LETTRE XVI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

1699.

Votre lettre m'a remplie de désirs inutiles dont je ne me croyois plus

capable. Les jours se passent, comme disoit le bon homme _des Yveteaux_,

dans l'ignorance et la paresse; et ces jours nous détruisent, et nous

font perdre les choses à quoi nous sommes attachés. Vous l'éprouverez

cruellement. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de réflexion:

je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis

aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps

qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'auroit proposé une

telle vie, je me serois pendue. Cependant on tient à un vilain corps

comme à un corps agréable. On aime à sentir l'aise et le repos.

L'appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu de pouvoir

éprouver mon estomac avec le vôtre, et parler de tous les originaux que

nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de

beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon dans tout cela,

mais, à dire le vrai, nul rapport! M. _de Clérembault_ me demande

souvent, s'il ressemble par l'esprit à son père: non, lui dis-je; mais

j'espère de sa présomption qu'il croit ce _non_ avantageux, et peut-être

qu'il y a des gens qui le trouveroient. Quelle comparaison du siècle

présent avec celui que nous avons vu! Vous allez voir madame _Sandwich_;

mais je crains qu'elle n'aille à la campagne. Elle sait tout ce que vous

pensez d'elle. Madame _Sandwich_ vous dira plus de nouvelles de ce

pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et tout pénétré. Elle connoît

parfaitement tout ce que je hante, et a trouvé le moyen de n'être point

étrangère ici.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 209 / 267 题