LETTRE XVIII.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en

réponse à un gros paquet que je craignois bien qui ne fût perdu. Le

nouveau témoignage de votre amitié me comble de joie, et je recevrai

votre écran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime;

cependant je me plains des souvenirs trop fréquens qu'il me donnera de

vous. Je vous le dis avec vérité; j'ai autant de douleur de vous avoir

perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me

combattent furieusement, et si je n'avois pas l'espérance de vous

revoir un jour, je ne sais en vérité si je voudrois vous avoir connue.

Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colère.

Pourquoi tous les coeurs ne sont-ils pas faits comme le vôtre, ou du

moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualités? Tout leur

manque, probité inébranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est

qu'apparence chez les hommes: le masque tombe à la plus petite occasion.

La probité n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et

ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui

n'est qu'aigreur, de la générosité qui n'est que prodigalité, de la

tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-là me font

répéter à tous les instans, que votre âme est capable de vertu dans sa

perfection. Je m'aperçois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du

coeur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce

que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dépens de la

vérité: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous

avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le duc

_d'Orléans_, à la différence près que je ne suis pas si perverse que

lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde véritablement

raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonnêtes gens; je suis bien

prête à penser comme lui; cela me met très-souvent de mauvaise humeur,

et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indifférent, ne

m'affliger de rien, et tâcher d'être raisonnable pour ma propre

satisfaction et pour la vôtre. Je travaille très-sérieusement à me

rendre heureuse, à ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin

que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur règne ici à un point

insoutenable; je me suis gendarmée: je vois que cela tourne contre moi.

Le public est très-sévère, parce qu'il ne juge que sur l'étiquette du

sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est

que des bagatelles; mais hélas! rien n'est bagatelle, quand cela revient

tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de

personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement

malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arrivé ici deux

petites aventures que j'aurai du plaisir à vous conter, parce que vous

en aurez à les lire.

Un gentilhomme de Périgord, fort riche, se maria, il y a plusieurs

années, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les

parens de sa femme le pensèrent ruiner pour la dot, et eurent des

procédés si infâmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en

fut malade. Cet homme avoit du goût pour le sacrement; mais ce qu'il

avoit essuyé le fit résoudre de prendre une femme sans parens. Il

écrivit à l'Hôtel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une

fille trouvée, de 17 à 22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux

noirs, les dents belles, et qu'il l'épouseroit. Le directeur montra

cette lettre à M. _d'Argenson_, lieutenant de police, qui lui dit de

faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le

gentilhomme l'épouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques

années, elle meurt. Son deuil fini, il récrit à un autre des directeurs

de l'Hôtel-Dieu, le précédent étant mort. Il le prie de lui chercher une

fille de 38 à 40 ans, blonde, grasse, fraîche et d'un bon tempérament;

qu'il avoit passé les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on

lui avoit déjà choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choisît aussi

bien que l'ancien directeur, auquel il s'étoit adressé la première fois.

Celui-ci va chez M. _Hérault_, lieutenant de police, et montre la lettre

qu'il vient de recevoir. M. _Hérault_ lui dit comme M. _d'Argenson_, de

faire sa commission, qui étoit difficile, parce que toutes les filles

sont établies à cet âge-là. Il trouva enfin une soeur grise qui étoit

telle qu'on la lui demandoit. Une des princesses _de Conti_ a signé au

contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.

Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept à

huit ans, se promène dès une heure jusqu'à six, sur un des quais, sans

jamais y avoir manqué d'un jour, quelque temps qu'il fît. M. _Hérault_

en ayant été averti, lui envoya dire qu'il vînt lui parler. Cet homme

lui fit répondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien à faire avec la

police. M. _Hérault_ s'y transporta, monta dans une chambre au

quatrième, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa

chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'étoit pas venu

chez lui, quand il le lui avoit fait dire. «Monsieur, lui répondit cet

homme, je n'ai point l'honneur d'être de vos amis; et, Dieu merci! je

n'ai rien à démêler avec la justice.--Il est vrai, lui répondit M.

_Hérault_, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais

pourquoi vous promener régulièrement, à la même heure, tous les jours,

sur le quai?--Parce que cela me fait du bien, lui repartit le

promeneur. Pour vous éclaircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai,

Monsieur, que je suis très-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je

jouissois de 25,000 livres de rente; le système est venu, et il ne m'est

resté que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionné à

mon revenu; j'ai gardé mes livres, l'air de la rivière me convient, et

je suis venu m'établir dans cette chambre. Un peu de vanité m'a engagé à

changer de nom; je dîne tous les jours à midi avec du boeuf à la mode,

qui est excellent dans ce quartier; je me lève de bonne heure; j'emploie

ma matinée à lire; et, quand j'ai dîné, je vais prendre l'air sur le

quai. Je suis très-heureux, je ne dépends de personne, et je ne dérange

point ma santé par cet exact régime.» M. _Hérault_ trouva cet homme de

très-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: «Mais si

cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner;

dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension.» M. _Hérault_ lui

envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui

apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit répondre qu'il ne

pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M. _Hérault_ y

retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300

livres. Il les refusa, disant qu'il s'étoit arrangé avec 500 livres, et

qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgré ce genre de vie qui paroît

triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont

sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du

monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connoître,

à la physionomie, le métier des gens qui passent. Il dira, par exemple:

«Voilà le maître d'hôtel d'un évêque, en voilà un d'un financier; voici

un chevalier d'industrie; celui-là est Gascon, celui-ci est Breton,»

ainsi des autres. Adieu, ma chère madame; en voilà assez pour

aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 245 / 267 题