LETTRE X.

_Paris, 26 novembre 1694._

J'ai envoyé à Versailles la lettre que vous m'avez adressée pour M. _de

Coulanges_; il y est établi depuis son retour: j'ai été bien tentée

d'ouvrir cette lettre; mais la discrétion l'a emporté sur l'envie que

j'ai toujours de voir ce que vous écrivez; tout devient or entre vos

mains. Je suis très-obligée à M. _de Grignan_ de se souvenir encore de

moi; sa chute me met tout-à-fait en peine; et je vous prie, ma belle, de

me bien mander de ses nouvelles, parce que j'y prends un très-sincère

intérêt. Les vers que j'ai envoyés à la cour ont été fort bien reçus; la

personne à qui ces vers s'adressoient m'écrit la plus aimable lettre du

monde; vous en jugerez par son effet, puisque, sans ma mauvaise santé,

qui me rend si difficile à changer de lieu, je serois partie

sur-le-champ pour Versailles. J'avale sans fin des gouttes de _Carette_;

et tout ce que je sais, c'est qu'elle ne font point de mal; il y a peu

de remèdes dont on en puisse dire autant. Au reste, j'allai voir hier la

maréchale _d'Humières_; elle demeure dans une vilaine maison, au

faubourg Saint-Germain, où il n'y a place que dans la cour pour mettre

son dais. La duchesse _d'Humières_, de son côté, occupe une autre

maisonnette dans l'Isle. Si la maréchale avoit un peu de courage, en

attendant mieux, elle auroit bien donné la préférence à un couvent. M.

_du Maine_ vient coucher aujourd'hui à l'Arsenal; il y doit donner à

souper à toutes les dames qui l'habitent; la jeune dame _de la Troche_ y

brillera; car elle est la beauté de ce lieu. Madame _de Boisfranc_ a la

petite vérole; le fils de M. le premier président l'a aussi; enfin, tout

en est rempli. Je vous ai mandé l'affliction de M. _de Coulanges_ au

sujet de ses chansons, qui ont été même assez mal choisies à

l'impression; on a mis son éloge à la tête du livre. Comme il ne pouvoit

plus lui arriver que ce malheur, il y a été aussi sensible que ce

capitaine qui, après avoir vu mourir son fils, et perdu la bataille de

sang froid, pleura seulement la mort de son esclave. Madame _de

Montespan_ est de retour ici: elle a donné un lit de quarante mille écus

à M. _du Maine_, et trois autres encore très-magnifiques. Elle donne ses

perles à madame la duchesse. Adieu, ma chère amie; dites bien des

choses pour moi à toute votre belle et bonne compagnie, et sur-tout

ménagez-moi bien les bonnes grâces de la charmante _Pauline_[52].

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 78 / 267 题