votre dernière lettre. Vous m'accusez, avec la dernière

injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime,

l'on adopte les sentimens et la façon de penser de nos amis. Hélas!

Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je

vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous

ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte.

J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon coeur; je n'ai point rougi de

vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez développé mon âme;

elle étoit née pour être vertueuse: sans pédanterie, connoissant le

monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les

circonstances, vous sûtes mes fautes, sans me mésestimer. Je vous parus

un objet qui méritoit de la compassion, et qui étoit coupable, sans

trop le savoir. Heureusement c'étoit aux délicatesses, même d'une

passion, que je devois l'envie de connoître la vertu. Je suis remplie de

défauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'ôtez pas, par un

soupçon, ce mérite-là. Que je vous suis obligée d'aimer quelqu'un qui

pratique si mal les conseils que vous lui avez donnés, et qui suit

encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la

justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver

l'amitié du chevalier pour cette chère petite. Elle est un noeud qui

entretient notre passion; souvent ce noeud me la fait envisager comme mon

devoir. Si vous êtes équitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de

vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour

vous l'amitié la plus tendre. Je vous aime comme ma mère, ma soeur, ma

fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous

renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la

reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon coeur une amie

aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui

m'affligent.

J'ai retardé de vous écrire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous

punir; mais je me suis assurément punie de ce sentiment de vengeance, en

me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous.

_D'Argental_ vous assure de ses respects. La mort de la _Le Couvreur_

l'a beaucoup occupé. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au

long. Madame _de Bouillon_ est capricieuse, violente, emportée,

excessivement galante: ses goûts s'étendent depuis le prince jusqu'au

comédien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte

_de Saxe_, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piquât

de fidélité pour la _Le Couvreur_, qui est depuis long-temps sa

véritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille goûts

passagers; mais il n'étoit ni flatté, ni curieux de répondre aux

emportemens de madame _de Bouillon_ qui fut outrée de voir ses charmes

méprisés, et qui ne mit pas en doute que la _Le Couvreur_ ne fût

l'obstacle qui s'opposoit à la passion que le comte devoit avoir

naturellement pour elle. Pour détruire cet obstacle, elle résolut de se

défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet

horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu'elle ne connoissoit

point, pour être l'instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de

peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui

proposèrent, après une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa

pauvreté, de se tirer de sa misère, et de s'insinuer, à la faveur de son

habileté à peindre, chez la _Le Couvreur_, et de lui faire manger des

pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abbé se défendit beaucoup

sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui répondirent qu'il ne

dépendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coûteroit la vie, s'il

n'exécutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abbé, effrayé, promit tout.

On le conduisit chez madame _de Bouillon_, qui lui confirma les

promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda

quelques jours pour l'exécution de ses projets. Mademoiselle _Le

Couvreur_ reçoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et

une comédienne nommée _La Mothe_, une lettre anonyme, par où on la prie

instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du

Luxembourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle

trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui

apprendre. Comme c'étoit précisément l'heure du rendez-vous, elle

remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui étoient avec

elle. Elle trouve l'abbé qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse

commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme

celui-là; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il étoit

sûr d'être assassiné. La _Le Couvreur_ lui dit qu'il falloit, pour la

sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant

de police. L'abbé répondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire

des ennemis qui étaient trop puissans, pour qu'il y pût résister; mais

que du moment qu'elle croyoit cette précaution nécessaire pour sa vie,

il ne balançoit point à soutenir ce qu'il lui avoit dit. La _Le

Couvreur_ le mena dans son carrosse chez _M. Hérault_, lieutenant de

police, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles,

et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après. Il lui demanda

ensuite laquelle des deux _Bouillon_ lui avoit donné cette commission;

