_Paris, 4 février 1695._
On voit bien que vous avez oublié le climat de Paris, mon amie, puisque
vous croyez avoir plus froid que nous; jamais il n'y a eu un hiver comme
celui-ci. Le soleil se fait voir depuis deux jours; mais il ne se laisse
point sentir; c'est un privilége dont vous jouissez à Grignan, j'en suis
assurée. Je comprends à merveille que madame _de Grignan_ se fasse un
plaisir de ne point faire de visites; c'est un avantage que j'ai au
milieu de Paris; mais aussi n'ai-je point de raison pour m'incommoder;
point d'enfans, point de famille; grâces à Dieu, assez de dégoût pour
ces fatigantes occupations; bien des années et une assez mauvaise santé;
tout cela fait demeurer au coin de son feu avec un plaisir pour moi, que
je préfère à d'autres, qui paroissent plus sensibles; mais une retraite
que j'admire, c'est celle de mademoiselle _de la Trousse_; Dieu lui fait
de grandes grâces, et son état est maintenant bien digne d'envie. Madame
_de Chaulnes_ veut toujours se reposer, et court incessamment. Il y a
chez elle des dîners magnifiques; le chevalier _de Lorraine_, M. _de
Marsan_, M. le cardinal _de Bouillon_; cela se soutient de cette sorte
tous les jours de la semaine. Madame _de Pontchartrain_ est assez
malade. La comtesse _de Grammont_ est retournée à la cour en assez bonne
santé. L'on ne se souvient plus ici de madame _de Meckelbourg_, si ce
n'est pour parler de son avarice. On dit que M. _de Montmorenci_ va
épouser madame _de Seignelai_; j'ai peine à croire ce mariage-là. M. _de
Coulanges_ arriva hier de Saint-Martin et de Versailles; mais c'est
chez madame _de Louvois_[60] qu'il est descendu: _A tout seigneur, tout
honneur._ Je comprends fort bien que l'on s'accommode d'un mari qui a
plusieurs femmes; j'en souhaiterois encore une ou deux, comme madame _de
Louvois_, à M. _de Coulanges_. Le maréchal _de Villeroi_ prêta hier le
serment[61], et prit le bâton ensuite; il fit attendre beaucoup le roi,
parce qu'il s'ajustoit; il avoit un habit de velours bleu d'une
magnificence extraordinaire, et sa bonne mine le paroît plus que son
habit. Madame la duchesse _du Lude_ m'a fait promettre que je vous
ferois mille coinplimens et mille amitiés bien tendres de sa part. Le
roi a donné à madame _de Soubise_ l'appartement que le maréchal
_d'Humières_ avoit à Versailles; et celui de madame _de Soubise_ aux
princesses _d'Épinoi_; celui de ces princesses à M. _de Rasilli_; et de
la duchesse _d'Humières_, pas un mot. Adieu, ma chère amie; je vous
embrasse et vous aime beaucoup. J'ai peur que la charmante _Pauline_ ne
m'oublie à la fin; l'absence laisse tout craindre, même quand on est
heureux. Continuez, je vous prie, de faire mes complimens dans le
château de Grignan. Je suis fort obligée à M. le chevalier (_de
Grignan_) de l'honneur de son souvenir, et je vous conjure de l'en
remercier pour moi; je suis véritablement occupée de ses maux; son ami,
le P. _de la Tour_ prêche à St.-Nicolas; et si je suis en état de
pouvoir sortir, ce sera mon prédicateur pour ce carême. On vous a sans
doute envoyé tous les sonnets qui ont été faits à la louange de la
princesse _de Conti_.