LETTRE VIII.

Paris, 1727.

J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'amitié de

m'écrire; vous trouverez dans celle-ci tout ce que vous me demandez. Je

vais commencer par les nouvelles de Paris. La reine est accouchée de

deux princesses: il est bien fâcheux, Madame, que dans le nombre il n'y

ait pas un garçon. Tout Paris étoit dans une grande joie, quand on sut

qu'elle étoit en travail; la joie fut bien modérée, quand on apprit la

naissance de deux filles: on s'étoit trompé de six semaines. Le

chancelier arrive de son exil; il n'a pas encore les sceaux. M. le

prince _de Carignan_ est toujours amoureux de la _Entie_, danseuse à

l'opéra; cette créature s'est engouée de M. _de la Poplinière_, fermier

général, homme d'esprit, faiseur de chansons, et d'ailleurs assez laid.

M. _de Carignan_ s'étoit lié d'amitié avec lui, comme les maris font

avec les amans de leurs femmes; mais le prince est italien, par

conséquent clairvoyant, et jaloux outre mesure. Il y a quelques jours

qu'il alla prier la _Entie_ de venir à une petite maison qu'il a au bois

de Boulogne; elle y consentit, mais elle voulut que M. _de la

Poplinière_ fût de la partie; ce dernier ne vouloit point; il se fit

long-temps prier par le prince, qui le persuada enfin d'y venir; il y

eut pendant le souper plusieurs lorgneries qui furent aperçues du

prince, et qui le mirent de très-mauvaise humeur. On alla bientôt après

se coucher; et comme la maison est très-petite, et qu'il n'y avoit que

deux lits, la _Entie_ coucha avec le prince, et _la Poplinière_ dans une

chambre à côté. La demoiselle voulut bien faire les honneurs de chez

elle, et alla trouver son voisin, quand le prince fut endormi. M. _de

Carignan_ s'étant réveillé, et voyant que sa tourterelle s'étoit

envolée, ne fit pas grand chemin pour la retrouver; il eut la constance

de s'entendre dire les choses du monde les plus outrageantes; on le

traita de sot. Bien des gens prétendent que le greluchon _la Poplinière_

étoit muni de deux pistolets dont il se servoit pour tenir en respect le

pauvre abandonné, qui, furieux, désespéré, retourna à Paris, et débarqua

chez sa femme; et comme il avoit le coeur très-ulcéré, il lui raconta ce

qui venoit de lui arriver. Elle lui dit qu'il y avoit long-temps que

cette créature le rendoit malheureux, et qu'il falloit faire un exemple

pour châtier de pareilles gens, qu'elle lui demandoit la permission d'en

faire des plaintes, et d'avoir une lettre de cachet pour la faire

enfermer dans une maison de force. Le prince étoit trop en colère pour

n'y pas consentir. La princesse ne perdit point de temps; elle partit

pour Versailles, et obtint du cardinal la lettre de cachet, envoya

là-dessus arrêter la donzelle, qui fut dans un désespoir inconcevable.

Elle avoit 40,000 livres en or chez elle, qu'elle vouloit emporter;

mais on ne lui laissa prendre que 300 livres, et on la mena à

Sainte-Pélagie, maison de force, où elle est actuellement. Le prince est

désespéré de ne la plus voir; il a fait tout au monde pour la faire

sortir de là, et pour se venger de _la Poplinière_ et le faire mettre à

la Bastille; mais il n'en a pas eu le crédit: on l'a seulement engagé à

aller faire un petit tour dans son département, qui est la Provence.

