_Paris, 19 novembre 1694._
Il y a quinze jours, mon amie, que je ne vous ai écrit; je vous en
avertis, de peur que vous ne vous en aperceviez pas. Je n'avois point
reçu de vos lettres, et cela me faisoit craindre que vous ne voulussiez
plus des miennes. Êtes-vous à la noce? y serez-vous bientôt? Je veux
savoir ce qui vous regarde tous, parce que j'y prends un véritable
intérêt. Toute la troupe de Tonnerre est revenue dans une parfaite
santé. M. _de Coulanges_ a trouvé une grande affliction à son retour; il
paroît dans le monde un livre imprimé de ses chansons, et à la tête de
ce livre un éloge admirable de sa personne; on dit qu'il est né pour les
choses solides et pour les frivoles; on montre les preuves des
dernières; il est très-touché de cette aventure, que j'ai encore
aggravée par ne la pouvoir prendre sérieusement; à tout cela je réponds:
_Chansons, Chansons_. Il est allé à Versailles, et de là à Saint-Martin;
il faut espérer qu'il se consolera d'avoir fait ce livre par en faire un
second, avant que sa jeunesse se passe. Vous voulez que je vous dise des
nouvelles de ma santé; mon amie, elle n'est en vérité point bonne.
_Carette_ me donne tout ce qu'il veut; et j'avale ses remèdes sans
confiance et sans succès; mais je crois que ce seroit encore pis de
changer tous les jours de médecin; il faut prendre patience, et être
bien persuadée qu'on ne meurt que quand il plaît à Dieu. Voilà des vers
que l'abbé _Têtu_ m'a priée de vous envoyer; ils sont de sa façon. Le
bruit court que le marquis _de Moui_ aura la maison de Pipaut: on dit
qu'il fait habiller un de ses laquais en cerf, et qu'il le court toutes
les nuits avec un cor; que vous semble de cet équipage de chasse? M. _de
Harlai_ n'est point encore de retour de ses négociations; tout le monde
désire la paix, et l'espère peu. Voilà encore des vers de mademoiselle
_Bernard_: malgré toute cette poésie, la pauvre fille n'a pas de jupe;
mais il n'importe, elle a du rouge et des mouches. Adieu, ma belle amie,
ne m'oubliez pas, je vous en conjure.