LETTRE XV.

_Paris, 22 février 1695._

J'ai perdu mon petit secrétaire, mon amie, et je ne puis me résoudre à

vous faire voir de ma mauvaise écriture. J'essaie un secrétaire

nouveau[62]; mandez-moi si vous lisez bien son écriture. La nouvelle qui

fait ici le plus de bruit, est le mariage de la belle _Pauline_. On dit

que l'abbé _de Simiane_ est parti pour se trouver aux noces. Quand je

dis que je n'en sais rien, personne ne me veut croire. La duchesse _du

Lude_ dit qu'elle le sait par le chevalier _de Grignan_. Pour moi, je

pardonne tout le secret que vous m'en faites, pourvu que cela soit vrai.

Vous croirez par là que j'aime passionnément M. _de Simiane_. M. le duc

_de Chaulnes_ donne des dîners magnifiques; il en a donné un à madame

_de Louvois_, comme il l'auroit donné à M. _de Louvois_; un autre au

chevalier _de Lorraine_, et à toute la maison de _Monsieur_. J'étois du

premier; et pour le second, j'y envoyai mon fils, qui s'appelle M. _de

Coulanges_. A mesure qu'il me vient des années, les siennes diminuent,

de façon que je me trouve encore bien vieille pour être sa mère. Tous

les courtisans sont devenus poètes. L'on ne voit que des bouts-rimés,

les uns aussi remplis de louanges, que les autres de médisances. Dieu me

garde de vous envoyer ces derniers. Il en court un à la louange du

cardinal _de Bouillon_, qui passe pour une chanson. Qu'en dites-vous,

mon amie? Que dites-vous aussi du _prince Dauphin_? Je laisse à mon

secrétaire le soin de vous mander cette histoire; car il se mêle

quelquefois d'écrire de son style. On dit que c'est une affaire résolue

que le mariage de mademoiselle _de Croissi_ avec le comte _de

Tillières_[63]. Madame _de Maintenon_ est encore languissante; mais elle

se porte beaucoup mieux. Madame _de Grammont_ paroît à la cour sous la

figure d'une beauté nouvelle; elle est parfaitement guérie. M. l'abbé

_de Fénélon_ a paru surpris du présent que roi lui a fait[64]. En le

remerciant, il lui a représenté qu'il ne pouvoit regarder, comme une

récompense, une grâce qui l'éloignoit de M. le duc _de Bourgogne_. Le

roi lui a dit qu'il ne prétendoit point qu'il fût obligé à une résidence

entière; et, en même temps, ce digne archevêque a fait voir au roi que,

par le concile de Trente, il n'étoit permis aux prélats que trois mois

d'absence de leurs diocèses, encore pour les affaires qui les pouvoient

regarder. Le roi lui a représenté l'importance de l'éducation des

princes, et a consenti qu'il demeurât neuf mois à Cambrai, et trois à la

cour. Il a rendu son unique abbaye. M. _de Reims_ a dit que M. _de

Fénélon_, pensant comme il faisoit, prenoit le bon parti; et que lui,

pensant comme il fait, il fait bien aussi de garder les siennes. Adieu,

ma chère amie; votre absence m'est toujours insupportable. Ne me laissez

point oublier dans ce château de Grignan; c'est votre affaire, je vous

en avertis. J'embrasse bien tendrement la charmante _Pauline_. Les

femmes courent après mademoiselle _de l'Enclos_, comme d'autres gens y

couroient autrefois; le moyen de ne point haïr la vieillesse, après un

tel exemple! L'abbé et le chevalier _de Sanzei_ partirent hier pour

aller faire carême-prenant avec leur mère. Ce dernier fera son possible

pour aller faire la révérence à sa marraine[65], en s'en retournant à

son vaisseau.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 83 / 267 题