LETTRE XIII.

_Paris, 21 janvier 1695._

Comptez, madame, qu'on ne songe point ici qu'il y ait eu un M. _de

Luxembourg_[58] dans le monde. Vous ne me faites pitié où vous êtes, que

par les réflexions que vous vous amusez à faire sur des morts, dont on

ne se souvient plus du tout. Les meilleurs amis de M. _de Luxembourg_

s'assemblent encore souvent; le prétexte est de le pleurer, et ils

boivent, mangent, rient, se trouvent de bonne compagnie, _et de Caron,

pas un mot_. C'est ainsi qu'est fait le monde, ce monde que nous voulons

toujours aimer. On parle à peine encore de la princesse _d'Orange_[59],

qui n'avoit que trente-trois ans, qui étoit belle, qui étoit reine, qui

gouvernoit, et qui est morte en trois jours. Mais une grande nouvelle,

c'est que le prince _d'Orange_ est malade très-assurément; la maladie de

la reine, sa femme, étoit contagieuse; il ne l'a point quittée, et Dieu

veuille qu'elle ne l'ait pas quittée pour long-temps. Il se passa hier

une belle et magnifique scène à l'hôtel de Chaulnes. _Monsieur_ y passa

presque toute la journée avec ses bontés et ses agrémens ordinaires pour

la maîtresse de la maison. L'appartement de cette duchesse est dans le

point de la perfection; depuis le salon jusques au dernier cabinet, tout

est meublé de ces beaux damas galonnés d'or que vous connoissez; on a

fait dans la chambre du lit une cheminée d'une beauté et d'une

magnificence qui ne peut se dire; et il y avoit de gros feux partout, et

des bougies en si grande quantité, qu'elles auroient obscurci le soleil,

s'ils s'étoient trouvés ensemble. Madame _de Chaulnes_ est allée ce

matin rendre la visite à _Monsieur_, et ensuite à Versailles pour

quelques jours; c'est ce qui l'a empêchée de vous écrire. Il n'y a de

plaisir qu'à Grignan, mon amie; mais ce qui est triste, c'est qu'il n'y

en a point pour nous à Paris, quand vous êtes à Grignan. Je révère et

estime tout ce qui habite ce beau château. M. le marquis _de Grignan_

m'a écrit la plus jolie lettre qu'il est possible; elle a été trouvée

telle par les connoisseurs. Rendez-moi de bons offices auprès de madame

sa femme; mais, mon amie, rendez-m'en de bons auprès de vous, je vous en

supplie. On parle ici tous les jours de l'aimable _Pauline_, et toutes

ses amies s'en souviennent si tendrement, qu'elle est une ingrate si

elle ne s'en soucie plus; mais pourvu qu'elle ne m'oublie pas; je lui

pardonne tout le reste. La petite duchesse _de Sulli_, qui est à mon gré

la vieille, vient de m'envoyer prier de vous faire à tous mille

complimens de sa part. Aimez-moi toujours, je vous en conjure, ma chère

amie.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 81 / 267 题