LETTRE VII.

Paris, 1727.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je ne

puis vous dire assez tout le plaisir qu'elle m'a fait. Je les montre à

une seule personne, qui est très-curieuse de les voir, et qui partage le

plaisir que j'ai de les lire: les bontés d'une personne comme vous la

flattent comme moi-même, et elle partage mes inquiétudes sur ce qui vous

regarde. Vous êtes la première qu'elle a plainte dans ce maudit

arrangement du retranchement des rentes viagères. Je n'ai point été

consolée de n'être pas la seule misérable dans cette occasion; il est

toujours fort douloureux de voir ses amis malheureux. J'aurois, je vous

jure, pris mon parti plus aisément, si vous aviez été privilégiée. Mon

voyage de Pont-de-Vesle se confirme, et sera beaucoup plus long; mais

dans quelque pauvreté que je sois, je vous promets d'aller vous voir; ce

sera un des bonheurs les plus vifs de ma vie; et si jamais je me marie,

je mettrai dans le contrat, que je veux être libre d'aller à Genève,

quand il me plaira, et le temps que je voudrai. Madame _de Tencin_ est

toujours malade; mais j'ai grand'peur que madame sa soeur ne parte avant

elle; sa cupidité augmente tous les jours. Ma santé est médiocre, et je

maigris beaucoup; c'est pourtant le premier bien; elle nous fait

supporter toutes nos peines; les chagrins l'altérent, comme vous le

prouvez, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point

de honte d'être pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu.

Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce

monde et en l'autre. Pour moi qui n'ai pas le bonheur de m'être bien

conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie

d'être du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses: la pitié

que tout le monde a de moi, fait que je ne me trouve presque pas

malheureuse; il me reste deux mille francs de rente, tout au plus;

j'envisage sans peine de me retrancher les choses qui me faisoient le

plus de plaisir. Mes bijoux et mes diamans sont vendus; pour vous,

Madame, il y a long-temps que vous vous êtes détachée de tout cela. Si

vous avez plus de chagrins, et que vous soyez plus à plaindre que bien

d'autres, vous en êtes bien dédommagée par la satisfaction de n'avoir

rien à vous reprocher: vous avez de la vertu, vous êtes aimée et

estimée, et, par conséquent, vous avez plus d'amis. Conservez-les,

Madame, et votre santé; ce sont là les véritables trésors.

Madame _de Parabère_ ayant quitté son amant, a donné cette charge à

_d'Alincourt_. M. _de Nesle_ a plaisanté M. le prince _de Conti_ assez

mal à propos; et, quoique le prince l'eût fait prier de se taire, il a

continué; ce qui a mis en colère son altesse, qui a voulu lui jeter une

assiette à la tête. M. _de Nesle_ a fait des excuses, qui ont été assez

mal reçues, puisqu'on lui a répondu que l'on avoit eu tort de se mettre

en colère contre un poltron; que l'on devoit en agir avec lui comme avec

un chien qui importunoit, et à qui l'on donnoit des coups de pied; que

s'il n'étoit pas content, il étoit partout, et le trouveroit. Madame _de

Nesle_ avoit pour amant M. _de Montmorenci_: c'étoit _Riom_ qui avoit

fait cette liaison; il a jugé à propos de la rompre, et a donné à son

ami madame _de Boufflers_; madame _de Nesle_, pour se venger, a donné le

ridicule à _Riom_, de lorgner la reine; ce dernier a été si piqué, qu'il

est allé au cardinal pour se justifier. Vous voyez à quoi nos belles

dames et nos agréables s'amusent. M. le duc se divertit comme un ange, à

son tour, à Chantilli. Madame _de Prie_ est reléguée dans ses terres, où

elle perd les yeux; elle se console en lisant le bel édit des rentes.

Notre roi est toujours constant pour la chasse. La reine est grosse.

