Paris, 1726.
Vous êtes surprise que j'aie resté si long-temps sans vous écrire; mais,
Madame, je vous suis trop attachée, pour ne pas me flatter que vous ne
doutez point que, malgré mon silence, j'aie pensé très-souvent à vous,
et qu'il a fallu que je n'eusse pas un moment pour vous le dire, puisque
je ne l'ai pas fait: mon coeur est sans cesse occupé de vous, et mes
regrets sont aussi vifs que le jour où vous quittâtes Paris; tous les
instans, je sens tout ce que j'ai perdu; rien n'est plus douloureux que
d'avoir une amie de votre caractère, et d'en être séparée. Ces idées
sont trop cruelles, parlons d'autre chose.
Le prince _de Bournonville_ est mort hier, il ne pouvoit vivre: il est
mort bien jeune, et bien vieux; on le regrette, sans être affligé; car
il étoit dans une si triste situation, qu'il valoit mieux pour lui de
finir, que de continuer à vivre pour souffrir; il ne pouvoit presque ni
parler, ni respirer. Je crois que son âme a bien eu de la peine à
quitter son corps; elle y étoit toute entière. Il avoit fait un
testament, il y a quatre ans, où il me donnoit deux mille écus; je suis
enchantée qu'il n'ait pas subsisté. Le public qui ignoroit l'amitié
qu'il avoit eue pour moi, dans le temps qu'il venoit souvent chez M. _de
Ferriol_, auroit soupçonné mille choses. Il a nommé pour héritière
madame la duchesse _de Duras_; il a donné très-amplement à tous ses
domestiques, sans en oublier un. Ce qui vous surprendra, Madame, c'est
qu'un quart-d'heure après sa mort, le mariage de sa femme avec le duc de
_Rouvroi_ a été arrêté et publié; et, ce qui vous étonnera le plus,
c'est que ce manque de bienséance part du cardinal _de Noailles_ et de
la maréchale _de Grammont_ qui est Noailles, et mère de madame _de
Bournonville_. M. le duc _de Rouvroi_ est fils de M. _de St.-Simon_, âgé
de 25 ans. Il n'a actuellement que 25,000 livres de rente, et vous voyez
bien que sa naissance n'est pas bien merveilleuse; et madame de
_Bournonville_ jouit de 33,000 livres de rente. Elle est jeune et belle,
d'une grande maison par elle et son mari. Madame _de St.-Simon_ est amie
du cardinal _de Noailles_. Elle parloit souvent du prince _de
Bournonville_, comme d'un homme confisqué, et qu'elle se trouveroit bien
heureuse, si sa veuve vouloit épouser son fils. Au moment que ce prince
expiroit, elle va chez le cardinal, ne le laisse pas achever de dîner,
pour qu'il allât demander madame _de Bournonville_. La maréchale _de
Grammont_ accepta la proposition, et dit au cardinal qu'elle en étoit
charmée, mais qu'il falloit cacher pour quelque temps ce mariage. Le
cardinal dit qu'il ne pouvoit se taire, et qu'il le diroit à tout ce
qui se rencontreroit, de manière qu'avant que M. _de Bournonville_ fût
enterré, tout Paris a su ce mariage. Il est mort le 5; et le 9, on a été
faire part du mariage à tous les parens et amis. Tout le monde est
révolté. Au bout de quarante jours, la cérémonie se fera. Madame la
duchesse _de Duras_ et madame _de Maillé_, soeurs du défunt, sont allées
rendre visite le surlendemain à la veuve; elle avoit un pied de rouge
dans l'habillement de veuve, et son prétendu étoit à côté d'elle, qui
venoit de se présenter comme futur époux. Ce n'est point un mariage
d'inclination; il n'y a aucun amour: cela fait tenir bien des discours.
Les partis sur mademoiselle _Le Maure_ et mademoiselle _Pellissier_
deviennent tous les jours plus vifs. L'émulation entre ces deux actrices
est extrême, et a rendu la _Le Maure_ très-bonne actrice. Il y a des
disputes dans le parterre, si vives, que l'on a vu le moment où l'on en
viendroit à tirer l'épée. Elles se haïssent toutes deux comme des
crapauds, et les propos de l'une et de l'autre sont charmans.
