_Paris, 10 décembre 1694._
Je viens de passer encore quinze jours sans vous écrire; mais je garde
mes excuses pour quand je vous écris; car mes lettres ne peuvent être
que tristes et ennuyeuses; je perds tous mes amis et amies. La mort du
maréchal _de Bellefond_[53] m'a donné une véritable douleur; je suis la
dernière visite qu'il ait faite; je le vis en parfaite santé, et six
jours après il étoit mort: on dit que c'est d'un abcès dans le genou,
et que si l'on le lui avoit percé, on lui auroit sauvé la vie; mais vous
n'êtes pas la dupe de ces sortes de repentirs: il faut partir quand
l'heure est venue; sa famille est dans une désolation digne de pitié;
pour moi, je sens très-vivement cette perte: ajoutez à cette mort celle
de mademoiselle _de Lestranges_, qui étoit mon amie depuis vingt-cinq
ans, et vous ne serez pas surprise de la noirceur de mes pensées. Ma
santé est assez mauvaise. _Carette_ exerce son art très-inutilement sur
ma personne: il me donna, il y a quelques jours, une médecine, qui me
fit de très-grands maux; mais il dit, comme don _Carlos_: _Tout est pour
mon bien_. J'ai des journées assez bonnes, et puis des retours de
colique plus violens que jamais; je suis résolue à ne plus faire de
remèdes, et à vivre avec ce mal tant qu'il plaira à Dieu. Le pis qu'il
en puisse arriver, arrive sitôt même avec une bonne santé, que
l'événement ne vaut pas qu'on s'en tourmente; il n'y a que les douleurs
qui sont redoutables. Vous voyez, mon amie, par le récit de tous mes
ennuis, quelle est ma confiance en votre amitié. Je sens cependant le
plaisir de vous savoir tous dans la joie. M. l'abbé _de Marsillac_ me
dit hier des biens infinis de M. et de madame _de Saint-Amant_, et de
madame la marquise _de Grignan_ leur fille; il les à vus à Vincennes; il
dit que ce sont les plus honnêtes gens qu'il est possible, et qu'ils
vous ont élevé un chef-d'oeuvre; enfin, il passa bien du temps à me
chanter leurs louanges, et je vous assure qu'il ne m'ennuya pas; car je
prends un très-sincère intérêt à tout ce qui vous touche: je vous
demande en grâce de faire bien des complimens de ma part à M. et à
madame _de Grignan_: je suis trop triste et trop malade pour écrire à
tout autre que vous; vous vous passeriez peut-être bien de cette
préférence. M. _de Coulanges_ est toujours à la cour. M. _de Noyon_[54]
y fait une figure principale; il est le seul présentement qui y soit,
et la cour a toujours besoin d'un pareil amusement. Il sera reçu lundi à
l'académie (_française_); le roi lui a dit qu'il s'attendoit à être seul
ce jour-là. L'abbé _Testu_ se trouva ici lorsque je reçus votre dernière
lettre; il fut fort touché du bon accueil que vous avez fait à ses
stances[55]: il vous envoie une dissertation sur _Montaigne_. Je ne veux
pas oublier, mon amie, que l'on m'obligea, il y a quelques jours, en
très-bonne compagnie, à dire tout ce que je savois de la charmante
_Pauline_; mon coeur avoit tant de part dans le portrait que j'en fis,
qu'en vérité je crois qu'il lui ressembloit; au moins dit-on qu'une
telle personne devoit être cherchée au bout du monde, par tout ce qu'il
y avoit de meilleur. Je crois que nous aurons M. et madame _de Chaulnes_
à la fin de ce mois.
Le maréchal _de Choiseul_ a exécuté vos ordres; c'est une vérité, je ne
le vois plus: il dit qu'on l'a averti qu'il se rendoit ridicule par
aller souvent chez des femmes; je lui ai laissé croire qu'on ne le
trompoit pas; et enfin, j'en suis quitte pour une visite la semaine. Il
a fait des merveilles pour le pauvre maréchal _de Bellefond_; il n'y a
que lui qui parle au roi pour toute cette famille. Adieu, ma très-chère,
embrassez toujours la belle _Pauline_ pour l'amour de moi: voyez comme
j'abuse de vous, de vous demander des choses si difficiles.