LETTRE XXIX.

_Paris, 7 novembre 1695._

Après avoir réfléchi avec toute l'application possible sur tout ce que

vous me mandiez, ma chère amie, _Helvétius_ a encore voulu emporter

votre lettre afin d'y penser à loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que

je vous envoie; il est persuadé que l'air subtil est fort contraire à

madame _de Grignan_, et que s'il étoit possible qu'elle se mît dans une

litière bien commode, et quelle fit de petites journées, elle ne seroit

pas plutôt arrivée à Lyon qu'elle se trouveroit fort soulagée; c'est un

remède que nous approuvons fort ici. Notre oracle _Helvétius_ a sauvé la

vie à la pauvre _Tourte_; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de

quelque côté qu'il vienne; c'est un très joli homme et très-sage. Sa

physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble à _Dupré_

comme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madame _de

Grignan_, ma très-aimable, pour me récompenser de toutes mes

consultations. M. le marquis _de Grignan_ m'est venu voir; il est

assurément moins gras qu'il n'étoit; je lui en ai fait des complimens

très-sincères: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la

trouvai si considérablement embellie, qu'elle me parut une autre

personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraissée, et

qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus

éblouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mère et

mademoiselle sa soeur. Malheureusement pour moi, madame _de Nevers_

s'étoit levée aussi matin qu'elles; elle arriva un moment après ces

dames, qui s'en allèrent quand elle entra; et madame _de Nevers_ qui me

parla très-sincèrement, trouva madame la marquise _de Grignan_ toute des

plus jolies. M. et madame _de Chaulnes_ et M. _de Coulanges_ arrivent

mercredi pour dîner à Paris; je me dois trouver à l'hôtel de Chaulnes

pour les y recevoir. Le roi est à Marli pour jusqu'à lundi; la comtesse

_de Grammont_ y est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrapé à la cour les

grâces de la nouveauté, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous

ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaieté

qui m'étonnent, ayant perdu, je crois, jusqu'à l'espérance de guérir. La

duchesse _de Villeroi_ reçoit ses visites dans son lit, jolie tout ce

qu'on peut l'être; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre

avec la maréchale _de Villeroi_; j'ai découvert à cette petite duchesse

un mérite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle

a un goût si naturel pour mademoiselle _de Grignan_[92], qu'elle en est

sincèrement occupée; elle m'en demande continuellement des nouvelles.

Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite; mais elle ne veut

consentir à aucun mariage, qu'elle ne soit assurée de la revoir ici.

Enfin, elle a des sentimens, elle a des pensées; c'est un des miracles

de _Pauline_. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez

encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la

vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport à la vie,

les plus longues ne devroient être que de deux heures. Je vous envoie

une lettre de M. _de Vannes_, qu'il y a en vérité trois mois qui est

dans mon écritoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis

assurée que vous l'aimez autant à l'heure qu'il est, que quand elle a

été écrite. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi vîtement que vous allez

revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune

marquise, qui, comme moi, soupire après votre retour.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 98 / 267 题