_Paris, 28 octobre 1695._
Vous avez eu la colique, ma chère amie; et quoique je sache que vous
vous en portez bien présentement, je ne saurois être rassurée que je ne
le sois par vous-même. Je vous demande aussi des nouvelles de madame _de
Grignan_; si vous saviez combien l'air subtil est contraire à ses maux,
vous l'obligeriez de se mettre dans une litière bien faite et bien
commode, et vous gagneriez Paris; l'air de Lyon lui feroit connoître
qu'il n'y a point de meilleur remède pour elle que de changer de climat;
c'est l'avis de mon oracle (_Helvétius_). La maréchale _de Boufflers_ a
été fort malade d'une pareille maladie, elle se-porte très-bien
aujourd'hui. Le roi est de retour dans une parfaite santé. Je vis hier
la duchesse _du Lude_, qui est venue à Paris pour se faire saigner et
purger, sans autre raison, je crois, que d'avoir trop de santé. Il s'est
fait de grands changemens à Chaulnes. M. _de Chaulnes_ aime son château
comme sa vie, et ne le peut quitter. Madame _de Chaulnes_ passe les
jours, et peut-être une bonne partie des nuits à jouer. M. _de
Coulanges_ est devenu délicat et précieux; les visites de province
l'ennuient. Je vois souvent notre petite accouchée (_la duchesse de
Villeroi_)[88]; elle a un fils un peu plus grand que son père, et un peu
moins grand que le maréchal (_de Villeroi_); il n'y a point de jour
qu'elle ne me demande des nouvelles de mademoiselle _de Grignan_, et
qu'elle ne lui souhaite tous les biens et les maux qu'elle a. L'on dit
que le maréchal _de Lorges_ se porte mieux, et on n'appelle plus sa
maladie une apoplexie; la maréchale, qui l'est allé trouver, va avec lui
aux eaux de Plombières. Tout le monde croit le mariage de M. _de
Lesdiguières_ fait avec mademoiselle _de Clérembault_[89]; le charme que
madame _de Lesdiguières_ trouve dans ce mariage, c'est qu'elle n'aura
point son fils avec elle. Le monde dit aussi celui de mademoiselle
_d'Aubigné_ avec le fils[90] de M. _de Noailles_; et je crois qu'en
cette occasion le monde dit vrai. Au reste, ma très-belle, j'ai à vous
apprendre que l'abbé _Testu_ est charmé de madame _de Carman_, et qu'il
se plaint hautement de toutes ses amies de ne lui avoir pas fait
connoître ce mérite-là plutôt. On parle fort ici de la solitude de
madame la marquise _de Grignan_; on dit que sa vie n'est pas
soutenable, parce qu'il ne faut voir personne, ou voir bonne compagnie.
Vous voyez combien votre retour et celui de _sa belle-mère_[91] sont
nécessaires; mes conseils sur cela vous paroîtront bien intéressés; je
souhaite que cette raison ne vous empêche pas de les suivre, et que vous
me croyez aussi tendrement à vous que j'y suis. Je vous demande en grâce
de dire bien des choses de ma part à madame _de Grignan_, et de ne pas
oublier la belle et charmante _Pauline_.