LETTRE XXIV.

_Paris, 2 septembre 1695._

Hélas! mon amie, il n'est non plus question de M. l'archevêque, que s'il

n'avoit jamais été; on a dit bien du mal de lui après sa mort; on a

parlé du successeur[86]; depuis qu'il est nommé, on ne parle plus ni de

l'un ni de l'autre; ceci est un tourbillon qui ne permet pas les

réflexions. Tout le monde étoit fou hier à Paris; on ne voyoit que des

femmes désespérées; les unes couroient les rues, les autres se faisoient

enfermer dans les églises; on entendoit: «je n'ai plus de mari, je n'ai

plus de fils»; d'autres ne disoient pas ce qu'elles n'avoient plus, mais

elles ne s'en désespéroient pas moins. La comtesse _de Fiesque_ disoit

que la bataille étoit donnée, et par conséquent gagnée; elle ajoutoit

que le prince _d'Orange_ étoit prisonnier; je me trouvai le soir chez

madame _de Carman_, où étoit madame _de Sulli_, la duchesse _du Lude_,

madame _de Chaulnes_, et une douzaine d'autres femmes, dont étoit la

comtesse _de Fiesque_. Quand elles eurent bien discouru, j'entrepris de

leur remettre l'esprit (chose bien difficile) par un petit raisonnement,

qui concluoit qu'il n'y auroit point de bataille; elles se moquoient

toutes de moi; aujourd'hui que l'événement justifie mes raisons, elles

croient que d'ici je conduis l'armée: on ne parle que de ma pénétration;

et sur cela je conclus qu'on ne sait presque jamais pourquoi on loue ni

pourquoi on blâme. J'étois hier folle, et aujourd'hui je suis la plus

habile personne du monde; et la vérité est que je ne suis ni folle ni

habile; mais que par un courrier qui étoit arrivé, on avoit appris qu'il

étoit impossible de donner une bataille sans hasarder toute l'armée. M.

_de Conti_ l'a mandé au roi, aussi bien que monsieur le duc _du Maine_,

et tout ce qu'il y a de principal dans l'armée.

M. _de Coulanges_ est toujours à Navarre, il me prie par toutes ses

lettres de vous dire des choses infinies de sa part. Le roi doit partir

le 24 de ce mois pour aller à Fontainebleau. M. et madame _de Chaulnes_

partent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec

eux. Je prends des eaux de Forges, dont je me trouve assez bien. Je suis

ravie que la santé de madame _de Grignan_ soit bonne; je m'en réjouis

avec vous et avec elle. Faites-vous la violence d'embrasser la charmante

_Pauline_ pour l'amour de moi; je vous en conjure, ma très-aimable.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 93 / 267 题