LETTRE V.

D'Ablons, 1726.

Comment vous portez-vous, Madame? ne me donnerez-vous point de vos

nouvelles? voulez-vous me punir de mon silence? La punition est trop

forte, et, pour une personne aussi juste que vous, elle n'est pas

proportionnée à l'offense. Jamais vous ne pouvez soupçonner mon coeur;

vous le connoissez trop. Votre silence ressemble à l'oubli et à

l'ingratitude. Au nom de Dieu! souvenez-vous que vous êtes la personne

du monde que j'aime et que j'estime davantage. Vous êtes obligée de

m'aimer, à cause de mon discernement, si ce n'est pas par goût. Madame

votre fille m'a fait l'honneur de me venir voir plusieurs fois: si je

n'étois pas extrêmement occupée, j'aurois le plaisir de la voir souvent;

je l'ai toujours beaucoup aimée; mais j'avoue que je l'aime encore

davantage. Des esprits mal faits pourroient vous soupçonner sur cette

phrase d'être tracassière, et d'avoir voulu me donner de l'éloignement

pour elle; mais les bons esprits, et qui connoissent les entrailles,

imagineront aisément que tout ce qui appartient à ce qu'on aime, devient

plus cher, lorsque l'on en est éloigné.

Je me suis flattée, jusqu'à présent, que je ferois le voyage de

Pont-de-Vesle, qui me procureroit le plaisir de vous aller voir; mais je

vois avec douleur que le temps en est bien éloigné. On me flatte, et je

crois deviner qu'il y a une résolution marquée de ne point faire ce

voyage; j'en suis très-piquée; on se plaît à me donner des espérances,

et ensuite à les détruire, je prends souvent la résolution de paroître

indifférente sur l'événement; mais, malgré moi, le chagrin et la joie se

manifestent tour à tour.

On parle plus de guerre que jamais: nos guerriers craignent fort de

camper. Ils voudroient se battre, prendre à la hâte quelques villes, et

revenir, au bout de huit jours, à Paris. M. le prince _de Conti_ est

mort, hier matin, d'une fluxion de poitrine; il a dit les choses du

monde les plus tendres et les plus obligeantes à sa femme; il lui a

demandé pardon des soupçons mal fondés qu'il avoit eus sur sa conduite,

lui a nommé son valet de chambre qui étoit son espion et son

calomniateur, et l'a assurée qu'il étoit bien éloigné d'ajouter aucune

foi à tout ce qu'il avoit rapporté. Il a fait ordonner à madame _La

Roche_, sa maîtresse, qui, en partie, étoit la cause du peu d'union

qu'il avoit avec sa femme, de sortir au moment même de sa maison, où

elle demeuroit. Il a donné 2,000 livres de pension à quatre personnes:

je ne m'en ressouviens que de deux, MM. _de Montmorenci_ et _du Bellai_;

à M. _Maton_, qu'il a toujours aimé, un diamant de 10,000 livres; au

président _de Lubère_, son portrait en grand; à ses deux filles, chacune

une tabatière d'or avec son portrait. A l'égard de ses domestiques, il

laisse madame la princesse _de Conti_ maîtresse de les récompenser comme

elle le jugera à propos. La princesse a beaucoup pleuré, quand il est

tombé malade, quoiqu'ils fussent brouillés, et même sur le point de se

séparer. Il a donné tant de marques de tendresse et de repentir, qu'elle

a oublié, pour le présent, tous les chagrins qu'il lui a causés. Je

crois cependant que, passé les premiers jours, elle s'en consolera bien

aisément. M. le duc a eu une attaque d'apoplexie dont il réchappe. A la

halle, les harangères disent que le borgne n'avoit garde de mourir,

parce qu'il est trop méchant, et que le prince est mort, parce qu'il

étoit bon. Ces pauvres gens décident de sa bonté, sans savoir pourquoi,

si ce n'est qu'il n'avoit jamais été à portée de leur faire ni mal ni

bien.

Je vous enverrai, par la première occasion, un livre fort à la mode ici,

le _Voyage de Gulliver_; il est traduit de l'anglois; l'auteur est le

docteur _Swift_; il est fort amusant; il y a beaucoup d'esprit,

d'imagination et une fine plaisanterie. _Destouches_ a donné le

_Philosophe marié_; c'est une très-jolie comédie: il y a du sentiment,

de là délicatesse; mais ce n'est pas le génie de _Molière_: il y a la

_Critique_ qui est du même auteur, c'est le panégyrique du _Philosophe

marié_; on la trouve assez mauvaise. Votre commission sera faite au

plutôt. Vous me faites tort, quand vous croyez que je peux m'impatienter

en la faisant. Non, Madame, soyez persuadée, à moins que vous ne vouliez

m'affliger mortellement, que si vous m'ordonniez de marcher sur la tête

pour l'amour de vous, j'irois avec joie. L'article de votre lettre où

vous me dites que vous ne me verrez plus, m'a serré le coeur à en

pleurer. Pourquoi voulez-vous m'affliger? Oui, je vous verrai, quelque

chose qu'il arrive, à moins que je ne meure bientôt: ma santé est assez

bonne; ainsi laissez-moi l'espérance de vous embrasser encore souvent,

avant que je meure. Vous me demandez des nouvelles du chevalier; il est

en Périgord, où sa santé est toujours assez mauvaise. Cependant il

m'assure qu'il n'y a nul danger; il est plus tendre que jamais: ses

lettres sont toutes comme celles que je vous montrois dans le carrosse,

quelque temps avant votre départ: si j'osois, je vous en enverrois des

copies; elles sont trop pleines de louanges; mais elles sont si bien

écrites, que, si l'on ne connoissoit pas l'objet, on les trouveroit

charmantes. Je ne sais aucune nouvelle de Paris; je suis ici comme au

bout du monde; je vendange, je file beaucoup pour me faire des

chemises, et je tire aux oiseaux. J'ai reçu des lettres de madame

_Knight_; elle me dit qu'elle est mariée et heureuse; elle est à

Bettersea depuis son mariage; M. _de Bolingbrocke_ ne paroît pas trop

content. La tête a tourné apparemment à milord, de marier sa fille de

cette façon. Vous auriez mieux fait; il falloit vous laisser faire, sans

vous contraindre. Adieu, Madame, continuez-moi vos bontés.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 231 / 267 题