Voilà les nouvelles de ce monde. Quelle différence de votre ville à

Paris! L'innocence des moeurs, le bon esprit y règnent: ici on ne les

connoît pas. Il est arrivé, depuis quelque tems, une petite aventure qui

a fait beaucoup de bruit; je veux vous la mander. Il y a six semaines,

qu'_Isessé_, le chirurgien, reçut un billet, par lequel on le prioit de

se rendre l'après-midi, à six heures, dans la rue _Pot-de-fer_, près du

Luxembourg. Il n'y manqua pas; il trouva un homme qui l'attendoit, et le

conduisit à quelques pas de là, le fit entrer dans une maison, ferma la

porte sur le chirurgien, et resta dans la rue. _Isessé_ fut surpris que

cet homme ne l'emmenât pas tout de suite où on le souhaitoit. Mais le

portier de la maison parût, qui lui dit qu'on l'attendoit au premier

étage et qu'il montât; ce qu'il fit: il ouvrit une antichambre toute

tendue de blanc; un laquais fait à peindre, vêtu de blanc, bien frisé,

bien poudré, et avec une bourse de cheveux blanche, et deux torchons à

la main, vint au-devant de lui, et lui dit qu'il falloit qu'il lui

essuyât ses souliers. _Isessé_ lui dit que cela n'étoit pas nécessaire,

qu'il sortoit de sa chaise, et n'étoit point crotté. Malgré cela, le

laquais lui répondit que l'on étoit trop propre dans cette maison, pour

ne pas user de précaution. Après cette cérémonie, on le conduisit dans

une chambre tendue aussi de blanc. Un autre laquais, vêtu de même que le

premier, refit la même cérémonie des souliers: on le mena ensuite dans

une chambre toute blanche, lit, tapisseries, fauteuils, chaises, tables

et plancher. Une grande figure en bonnet de nuit et en robe de chambre

toute blanche, et un masque blanc, étoit assise auprès du feu. Quand

cette espèce de fantôme aperçut _Isessé_, il lui dit: _j'ai le diable

dans le corps_, et ne parla plus; il ne fit pendant trois quarts d'heure

que mettre et ôter six paires de gants blancs, qu'il avoit sur une

table, à côté de lui. _Isessé_ fut effrayé; mais il le fut encore

davantage, quand parcourant des yeux la chambre, il aperçut plusieurs

armes à feu; il lui prit un si grand tremblement, qu'il fut obligé de

s'asseoir, de peur de tomber. Enfin craignant ce silence, il dit à la

figure blanche, ce que l'on vouloit faire de lui, qu'il le prioit de lui

donner ses ordres, parce qu'il étoit attendu, et que son temps étoit au

public: la figure blanche répondit sèchement: _que vous importe, si vous

êtes bien payé?_ et ne dit plus mot. Un quart d'heure s'écoula encore

dans le silence: le fantôme enfin tire un cordon blanc de sonnettes. Les

deux laquais blancs arrivent; il leur demande des bandes, et dit à

_Isessé_ de le saigner et de lui tirer cinq livres de sang. Le

chirurgien, étonné de la quantité, lui demanda quel médecin lui avoit

ordonné une pareille saignée? _Moi_, répondit la figure blanche,

_Isessé_ se sentant trop ému pour ne pas craindre d'estropier, préféra

de saigner au pied, où il y a moins de risque qu'au bras. On apporta de

l'eau chaude; le fantôme blanc ôte une paire de bas de fil blanc d'une

grande beauté, puis une autre, encore une autre; enfin jusqu'à six

paires, et un chausson de castor doublé de blanc; alors _Isessé_ vit la

plus jolie jambe et le plus joli pied du monde; il n'est point éloigné

de croire que ce soit celui d'une femme: il saigne; à la seconde palette

le saigné se trouve mal. _Isessé_ voulut lui ôter son masque pour lui

donner de l'air, les laquais s'y opposèrent: on l'étendit à terre; le

chirurgien banda le pied pendant l'évanouissement. La figure blanche, en

reprenant ses esprits, ordonna que l'on chauffât son lit; ce que l'on

fit, et ensuite il s'y mit. _Isessé_ lui tâta le pouls, et les

domestiques sortirent; il alla près de la cheminée pour nettoyer sa

lancette, faisant bien des réflexions sur la singularité de cette

aventure: tout à coup il entend quelque chose derrière lui, il tourne la

tête, et voit dans le miroir de la cheminée, la figure blanche qui vient

à cloche-pied, et qui ne fait presque qu'un saut pour venir à lui; il

fut saisi de frayeur; elle prit sur la cheminée cinq écus, les lui

donna, et lui demanda s'il étoit content. _Isessé_, tout tremblant,

répondit que oui.--_Eh bien! allez-vous-en._ Le chirurgien ne se le fit

pas dire deux fois; il prit ses jambes à son cou, et s'en alla bien

vite; il trouva les laquais qui l'éclairèrent, et qui de fois à autre se

tournoient et rioient. _Isessé_, impatienté, leur demanda ce que c'étoit

que cette plaisanterie. _Monsieur_, lui répondirent-ils, _avez-vous à

vous plaindre? Ne vous a-t-on pas bien payé? Vous a-t-on fait quelque

mal?_ Ils le reconduisirent à sa chaise, et il fut transporté de joie

d'être sorti de là. Il prit la résolution de ne point raconter ce qui

lui venoit d'arriver; mais, le lendemain, on vint s'informer comment il

se portoit de la saignée qu'il avoit faite à un homme blanc; alors il

raconta son aventure, et n'en fit plus mystère: elle a fait beaucoup de

bruit; le roi l'a sue, et le cardinal se l'est fait raconter par

_Isessé_. On a fait mille conjectures qui ne signifient rien: je crois

que c'est quelque badinage de jeunes gens qui se sont amusés à faire

peur au chirurgien. Je suis bien sincèrement, ma chère madame, toute à

vous.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 234 / 267 题