MONSEIGNEUR,

«Je n'oserois me flatter que votre Éminence se ressouvînt que j'ai eu

l'honneur de la voir; mais je crois pouvoir espérer que la singularité

de mon état excitera sa compassion, et qu'elle me pardonnera la liberté

que je prends de lui en exposer les circonstances. M. _de Ferriol_ m'a

amenée de Turquie en ce pays-ci, à 4 ans; et après m'avoir élevée comme

sa fille, il a voulu, pour comble de générosité, me laisser une fortune

qui soutînt l'éducation qu'il m'avoit donnée. Toute la famille _de

Ferriol_ concourant à ses desseins, il m'avoit donné 4,000 liv. de

rentes viagères. Aujourd'hui, Monseigneur, on m'en ôte plus de la

moitié; et par là je perds ce qui faisoit ma tranquillité,

l'indépendance que l'on a voulu m'assurer. J'ose supplier votre

Éminence, que l'on ne me traite point à la rigueur; ne souffrez pas que

l'on détruise une fortune qui est un témoignage de la générosité des

François. Si vous vous informez de moi, on vous dira que je n'ai ni

goût, ni talent pour acquérir. Ordonnez donc qu'on me laisse ce que je

possédois par des voies si légitimes. Vous aurez part à la

reconnoissance que j'ai pour ceux à qui je dois tout ce que je possède,

et je ne cesserai jamais d'être avec le plus profond respect, etc.»

_Lettre de madame_ DE FERRIOL.

_Aïssé_ ne cesseroit de vous écrire, si je la laissois faire; je n'en ai

pas la patience, et je l'interromps pour vous parler aussi à mon tour.

Gardez-vous bien de m'oublier; je ne cesse point de me ressouvenir de

vous, et de vous regretter. Les courses que j'ai faites, et les maladies

que j'ai essuyées, ne m'ont pas distraite un moment de ce souvenir;

j'espère que tous mes voyages ne sont pas faits, et que j'en ferai un à

Pont-de-Vesle, qui me procurera le bonheur de vous voir. J'ai besoin de

cette espérance pour adoucir la peine que me cause votre absence.

J'espère qu'en attendant, vous voudrez bien me donner de vos nouvelles,

et que vous ne doutez pas de la très-tendre amitié que je conserverai

toute ma vie pour vous.

_Suite de la Lettre de mademoiselle_ AÏSSÉ.

On me rend la plume, je vais en profiter pour conter quelques

ravauderies. Madame _de Tencin_ est toujours malade: les savans et les

prêtres sont, presque les seules personnes qui lui fassent leur cour.

_D'Argental_ n'est plus amoureux; ses assiduités sont réfléchies

actuellement. Il y a eu des tracasseries à la cour; les dames du palais

ont voulu jouer des comédies pour amuser la reine. MM. _de Nesle_, _de

la Trimouille_, _Graisi_, _Gontault_, _Tallard_, _Villars_, _Matignon_

étoient les acteurs. Il manquoit une actrice pour de certains rôles, et

il étoit nécessaire d'avoir quelqu'un qui pût former les autres: on

proposa la _Desmarest_, qui ne monte plus sur le théâtre; madame _de

Tallard_ s'y opposa, et assura qu'elle ne joueroit pas avec une

comédienne, à moins que la reine ne fût une des actrices. La petite

marquise _de Villars_ dit que madame _de Tallard_ avoit raison, et

qu'elle ne vouloit point jouer aussi, à moins que l'Empereur ne fît

Crispin. Cette grande affaire finit par des éclats de rire. Madame _de

Tallard_ a été si piquée, qu'elle a quitté la troupe, La _Desmarest_ a

joué, et les comédies ont très-bien réussi.

Milord _Bolingbrocke_ nie hautement les lettres que l'on prétend qu'il a

écrites à M. _Walpole_. Je ne doute pas que vous n'en ayez ouï parler:

il dit qu'on peut l'attaquer, mais qu'il ne répondra jamais; que ce sont

des lettres supposées; qu'il est résolu de demeurer en repos, malgré

toute la malice du public. Madame sa femme est toujours malade. L'air de

Londres l'incommode: on avoit fait courir le bruit que le mari et la

femme étoient mal ensemble; rien n'est plus faux: je reçois des lettres,

presque tous les ordinaires, de l'un et de l'autre; ils me paroissent

dans une grande union: les inquiétudes qu'il a de la santé de sa femme,

et celles qu'elle a de la sienne, ne ressemblent point à des gens

mécontens. Adieu, Madame. La certitude que j'ai de vos bontés, me fait

trop de plaisir pour vouloir en douter.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 233 / 267 题