_Paris, 7 novembre 1695._
Après avoir réfléchi avec toute l'application possible sur tout ce que
vous me mandiez, ma chère amie, _Helvétius_ a encore voulu emporter
votre lettre afin d'y penser à loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que
je vous envoie; il est persuadé que l'air subtil est fort contraire à
madame _de Grignan_, et que s'il étoit possible qu'elle se mît dans une
litière bien commode, et quelle fit de petites journées, elle ne seroit
pas plutôt arrivée à Lyon qu'elle se trouveroit fort soulagée; c'est un
remède que nous approuvons fort ici. Notre oracle _Helvétius_ a sauvé la
vie à la pauvre _Tourte_; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de
quelque côté qu'il vienne; c'est un très joli homme et très-sage. Sa
physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble à _Dupré_
comme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madame _de
Grignan_, ma très-aimable, pour me récompenser de toutes mes
consultations. M. le marquis _de Grignan_ m'est venu voir; il est
assurément moins gras qu'il n'étoit; je lui en ai fait des complimens
très-sincères: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la
trouvai si considérablement embellie, qu'elle me parut une autre
personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraissée, et
qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus
éblouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mère et
mademoiselle sa soeur. Malheureusement pour moi, madame _de Nevers_
s'étoit levée aussi matin qu'elles; elle arriva un moment après ces
dames, qui s'en allèrent quand elle entra; et madame _de Nevers_ qui me
parla très-sincèrement, trouva madame la marquise _de Grignan_ toute des
plus jolies. M. et madame _de Chaulnes_ et M. _de Coulanges_ arrivent
mercredi pour dîner à Paris; je me dois trouver à l'hôtel de Chaulnes
pour les y recevoir. Le roi est à Marli pour jusqu'à lundi; la comtesse
_de Grammont_ y est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrapé à la cour les
grâces de la nouveauté, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous
ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaieté
qui m'étonnent, ayant perdu, je crois, jusqu'à l'espérance de guérir. La
duchesse _de Villeroi_ reçoit ses visites dans son lit, jolie tout ce
qu'on peut l'être; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre
avec la maréchale _de Villeroi_; j'ai découvert à cette petite duchesse
un mérite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle
a un goût si naturel pour mademoiselle _de Grignan_[92], qu'elle en est
sincèrement occupée; elle m'en demande continuellement des nouvelles.
Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite; mais elle ne veut
consentir à aucun mariage, qu'elle ne soit assurée de la revoir ici.
Enfin, elle a des sentimens, elle a des pensées; c'est un des miracles
de _Pauline_. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez
encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la
vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport à la vie,
les plus longues ne devroient être que de deux heures. Je vous envoie
une lettre de M. _de Vannes_, qu'il y a en vérité trois mois qui est
dans mon écritoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis
assurée que vous l'aimez autant à l'heure qu'il est, que quand elle a
été écrite. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi vîtement que vous allez
revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune
marquise, qui, comme moi, soupire après votre retour.