Voici encore une aventure, mais qui est plus tragique. Un gentilhomme,

du côté de Villers-Coterets, allant d'un endroit à un autre à cheval

avec son valet, fut attaqué dans un bois, par un jeune homme qui lui

demanda sa bourse où il y avoit cinquante louis, sa montre, avec un

cachet d'or, lui prit ses deux chevaux, et le laissa aller à pied, assez

embarrassé de ce qu'il feroit. En marchant, il aperçut une maison qui

avoit une belle apparence; il envoya son laquais pour s'informer qui

l'habitoit; il apprit avec joie que c'étoit un officier avec lequel il

avoit long-temps servi, et qui étoit son bon ami; il se trouva heureux

dans sa disgrâce, de rencontrer justement son camarade qu'il connoissoit

pour un parfait honnête homme; il en fut très-bien reçu: ils parlèrent

de la malheureuse aventure qui leur avoit procuré le plaisir de se

revoir; le maître de la maison offrit sa bourse et sa personne à son

ami. Quelques momens avant le souper, un jeune homme entra, que le

gentilhomme reconnut pour être celui qui l'avoit dévalisé, et il fut

bien surpris, quand l'officier le lui présenta comme son fils; il ne dit

mot, et se retira d'abord après souper dans sa chambre. Son laquais

très-effrayé, lui dit: _Monsieur, nous sommes dans un coupe-gorge; le

fils de la maison est notre voleur, et nos chevaux sont dans l'écurie._

Le gentilhomme lui défendit de parler, et avant que personne fût levé

dans la maison, il alla à la chambre de son ami, et le réveilla, en lui

disant que c'étoit avec une grande douleur qu'il se trouvoit obligé de

lui apprendre que son fils étoit le même homme qui l'avoit dévalisé la

veille; qu'il avoit cru, après s'être consulté, qu'il valoit mieux lui

apprendre le détestable métier de son fils, que s'il venoit à en être

informé par la justice: ce qui ne pouvoit manquer tôt ou tard d'arriver.

Le désespoir du père fut inconcevable; la surprise, la douleur, lui

donnèrent un si violent saisissement, qu'il s'évanouit; ensuite

l'emportement, la fureur succédant, il monte à la chambre de son fils,

qui dormoit, ou feignoit de dormir; il trouve sur sa table la montre et

le cachet où étoient les armes de son ami: le fils entend le bruit;

effrayé, il se lève, veut s'enfuir. Des pistolets se trouvent sur la

table; le père, troublé par la colère, en prend un, tire, et tue son

malheureux fils. Il est venu tout de suite demander sa grâce: tout le

monde a été d'avis qu'on la lui donnât. Le cas est excusable dans le

premier mouvement d'une colère aussi légitime. Un honnête homme trouvant

dans son fils un voleur de grand chemin, éprouve un chagrin si vif, que

la tête lui en peut bien tourner.

Madame _de Ferriol_ compte toujours aller à Pont-de-Vesle; mais, comme

elle ne veut y rester que six semaines, je ne l'accompagnerai pas; cela

n'en vaut pas la peine. Il y a cinq ou six mariages pour notre ami[179];

mais l'on voudroit fort avoir la dot, et point avoir de femme. Je ne

vois plus _Bertie_; l'ambition le poignarde; il poursuit l'ambassade de

Constantinople; les Turcs sont trop simples, pour goûter l'air empesé de

notre ami.

Le chevalier est parti pour le Périgord, où il compte être cinq mois.

Vous serez bien étonnée, Madame, quand je vous dirai, qu'il m'a offert

de m'épouser. Il s'expliqua hier très-clairement devant une dame de mes

amies; c'est la passion la plus singulière du monde; cet homme ne me

voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour lui plaire;

j'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur

son coeur; et, quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois

aimer le chevalier pour lui-même. Jugez, Madame, comme sa démarche

seroit regardée dans le monde, s'il épousait une inconnue, et qui n'a de

ressource que la famille de M. _de Ferriol_. Non, j'aime trop sa gloire,

et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette

sottise. Quelle confusion pour moi d'apercevoir tous les discours que

l'on tiendroit! Pourrois-je me flatter que le chevalier pensât toujours

de même à mon égard? Il se repentiroit assurément d'avoir suivi sa folle

passion; et moi je ne pourrois survivre à la douleur d'avoir fait son

malheur, et de n'en être plus aimée. Il me tint les propos du monde les

plus tendres, les plus passionnés et les plus extravagans; il finit par

me dire qu'il avoit dans la tête, que d'une façon ou d'une autre, nous

vécussions ensemble. Je parus étonnée de ce propos, et lui en dis mon

sentiment; il se fâcha, et m'assura que, quand il disoit cela, il ne

prétendoit pas m'offenser, ni avoir des desseins malhonnêtes sur moi;

qu'il vouloit dire, que si je voulois l'épouser, j'en étois la

maîtresse; mais qu'autrement, il croyoit que nous pouvions bien, quand

nous serions sans conséquence l'un et l'autre, passer le reste de nos

jours ensemble; qu'il m'assureroit une grande partie de son bien; qu'il

étoit mécontent de ses parens, à l'exception de son frère, à qui il

donneroit honnêtement, pour qu'il fût content; et pour me faciliter

d'accepter sa proposition, il me dit que nous ferions cession au dernier

vivant de nos biens. Je badinai beaucoup sur mes vieux cotillons qui

sont tout l'héritage que je pouvois assurer. Notre conversation finit

par des plaisanteries. Adieu, Madame, je suis lasse d'écrire; je vous

suis dévouée bien tendrement.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 235 / 267 题