Paris, 1728.
Il y a un siècle que vous ne m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Êtes-vous si exacte avec vos amis, que de ne point leur écrire qu'ils ne
vous aient fait réponse? Je devois, Madame, vous remercier de la lettre
que j'ai reçue il y a un mois: j'avois commencé ma réponse, j'y voulois
mettre plusieurs petites nouvelles; j'ai attendu des dénouemens, ils ont
été si chargés d'evénemens que je n'ai plus su où j'en étois.
D'ailleurs, madame _Bolingbrocke_ a été très-mal: ce qui m'a occupée
bien tristement; et puis la santé de madame _de Ferriol_, toujours
mauvaise, et son humeur encore plus. _Pont-de-Vesle_ me charge de ses
respects pour vous: il est toujours malingre; une mauvaise digestion.
_D'Argental_ n'est plus amoureux de mademoiselle _de Tencin_; elle ne
l'occupe plus que par devoir; il n'est point aussi amoureux de la
_Couvreur_, mais aussi prévenu de son mérite que s'il l'étoit encore;
elle est très-incommodée depuis quelque temps: on craint qu'elle ne
tombe en langueur.
Madame _de Parabère_ a été quittée, il y a environ quatre ou cinq mois,
par M. _d'Alincourt_: ce dont elle a été au désespoir; et pour s'en
consoler, elle a pris, au bout de huit jours, M. _de la
Mothe-Houdancourt_, qui est, à mon sens, le plus vilain homme que je
connoisse. Cette précipitation a paru étrange à tout le monde, et
sur-tout à moi, qui ne m'en serois pas doutée. Ledit M. _de la Mothe_ ne
la quitte pas d'un pas; il est jaloux comme un tigre. Pour vous faire le
portrait tant de sa figure que de son esprit (je commencerai par la
figure), il est grand, dégingandé, le visage long; il ressemble beaucoup
à un vilain cheval de l'âge de quarante-cinq ans; babillard, ne sachant
ce qu'il dit; se contredisant sans cesse, ne parlant jamais que de lui;
fat, comme s'il étoit un Adonis, et glorieux par fatuité; assez bon
homme dans le fond, mais ayant été gâté par les caillettes de la cour.
Il me craint prodigieusement, et ne peut pas s'empêcher de m'estimer: il
a vu peu de femmes qui se souciassent moins de se mêler d'intrigues: il
m'a dit bien des fois qu'il aimeroit mieux que je fusse amie de sa
femme, que de sa maîtresse. J'y vais très-rarement; je crois qu'il ne
seroit pas bien de n'y point aller du tout; elle a pour moi des façons
touchantes: d'abord que j'ai le moindre mal, elle me vient voir; elle
m'accable de galanteries; elle dit à tous ceux qu'elle voit qu'elle
m'aime infiniment. Je dois être reconnoissante, Madame, de tant de
marques d'amitié. Il y avoit, pendant les huit jours de vacance, plus de
vingt prétendans à qui je faisois une peur horrible, étant persuadés que
je mettrois tout en usage pour la retirer du désordre. Un des prétendans
m'a conté tous leurs manéges; ils s'étoient tous ligués de concert pour
la retirer de Paris, et qu'elle fût à la campagne, pour que je ne la
visse pas. Celui qui m'a raconté tout cela, est parent du chevalier; il
espéroit, par son canal, obtenir de moi que je ne m'opposasse point au
voyage de madame _de Parabère_. Le chevalier lui répondit qu'il avoit
tort de me soupçonner, que je ne me parois ni de conseiller les prudes,
ni de condamner les autres; que jamais je n'avois su ce que c'étoit que
de me mêler de tracasseries; en quoi il me loua beaucoup, connoissant
assez bien la dame, pour être persuadé qu'elle ne seroit pas
susceptible de conseils.
Je veux vous parler de madame _du Deffant_: elle avoit un violent désir
pendant long-temps de se racommoder avec son mari; comme elle a de
l'esprit, elle appuie de très-bonnes raisons cette envie; elle agissoit
dans plusieurs occasions, de façon à rendre ce raccomodement durable et
honnête; sa grand'mère meurt, et lui laisse 4,000 liv. de rentes; sa
fortune devenant meilleure, c'étoit un moyen d'offrir à son mari un état
plus heureux, que si elle avoit été pauvre; comme il n'étoit point
riche, elle prétendoit rendre moins ridicule son mari de se raccommoder
avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit, comme nous
l'avions prévu; elle en reçut des complimens de tout le monde. J'aurois
voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il falloit encore un noviciat de
six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père.
J'avois mes raisons pour lui conseiller cela; mais, comme cette bonne
dame mettoit de l'esprit, ou pour mieux dire, de l'imagination, au lieu
de raison et de stabilité, elle emballa la chose, de manière que le mari
amoureux rompit son voyage, et se vint établir chez elle, c'est-à-dire,
y dîner et souper; car pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en
entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour
elle et son mari. C'étoit la plus belle amitié du monde pendant six
semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a
repris pour son mari une aversion outrée; et sans lui faire de
brusqueries, elle avoit un air si désespéré et si triste, qu'il a pris
le parti d'aller chez son père; elle prend toutes les mesures
imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement
toute l'infamie de ses procédés. Elle a voulu par distances et par
pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai
resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a
sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne
l'abandonnasse pas; je lui ai dit que le public s'éloignoit d'elle,
comme je m'en éloignois; que je souhaiterois qu'elle prît autant de
peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectois
trop, pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura
beaucoup; je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite,
c'est qu'elle ne peut vivre avec personne. Un amant qu'elle avoit avant
son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avoit quittée; et
quand il a appris qu'elle étoit bien avec M. _du Deffant_, il lui a
écrit des lettres pleines de reproches, et il est revenu. L'amour-propre
ayant réveillé des feux mal éteints, la bonne dame n'a suivi que son
penchant; et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari;
elle a obligé ce dernier à abandonner la place; il n'a pas été parti,
que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout
le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait
plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens,
pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée. Cela ne réussit pas;
l'air délibéré et embarrassé règnent tour à tour dans sa personne. Voilà
où elle en est, et où j'en suis avec elle.
