LETTRE XXV.

_Paris, 9 septembre 1695._

Que d'événemens, madame! que de discours! que de chansons! que

d'épigrammes! que de dignités! Le maréchal _de Boufflers_ est duc; vous

le savez déjà. Le même courrier, qui a apporté la réduction de Namur,

lui a été renvoyé pour lui apprendre que le roi le faisoit duc, et lui

dire en même temps qu'il pouvoit prendre le chemin de la cour. Quand il

s'est trouvé pressé par sa reconnoissance de venir remercier le roi, le

prince _d'Orange_ lui a dit qu'il le faisoit son prisonnier. On prétend

qu'il a pris cette conduite sur celle que nous avons eue à Dixmude. Il a

bien voulu cependant le laisser revenir à la cour sur sa parole; mais le

maréchal a cru devoir attendre les ordres du roi. La maréchale _de

Boufflers_ est transportée de joie de sa nouvelle dignité, et ne sait

point encore ce malheur, qui, selon les apparences, ne sera pas long.

Revenons aux épigrammes. Le maréchal _de Villeroi_ en est chamarré; il a

pourtant la consolation de savoir que le roi est persuadé qu'il n'a

aucun tort; et je sais bien ce que je dis. Mais le monde veut juger de

ce qu'il ignore; et, comme on juge par l'opinion des autres, on est

assez fou pour se croire malheureux, malgré sa bonne conduite. Le roi va

aujourd'hui à Marli pour dix jours. M. et madame _de Chaulnes_ partiront

dans peu pour Chaulnes, et moi-avec eux. Que dites-vous de cette

résolution? Ne me trouvez-vous pas grande femme tout-à-fait? M. _de

Coulanges_ est toujours à Evreux; madame _de Louvois_ le boude;

mademoiselle _de Bouillon_ l'aime de passion, et le retient malgré lui.

Moi, je lui écris régulièrement, et lui mande toutes les nouvelles. A

qui donneriez-vous la préférence? Les passions sont horribles; je ne les

ai jamais tant haïes que depuis qu'elles ne sont plus à mon usage: cela

est heureux. Notre dragon[87] est sorti tout couvert de gloire, et tout

nourri de cheval. Il a écrit une très-plaisante lettre à sa soeur. Dans

toutes les relations, il a été nommé au roi avec distinction; et, pour

dire plus, c'est de madame _de Montchevreuil_ que je le sais. Vous jugez

bien, ma très-aimable, de la joie de madame _de Sanzei_, qui sait a

cette heure que son fils se porte bien. Songez que, de douze mille

hommes qu'ils étoient dans Namur, il n'en est resté que trois mille

trois cents. J'oubliois de vous dire que c'est M. _de Guiscard_ qui

étoit venu apprendre à la cour que le maréchal _de Boufflers_ est

prisonnier. Madame _de Sulli_ a la même maladie que madame _de Grignan_.

Elle prend des eaux de Forges, dont elle se trouve à merveille. Mais

Forges est un peu trop loin de Grignan: il faudroit s'en approcher, mon

amie. Je pardonne à madame _de Sulli_ cette maladie; mais madame _de

Grignan_ est trop avancée pour son âge. On prétend que, de toutes les

façons d'être malade, c'est la moins fâcheuse. Je vous demande toujours

des nouvelles de madame _de Grignan_, dont je suis très-sincèrement en

peine. Ne me laissez point oublier dans le château que vous habitez, et

baisez, pour l'amour de moi, la charmante _Pauline_. Vous m'avouerez que

j'exige des choses bien difficiles de votre amitié.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 94 / 267 题