LETTRE XV.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT[168].

Le 3 juillet 1699.

Quelle perte pour vous, Monsieur! Si on n'avoit pas à se perdre

soi-même, on ne se consoleroit jamais. Je vous plains sensiblement; vous

venez de perdre un commerce aimable, qui vous a soutenu dans un pays

étranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui

vivent long-temps, sont sujets à voir mourir leurs amis. Après cela

votre esprit, votre philosophie vous servira à vous soutenir. J'ai senti

cette mort comme si j'avois eu l'honneur de connoître madame _Mazarin_.

Elle a songé à moi dans mes maux: j'ai été touchée de cette bonté; et

ce qu'elle étoit pour vous m'avoit attachée à elle. Il n'y a plus de

remède, et il n'y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps.

Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage; car

je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends

mille grâces du thé que vous m'avez envoyé. La gaîté de votre lettre m'a

autant plu que votre présent. Vous allez ravoir madame _Sandwich_, que

nous voyons partir avec beaucoup de regret. Je voudrois que la situation

de sa vie vous pût servir de quelque consolation. J'ignore les manières

angloises: cette dame a été très-françoise ici. Adieu mille fois,

Monsieur. Si l'on pouvoit penser comme madame _de Chevreuse_, qui

croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis en l'autre

monde, il seroit doux de le penser.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 208 / 267 题