LETTRE PREMIÈRE.

1726.

Je n'ai pu me résoudre à vous écrire plutôt: j'ai envisagé avec chagrin

que l'on ne vous laisseroit pas lire mes lettres; ainsi j'ai mieux aimé

laisser passer les premiers empressemens. Mandez-moi, Madame, de vos

nouvelles. Êtes-vous remise de la fatigue du voyage? J'ai plus fait de

voeux pour que vous eussiez le beau temps, qu'un amant n'en auroit fait;

il ne seroit assurément pas plus occupé et affligé que moi, de votre

départ. Le soleil, la pluie, les vents, me paroissent des embrâsemens,

des inondations, des ouragans: enfin, j'ai respiré, quand j'ai vu

arriver le jour bienheureux pour vos parens et vos amis, où ils vous ont

enfin revue. Vous me manderez, s'il vous plaît, quelques détails de

votre réception. Je partage toutes les amitiés que vous recevez. Hélas!

je ne puis passer dans la rue où vous avez demeuré, sans avoir le coeur

serré et les larmes aux yeux. Je reviens d'Ablons[170], où j'ai passé

quelques jours tête à tête avec madame _de Ferriol_; j'y ai toujours

pensé à vous, et je dis à ma compagne le regret que j'avois que vous

n'eussiez pas vu cette guinguette. Dans l'instant, je vois entrer dans

le salon madame votre fille; jugez de ma joie: elle passa ici pour aller

à la Jaquinière; elle venoit de je ne sais où, aux environs. Notre dame

prenoit du café; elle vouloit se lever; madame votre fille se précipita

pour l'en empêcher. Le chien noir, qui est mal morigéné, saute sur la

tasse de café pour japper, la renverse sur sa maîtresse: le désespoir

s'empare de ladite dame; fichu sali, robe unie tachée. Vous jugez de

l'embarras de madame _Rieu_, qui auroit voulu être à cent lieues de là.

Pour moi je vous l'avoue, j'eus tant envie de rire, que madame votre

fille se remit. Cependant, passé ces premiers momens, on lui fit toutes

sortes de politesses. Elle la trouva très-belle; en effet, elle l'étoit

aussi, quoique dans un grand négligé.

Je parle toujours du voyage de Pont-de-Vesle[171], qui me procurera le

bonheur d'aller vous voir. J'espère qu'à force d'en parler, je forcerai

d'y aller. Je suis occupée de ce projet: les hommes ne peuvent être sans

quelques désirs; je me flattois d'être une petite philosophe; mais je ne

le serai, jamais sur ce qui touche le sentiment.

Pont-de-Vesle[172] se porte un peu mieux, il vous assure de ses

respects. _D'Argental_[173] est dans l'île enchantée, chez son amie, qui

a hérité considérablement; il revient à la St.-Martin. _Le Grand_ donna,

l'autre jour, une comédie qui tomba de la plus belle chute que j'aie

jamais vue; il n'en a pas été de même d'un opéra que deux violons ont

donné: le sujet est Pyrame et Thisbé; il y eut une très-jolie

décoration; ils reçurent bien des applaudissemens.

Je passe mes jours à chasser aux petits oiseaux; cela me fait grand

bien. L'exercice et la dissipation sont de très-bons remèdes pour les

vapeurs et les chagrins; je reviens de mes courses avec appétit et

sommeil. L'ardeur de la chasse me fait marcher, quoique j'aie les pieds

moulus: la transpiration que cet exercice m'occasionne, me convient. Je

suis hâlée comme un corbeau; je vous ferois peur, si vous me voyiez. Je

voudrois bien en être à la peine. Que je serois heureuse si j'étois

encore avec vous, Madame! Avouez que vous ne seriez point fâchée d'être

encore à Paris. Pour moi, je donnerois bien une pinte de mon sang pour

que nous fussions ensemble actuellement; je vous rendrois compte de

mille choses, je goûterois le plaisir de vous revoir; au lieu de ce

bien, j'ai des regrets; que cela est différent! Le chevalier est en

Périgord, où je crois qu'il s'ennuie: sa santé est toujours délicate,

son coeur toujours plus tendre. Je vous enverrois avec plaisir des copies

de ses lettres; mais non: il y a des choses qui vous déplairoient, et

j'aurois honte que vous les vissiez. L'abbé, frère du chevalier, vit

l'autre jour madame _Rieu_ chez moi; ce fut un coup de foudre. Il revint

le lendemain à Ablons, il me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de si beau

à son gré: les lis et les roses ne sont pas si fraîches qu'elle étoit ce

jour-là; son air de modestie et de douceur plut si fort à ce pauvre

abbé, qu'il m'en parle toutes les fois qu'il me voit: cependant il avoit

été prévenu; on l'avoit annoncée, et je lui dis: vous allez voir une des

belles femmes de Paris: malgré cela, il fut surpris. M. _Bertie_ vous

aime toujours de même, quoiqu'il ait changé son goût pour moi en amitié.

On vous aime pour vous, et non pas pour les autres. Vous le savez bien;

et quand vous dites le contraire, vous parlez contre votre pensée. En

bonne foi, peut-on vous connoître sans vous aimer? J'en laisse juge

votre coeur. Adieu, Madame, aimez-moi, et soyez assurée que personne dans

le monde ne vous aime, ne vous estime, et ne vous respecte autant

qu'_Aïssé_.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 226 / 267 题