et, quand l'abbé lui répondit que c'étoit la duchesse, il n'en fut point

surpris. M. _Hérault_ continua à le questionner, et lui demanda s'il

oseroit s'exposer à soutenir cette affaire. L'abbé lui répondit qu'il

pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madame _de

Bouillon_. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le

cardinal de cette aventure: celui-ci fut très-irrité; il vouloit, dans

les premiers momens, qu'on instruisît cette affaire avec beaucoup de

sévérité; mais les parens et les amis de la maison _de Bouillon_

persuadèrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi

scandaleuse que celle-là; et l'on parvint à l'assoupir. Au bout de

quelques mois, on ne sait ni par où, ni comment cette aventure fut

publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frère de madame _de

Bouillon_ en parla à son frère, et lui dit qu'il falloit absolument que

sa femme se lavât d'un pareil soupçon, et qu'il devoit demander une

lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé; il ne fut point difficile

d'obtenir cette lettre de cachet: on arrêta le pauvre malheureux, et on

le mena à la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermeté ce

qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses,

s'il vouloit se dédire. On lui proposa toutes sortes d'expédiens, comme

de folie, ou de passion pour la _Le Couvreur_, qui l'auroit engagé à

faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'ébranla, et il ne

varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. La _Le Couvreur_

écrivit au père de l'abbé, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le

malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite à Paris,

sollicita et demanda que l'on fît le procès dans les formes à son fils,

ou qu'on lui rendît la liberté. Il s'adressa au cardinal, qui demanda à

madame _de Bouillon_ si elle vouloit que l'on instruisît cette affaire,

parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madame _de

Bouillon_ redoutoit les éclaircissemens; et, comme elle ne pouvoit le

faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement.

Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n'a rien dit au

fils. Le père étant retourné chez lui, l'abbé a eu l'imprudence de

rester à Paris. Il a disparu tout à coup: on ne sait s'il est mort; on

n'en entend plus parler. Depuis cela, la _Le Couvreur_ a été sur ses

gardes. Un jour, à la comédie, après la grande pièce, madame _de

Bouillon_ lui envoya dire de venir dans sa loge. La _Le Couvreur_ fut

extrêmement surprise, et répondit qu'elle étoit dans un déshabillé qui

ne lui permettoit pas de paroître devant elle. La duchesse envoya une

seconde fois. A cette seconde semonce, elle répondit que si elle lui

pardonnoit de paroître, le public ne le lui pardonneroit pas; mais

qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui

obéir. Madame _de Bouillon_ lui fit dire de n'y pas manquer, et en

sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna

beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un

plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu'elle avoit

joué. Quelque temps après, la _Le Couvreur_ se trouva mal, au milieu

d'une pièce que l'on ne put achever. Quand le comédien vint en faire

compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement.

Depuis ce jour, elle a dépéri et maigri horriblement. Enfin, le dernier

jour qu'elle a joué, elle faisoit _Jocaste_ dans _l'OEdipe_ de

_Voltaire._ Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une

dyssenterie si forte, que pendant la pièce, elle fut vingt fois à la

garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit pitié, de l'abattement

et de la foiblesse dont elle étoit; et quoique j'ignorasse son

incommodité, je dis deux ou trois fois à madame _de Parabère_, qu'elle

me faisoit grand'pitié. Entre les deux pièces, on nous dit son mal. Ce

qui nous surprit, c'est qu'elle reparut à la petite pièce, et joua, dans

_le Florentin_, un rôle très-long et très-difficile, et dont elle

s'acquitta à merveille, et où elle paroissoit se divertir elle-même. On

lui sut un gré infini d'avoir continué, pour que l'on ne dît pas, comme

on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit été empoisonnée. La pauvre

créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure

après-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut

des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle

finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouvé les

entrailles gangrenées. On prétend qu'elle a été empoisonnée dans un

lavement. Son testament a été fait quatre mois avant sa mort. On ne

doute point qu'elle n'eût quitté la comédie à la clôture. Tout le public

a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût

venue à la comédie, dans ces entrefaites, elle auroit été chassée du

spectacle. Elle a eu le front d'envoyer à la porte de la _Le Couvreur_

tous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a fait _d'Argental_

exécuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre

au-dessus du ridicule, et il a été approuvé des gens sages. M. _Bertie_

dit qu'il a très-bien fait; qu'un honnête homme ne doit jamais refuser

les occasions de faire du bien. Vous pouvez être assurée de tout ce que

je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de la _Le Couvreur_[195].

Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plaît, de tout mon

attachement.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 244 / 267 题