_Paris, 30 septembre 1695._
Je m'en vais vous parler bien habilement du mal de madame _de Grignan_,
c'est-à-dire du mal d'estomac, qui n'est autre chose, mon amie, que le
mien. J'ai éprouvé, par mon impatience, toute sorte de remèdes; trop
heureuse si ces expériences lui peuvent être utiles. _Carette_ m'a
donné, pendant neuf mois, de ses gouttes, qui ne m'ont point fait un mal
sensible, mais qui m'avoient grésillée à un tel point sans me
raccommoder l'estomac, que je vous avouerai confidemment qu'elles m'ont
fait une seconde maladie. Venons à _Helvétius_: il m'a donné une
préparation d'absinthe, qui m'a tout-à-fait rétabli l'estomac. Comme
cela fait quelqu'impression de chaleur, très-légère pourtant, il m'a
fait prendre des eaux de Forges, dont je me trouve à merveille. Je
commence à engraisser; je mange du fruit, je dîne et je soupe; en un
mot, mon amie, je ne suis plus la même personne que j'étois il y a deux
mois. Vous voyez bien pourquoi je vous conte tous ces détails.
Ramenez-nous donc madame _de Grignan_ à Paris; je vous promets qu'en
trois semaines, _Helvétius_ et moi lui rétablirons l'estomac. C'est la
cause de presque tous les maux. Je me suis même raccommodée avec le
café; et, comme je ne sais point user d'une chose que je n'en abuse,
j'en prends dans l'excès. Ma petite absinthe est le remède à tous maux.
Vous me demanderez, mon amie, pourquoi me portant aussi-bien que je vous
le dis là, je ne suis point allée à Chaulnes? Et je vous répondrai que
je me trouve comme les personnes qui deviennent avares par être riches.
Depuis que j'ai un peu de santé, je la ménage beaucoup. Le vilain temps
m'avoit alarmée; si j'avois prévu qu'il pût faire aussi beau qu'il fait
présentement, je crois que je me serois embarquée pour ce grand voyage;
mais je me garde pour Dampierre, et je fais très-facilement de ma maison
une maison de campagne. Je me promène les matins sur mon rempart, et je
passe les après-dînées assez solitairement. La cour d'Angleterre est à
Fontainebleau. Ils ont des comédies, des fêtes, et s'ennuient, à ce
qu'ils disent; et tant pis pour eux. Madame la marquise _de Grignan_ ne
veut voir personne; c'est ce qui m'a empêchée de me présenter à sa porte
aussi souvent que j'aurois fait. M. _de Chaulnes_, qui sait forcer les
portes, dit qu'elle est très-aimable. M. _de Coulanges_ est allé à
Chaulnes; ils reviendront tous dans un mois, et c'est tout-à-l'heure.
L'abbé et moi ne laisserons point ignorer à madame _de Sanzei_ tout ce
que vous dites pour elle. Je vous demande mille complimens pour madame
_de Grignan_, ma très-aimable: je vous demande aussi d'embrasser la
belle _Pauline_ pour l'amour de moi, tout comme si vous n'aviez point
de sujet de vous plaindre d'elle.