Madame _de Tencin_ est toujours si outrée contre moi, parce que je n'ai
fait aucune démarche pour remettre les pieds chez elle, qu'elle m'a
déclaré une guerre ouverte. Elle envoie savoir si je dîne ici pour ne
pas y venir, si j'y suis. Je ne suis pas plus alarmée de cette nouvelle
disgrâce que des autres. On me persécuta l'autre jour pour faire ma paix
avec elle: je répondis à cela, que je ne demandois pas mieux; que tout
ce qui étoit de la famille _Ferriol_, m'étoit respectable; qu'il n'y
avoit que cette raison qui me fît désirer que madame _de Tencin_ ne fût
pas fâchée contre moi; mais que je ne me sentois pas assez de religion
pour présenter ma seconde joue, et que je n'irois jamais demander pardon
à madame _de Tencin_ de ce qu'elle m'avoit fait refuser sa porte; que
je ne connoissois que madame _de Ferriol_ dans le monde, pour qui je
pusse faire cette démarche; que madame _de Tencin_ n'avoit aucun droit
sur moi, pour en agir aussi mal; que si elle prétendoit que j'avois tenu
de mauvais discours sur elle, je répondrois comme madame _de
Saint-Aulaire_, qui répondit sur la même accusation, que s'il étoit vrai
qu'il fût revenu à madame _de Tencin_ qu'elle avoit mal parlé d'elle,
elle en étoit bien affligée, parce que cela lui faisoit voir qu'elle
avoit des amis perfides. Je suis dans ce cas: j'ai pu dire à mes amis ce
que je pensois; mais pour l'amour de moi et de mes devoirs, je n'en ai
point parlé ailleurs; et même dans l'accident de la _Fresnaye_, qui est
ce qui l'aigrit contre tous les gens dont elle n'a pas besoin, j'ai dit
que c'étoit l'affaire du monde la plus malheureuse, qu'il n'y avoit
personne qui fût à l'abri d'un fou qui venoit se tuer chez vous.
Ma vie est assez douce. Si je vous avois à Paris, le roi ne seroit pas
plus heureux que moi. Les étrennes m'affligent un peu: tout le monde
m'en donne, et je ne puis en donner à personne. Je prends mon parti sur
les gouttières de cette maison; il y a des temps où les choses ne font
pas autant d'impression. C'est, suivant l'état du coeur; quand il est
satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent
toujours dans la vie; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours
ici; on se plaint sans cesse: il y a quelques jours qu'elle s'adressa à
_Fontenay_, qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne
persuaderoit jamais le public, et qu'elle le révolteroit contre
elle-même; qu'il étoit témoin que la veille j'avois été pressée
extrêmement de rester à souper chez madame _de Parabère_ avec le
chevalier; que j'avois refusé, et étois revenue à neuf heures à pied et
par la pluie. Cette justification m'a affligée les raisons ne font que
l'aigrir. J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même
tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son
attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir
de la foiblesse des autres: je ne saurois me servir de cette sorte
d'art; je ne connois que celui de rendre la vie si douce à ce que
j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable: je veux le retenir à moi,
par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le
vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même.
Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant: la nature de
son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en
pitié: j'ai des mouvemens quelquefois bien durs à combattre. Ce qu'il y
a de surprenant, c'est que je les ai eus toute ma vie: je me reproche...
Hélas! que n'étiez-vous madame _de Ferriol_? vous m'auriez appris à
connoître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait
d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour
de jeunes coeurs! Pardonnez toutes mes foiblesses à l'aveu sincère que je
vous en fais; et permettez que je vous parle de la petite. Elle est
charmante: tout ce qui m'en revient, m'empêche de me repentir de sa
naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi:
sa figure embellit tous les jours; j'ai envoyé Sophie sous prétexte
d'aller voir sa tante; elle y a été quinze jours; elle en a été
enchantée; elle est adorée de tout le couvent; elle a de la raison, de
la bonté et de la fermeté: on lui fit arracher quatre dents, elle ne
jeta aucun cri; on la loua; elle répondit: à quoi m'auroit-il servi de
crier? ne falloit-il pas les arracher? Elle dit à Sophie qu'elle étoit
bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir; qu'elle me prioit
bien d'y venir l'autre; qu'elle me remercioit de toutes mes bontés,
qu'elle savoit que l'on m'importunoit souvent pour elle, et qu'elle
feroit tout ce qu'elle pourroit, pour bien apprendre, et être sage;
qu'elle ne vouloit pas que je me rebutasse. Elle est très-caressante; la
pauvre petite sent déjà, je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son
bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir; il l'aime à la
folie; il lui prend des envies d'aller la voir, que j'ai bien de la
peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot, en cas qu'elle
ne voulût pas se faire religieuse: si Dieu nous prête vie, elle pourra
avoir 40,000 livres et 400 livres de rente. Elle seroit très-bien mariée
en province avec cela; mais gare au pot au lait! si elle avoit le
malheur de nous perdre, elle seroit bien à plaindre: je la recommanderai
à _d'Argental_. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule.
Adieu, Madame, voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite;
mais je suis seule, et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps
avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaille, couleur de feu; je
n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour, pour
que vous disiez, quand vous en prendrez dedans, qu'elle a servi à la
personne du monde qui vous aime le plus.