Mademoiselle _Pellissier_ est très-impertinente et très-étourdie.
L'autre jour, à l'hôtel de Bouillon, à table, devant des personnes
très-suspectes, elle dit que M. _Pellissier_, son cher mari, pouvoit
compter d'être le seul à Paris, qui ne fût pas cocu. Pour la _Le Maure_,
elle est bête comme un pot; mais elle a la plus belle et la plus
surprenante voix qu'il y ait dans le monde; elle a beaucoup
d'entrailles, et la _Pellissier_, beaucoup d'art. On fit l'anagramme du
nom de cette dernière, qui étoit _Pilleresse_. _Murer_ a quitté tout de
bon la fièvre depuis trois mois, et la dévotion s'est emparée de lui. On
joue _Proserpine_ le 14 de ce mois. La _Entie_ fait _Cérès_; la _Le
Maure_, _Proserpine_; la _Pellissier_, _Aréthuse_; _Thevenard_,
_Pluton_; _Chassé_, _Ascalaphe_. Voilà la distribution qu'on dit être à
merveille. Je doute pourtant que cet opéra réussisse: toute l'intrigue
est une vieille maîtresse qui raconte ses vieilles amours, une petite
fille qui cueille des fleurs et qui fait des guirlandes, un vieux
cocher amoureux et brutal. Il n'y a donc qu'un épisode, _Alphée et
Aréthuse_, qui fasse une scène assez touchante: tout le reste est froid,
languissant et insipide. M. _de Nocé_ me soutint, l'autre jour, que
c'étoit le plus bel opéra du monde, et qu'il y avoit une allégorie qui
le rendoit charmant. Je l'assurai qu'il pouvoit être agréable pour le
personnage pour lequel il avoit été fait: mais que pour moi, qui
méprisois souverainement madame _de Montespan_, et qui ne l'avois jamais
connue, sa rupture avec le roi, ses regrets, tout cela ne pouvoit
m'émouvoir. La comédie tombe, tous les bons acteurs vont quitter; les
mauvais sont détestables, et ne donnent aucune espérance.
Le roi est à Marli, où il tient table le soir, la reine le matin. C'est
une chose nouvelle; cela n'étoit pas encore arrivé, que la reine eût
mangé en public avec les dames. On parle de guerre; nos cavaliers la
souhaitent beaucoup, et nos dames s'en affligent médiocrement: il y a
long-temps qu'elles n'ont goûté l'assaisonnement des craintes et des
plaisirs des campagnes; elles désirent de voir comme elles seront
affligées de l'absence de leurs amans. M. _de Nesle_ a fait des
plaisanteries très-fortes à M. le prince _de Carignan_, sur ce qu'il
parloit mal françois. Le prince, impatienté, lui dit qu'il seroit forcé
de lui donner des coups de bâton, parce qu'on ne savoit pas en Suède
qu'il étoit un grand poltron. M. _de Nesle_ a fait mille excuses et
mille bassesses: choses qui lui arrivent trop souvent pour sa
réputation.
J'apprends, dans l'instant, qu'on va retrancher les rentes perpétuelles.
Comme nous n'en avons ni l'une ni l'autre, je m'en console. Ma santé est
mauvaise depuis quelque temps. Je me fis saigner hier; je prends de la
limaille, je suis maigre; je me flatte que cela n'aura pas de suite.
Adieu, Madame; honorez-moi toujours un peu de vos bontés: c'est une
consolation à tous mes maux, tant du corps que de l'esprit. A propos,
il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête: elle
est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette
monarchie, annonce bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous
autres, de maintenir les lois et d'être sévères! Il s'ensuit de là
l'innocence. Je suis tous les jours surprise de mille méchancetés qui se
font, et dont je n'ai pu croire le coeur humain capable. Je m'imagine
quelquefois que la dernière surprise m'empêchera d'en avoir à l'avenir;
mais j'y suis toujours trompée.