J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en
réponse à un gros paquet que je craignois bien qui ne fût perdu. Le
nouveau témoignage de votre amitié me comble de joie, et je recevrai
votre écran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime;
cependant je me plains des souvenirs trop fréquens qu'il me donnera de
vous. Je vous le dis avec vérité; j'ai autant de douleur de vous avoir
perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me
combattent furieusement, et si je n'avois pas l'espérance de vous
revoir un jour, je ne sais en vérité si je voudrois vous avoir connue.
Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colère.
Pourquoi tous les coeurs ne sont-ils pas faits comme le vôtre, ou du
moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualités? Tout leur
manque, probité inébranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est
qu'apparence chez les hommes: le masque tombe à la plus petite occasion.
La probité n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et
ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui
n'est qu'aigreur, de la générosité qui n'est que prodigalité, de la
tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-là me font
répéter à tous les instans, que votre âme est capable de vertu dans sa
perfection. Je m'aperçois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du
coeur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce
que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dépens de la
vérité: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous
avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le duc
_d'Orléans_, à la différence près que je ne suis pas si perverse que
lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde véritablement
raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonnêtes gens; je suis bien
prête à penser comme lui; cela me met très-souvent de mauvaise humeur,
et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indifférent, ne
m'affliger de rien, et tâcher d'être raisonnable pour ma propre
satisfaction et pour la vôtre. Je travaille très-sérieusement à me
rendre heureuse, à ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin
que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur règne ici à un point
insoutenable; je me suis gendarmée: je vois que cela tourne contre moi.
Le public est très-sévère, parce qu'il ne juge que sur l'étiquette du
sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est
que des bagatelles; mais hélas! rien n'est bagatelle, quand cela revient
tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de
personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement
malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arrivé ici deux
petites aventures que j'aurai du plaisir à vous conter, parce que vous
en aurez à les lire.
Un gentilhomme de Périgord, fort riche, se maria, il y a plusieurs
années, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les
parens de sa femme le pensèrent ruiner pour la dot, et eurent des
procédés si infâmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en
fut malade. Cet homme avoit du goût pour le sacrement; mais ce qu'il
avoit essuyé le fit résoudre de prendre une femme sans parens. Il
écrivit à l'Hôtel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une
fille trouvée, de 17 à 22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux
noirs, les dents belles, et qu'il l'épouseroit. Le directeur montra
cette lettre à M. _d'Argenson_, lieutenant de police, qui lui dit de
faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le
gentilhomme l'épouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques
années, elle meurt. Son deuil fini, il récrit à un autre des directeurs
de l'Hôtel-Dieu, le précédent étant mort. Il le prie de lui chercher une
fille de 38 à 40 ans, blonde, grasse, fraîche et d'un bon tempérament;
qu'il avoit passé les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on
lui avoit déjà choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choisît aussi
bien que l'ancien directeur, auquel il s'étoit adressé la première fois.
Celui-ci va chez M. _Hérault_, lieutenant de police, et montre la lettre
qu'il vient de recevoir. M. _Hérault_ lui dit comme M. _d'Argenson_, de
faire sa commission, qui étoit difficile, parce que toutes les filles
sont établies à cet âge-là. Il trouva enfin une soeur grise qui étoit
telle qu'on la lui demandoit. Une des princesses _de Conti_ a signé au
contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.
Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept à
huit ans, se promène dès une heure jusqu'à six, sur un des quais, sans
jamais y avoir manqué d'un jour, quelque temps qu'il fît. M. _Hérault_
en ayant été averti, lui envoya dire qu'il vînt lui parler. Cet homme
lui fit répondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien à faire avec la
police. M. _Hérault_ s'y transporta, monta dans une chambre au
quatrième, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa
chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'étoit pas venu
chez lui, quand il le lui avoit fait dire. «Monsieur, lui répondit cet
homme, je n'ai point l'honneur d'être de vos amis; et, Dieu merci! je
n'ai rien à démêler avec la justice.--Il est vrai, lui répondit M.
_Hérault_, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais
pourquoi vous promener régulièrement, à la même heure, tous les jours,
sur le quai?--Parce que cela me fait du bien, lui repartit le
promeneur. Pour vous éclaircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai,
Monsieur, que je suis très-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je
jouissois de 25,000 livres de rente; le système est venu, et il ne m'est
resté que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionné à
mon revenu; j'ai gardé mes livres, l'air de la rivière me convient, et
je suis venu m'établir dans cette chambre. Un peu de vanité m'a engagé à
changer de nom; je dîne tous les jours à midi avec du boeuf à la mode,
qui est excellent dans ce quartier; je me lève de bonne heure; j'emploie
ma matinée à lire; et, quand j'ai dîné, je vais prendre l'air sur le
quai. Je suis très-heureux, je ne dépends de personne, et je ne dérange
point ma santé par cet exact régime.» M. _Hérault_ trouva cet homme de
très-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: «Mais si
cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner;
dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension.» M. _Hérault_ lui
envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui
apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit répondre qu'il ne
pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M. _Hérault_ y
retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300
livres. Il les refusa, disant qu'il s'étoit arrangé avec 500 livres, et
qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgré ce genre de vie qui paroît
triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont
sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du
monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connoître,
à la physionomie, le métier des gens qui passent. Il dira, par exemple:
«Voilà le maître d'hôtel d'un évêque, en voilà un d'un financier; voici
un chevalier d'industrie; celui-là est Gascon, celui-ci est Breton,»
ainsi des autres. Adieu, ma chère madame; en voilà assez pour
aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.