LETTRE XII.

_Madrid, 14 janvier 1695._

Je vous remercie, mon amie, de m'avoir appris la conclusion de votre

roman; car tout ce que vous me mandez, est romanesque. L'héroïne est

charmante; le héros, nous le connoissons; ce qui me paroît, c'est que

vous ne faites point de légers repas, comme faisoient tous ces princes

et princesses. Je suis ravie que M. _de Grignan_ se porte bien; cette

circonstance n'a pas été inutile pour l'agrément de la fête. J'appris

hier votre mariage[56] à madame _de Chaulnes_, qui est arrivée en

très-bonne santé, et qui n'en dit pas moins, _Jésus Dieu! ils sont donc

mariés!_ que si elle n'en avoit jamais entendu parler. Elle avoit couché

à Versailles; elle y avoit vu madame _de Chevreuse_ et toutes ses amies.

On ne peut être plus remplie qu'elle l'est de tout ce qu'on lui a conté

de la mort de M. _de Luxembourg_; si vous étiez ici, mon amie, elle vous

diroit bien: _Gouvernante, il est mort bien chrétiennement_: Monsieur _a

presque toujours été dans sa chambre_. Ce qui est de vrai, c'est que le

P. _Bourdaloue_ a dit qu'il n'avoit pas vécu comme M. _de Luxembourg_,

mais qu'il voudroit mourir comme lui. Madame _de Maintenon_ se porte

bien; elle a été assez mal; elle sort maintenant tous les jours pour

aller à Saint-Cyr. J'eus hier unes des Andromaques de ce temps. La

maréchale _d'Humières_ donna ses rendez-vous dans ma chambre à M. _de

Tréville_ et à l'abbé _Testu_; elle nous apprit qu'elle ne voyoit plus

la duchesse _d'Humières_; qui l'eût cru que les intérêts pusseut faire

une telle désunion? Le bruit court ici que la princesse _d'Orange_[57]

est morte; mais cette nouvelle auroit besoin d'une plus grande

confirmation. La capitation est enfin passée et réglée. J'ai toujours

oublié de vous faire les complimens de l'abbé _Testu_, et à toute la

maison de Grignan. Adieu, ma très-aimable; je vous embrasse, je vous

aime et vous désire toujours. M. _de Coulanges_ n'habite plus que la

cour; on ne dira pas qu'il est mené par l'intérêt; quelque pays qu'il

habite, c'est toujours son plaisir qui le gouverne, et il est heureux;

en faut-il davantage?

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 80 / 267 题