LETTRE II.

Paris, 1726.

J'ai reçu la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de votre

campagne: je ne doute point que vous n'ayez eu un plaisir bien vif de

vous être vu recevoir avec tant d'amitié: les démonstrations de joie que

l'on a eues de votre retour ne peuvent être feintes. Ainsi, Madame, vous

avez joui d'un bonheur que les rois mêmes ne goûtent pas. Vous me direz

qu'il n'étoit point nécessaire que vous fussiez malheureuse pour être

aimée; que vous le seriez tout autant, et même davantage, si vous étiez

dans une fortune riante. L'expérience, il est vrai, fait voir que

l'adversité et la mauvaise fortune déplaisent aux hommes; et que le

plus-souvent les bonnes qualités, le mérite, sont les zéro, et le bien,

le chiffre qui les fait valoir; mais cependant on se rend toujours à la

vertu; je conviens qu'il faut en avoir beaucoup pour qu'elle supplée au

manque de richesses: ainsi, Madame, rien n'est plus flatteur que

l'accueil obligeant que vous avez reçu. Vous êtes amplement dédommagée

des injustices du sort. Je suis charmée que vous vous portiez mieux;

rien ne contribue à la santé, comme d'avoir sujet d'être content de soi.

Je fais tous mes efforts pour déterminer M. et madame _de Ferriol_ à

aller à Pont-de-Vesle; ils disent que c'est bien leur dessein, mais je

ne le croirai que lorsque nous partirons: il n'y a pas de jour que je ne

leur fasse sentir le besoin de leur présence dans leurs terres, et celui

de quitter quelque temps Paris. M. _de Bonac_ va à Soleure; je lui ai

parlé de madame votre soeur; madame _de Bonac_ espère la voir souvent

pendant son séjour dans ce pays-là. Comme il n'y a pas loin de Genève,

nous irons, vous et moi, les voir; me dédirez-vous? M. et madame _de

Ferriol_ et _Pont-de-Vesle_ vous font mille tendres complimens et

respects. Pour _d'Argental_, il est dans l'île enchantée; on ne sait

plus quand il en sortira. J'occupe sa chambre, parce que je fais

raccommoder la mienne, qui sera charmante; je suis bien fâchée que vous

ne la voyiez pas; mes réparations me reviendront à cent pistoles. J'ai

vu M. _Saladin_ le cadet; je me suis senti une tendresse pour lui, dont

je ne me serois pas doutée, il y a six mois; et je crois que je l'aurois

eue pour M. _Buisson_, s'il avoit vécu. Les gens que j'ai connus chez

vous, me sont chers. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre

fille; elle a été à la campagne, et moi, de mon côté; nous sommes allés

passer les fêtes à Ablons, mademoiselle _de Villefranche_, madame _de

Servigni_, M. et madame _de Ferriol_, MM. _de Fontenai_, _La

Mésangères_, le chevalier et _Clémence_: nous avons fait grand feu et

bonne chère: vous en êtes étonnée; mais c'est pour long-temps; la

maîtresse de la maison craignoit _La Mésangères_. Elle n'a jamais osé

appeler _Clément_, son chien noir, ni _Champagne_; elle a été de

très-bonne humeur, malgré sa contrainte, et la partie s'est très-bien

passée. _La Mésangères_ fut charmant. M. _de Fontenai_ m'a chargée de

vous assurer de ses respects.

Il faut un peu vous parler des spectacles. Les deux petits violons

_Francoeur_ et _Rebel_ ont fait un opéra; le sujet est Pyrame et Thisbé;

il est fort joli, quant à la musique; car pour le poëme, il est mauvais:

il y a une décoration nouvelle. Le premier acte représente une place

publique, avec des arcades et des colonnes, ce qui est admirable: la

perspective est parfaitement bien suivie et les proportions bien

gardées. Le pauvre _Thevenard_ tombe si fort, que je ne doute pas qu'il

ne soit sifflé dans six mois. Pour _Chassé_, c'est son triomphe; il est

acteur dans cet opéra; son rôle est très-beau, il fait deux octaves

pleins. La _Entie_ en est folle. Mademoiselle _Le Maure_ est rentrée; et

_Murer_, qui a été très-mal, se porte bien; le bruit avoit couru qu'il

se faisoit moine, mais le métier est trop bon, et il ne quitte point

l'opéra. Il y a une nouvelle actrice nommée _Pellissier_, qui partage

l'approbation du public avec la _Le Maure_: pour moi, je suis pour la

_Le Maure_; sa voix, son jeu me plaisent plus que celui de mademoiselle

_Pellissier_. Cette dernière a la voix très-petite, et elle l'a toujours

forcée sur le théâtre; elle est très-bonne pantomime; tous ses gestes

sont justes et nobles; mais elle en a tant, que mademoiselle _Entie_

paroît tout d'une pièce auprès d'elle. Il me semble que dans le rôle

d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la

retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être dans les

inflexions de la voix et dans les accens. Il faut laisser aux hommes et

aux magiciens les gestes violens et hors de mesure; une jeune princesse

doit être plus modeste. Voilà mes réflexions. En êtes-vous contente? Le

public rend justice à mademoiselle _Le Maure_; et quand on l'a revue sur

le théâtre, elle parut premièrement à l'amphithéâtre, tout le parterre

se retourna, et battit des mains pendant un quart-d'heure; elle reçut

ses applaudissemens avec une grande joie, et fit des révérences pour

remercier le parterre. Madame la duchesse _de Duras_, qui protège la

_Pellissier_, étoit furieuse, et me fit signe que c'étoit moi et madame

_de Parabère_ qui avions payé des gens pour battre des mains. Le

lendemain, la même chose arriva, et mademoiselle _Pellissier_ en pensa

crever de dépit. La comédie est de retour de Fontainebleau où il y a

jubilé: nous ne l'avons pas ici, à cause de M. le cardinal _de

Noailles_. On est affamé de tragédies, parce que depuis Fontainebleau on

ne joue que des farces. Pour la comédie italienne, on y joue la critique

de l'opéra qui, à ce qu'on dit, est fort jolie. La pauvre _Silvia_[174]

a pensé mourir: on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime

beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a

fait une fausse couche de deux enfans, à trois mois; elle a été

très-mal, elle est mieux à présent. Mademoiselle _Flaminia_ avoit eu la

méchanceté d'instruire le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez

bien, à l'amour que le parterre avoit pour _Flaminia_, combien il l'a

maltraitée. Les bals vont commencer; mais ils seront sûrement aussi

déserts que l'année passée.

Permettez que je fasse ici quelques petites coquetteries à M. votre

mari. Je suis extrêmement touchée du petit mot qu'il a mis dans votre

lettre; et dussiez-vous le battre de jalousie, je lui dirai que je

l'aime beaucoup.

_A mademoiselle votre fille._

Je suis persuadée, Mademoiselle, que vous avez un peu d'amitié pour moi:

votre extrême vérité m'en assure; le retour est naturel à tous les coeurs

bien faits, d'aimer qui nous aime. Continuez, je vous prie, de parler

un peu de moi à madame votre mère: choisissez, s'il vous plaît, le

moment où vous vous mettez à table, pour que je puisse avoir part à

votre conversation; plût à Dieu que j'en fusse témoin! Adieu, Mesdames,

recevez mes tendres embrassades. Voici une lettre d'un officier des

Invalides à M. _du Voisin_, pour obtenir la permission de se marier.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 227 / 267 题