_Madrid, 15 août 1680._
J'ai une véritable impatience d'avoir de vos nouvelles; j'en ai beaucoup
aussi d'en apprendre de Paris, puisqu'on y parle sans cesse de guerre,
sans que je comprenne encore qui commencera à la déclarer. Les
Espagnols ne sont pas en état de la soutenir. Leur misère passe tout ce
qu'on en peut imaginer. Il est vrai qu'ils espèrent, ou, pour mieux
dire, qu'ils croient sûrement que l'Empereur, l'Angleterre et la
Hollande se joindront à eux. Le prince de Parme doit partir aujourd'hui
pour aller commander en Flandre. On dit ici qu'ils n'ont pas voulu
qu'elle s'achevât de perdre, sans un Espagnol naturel. Notre marquis _de
Grana_ a le coeur bien envenimé contre la France; et, s'il étoit secondé
par tout ce qu'il voudroit bien mettre contre nous, il tailleroit ce
qu'il appelle de la besogne. Il est galant homme, il a de l'esprit;
mais, dans ses manières de parler, on le prendroit pour être né sur les
bords de la Garonne.
Nous avons été ici en véritable péril de mourir des excessives chaleurs.
La beauté et la fraîcheur de la reine n'en ont point souffert. Elle m'a
promis de me donner un petit coffre pour vous. Dès que je l'aurai, je
chercherai une voie pour vous le faire tenir. Elle me paroît fort
souhaiter votre amitié; je l'assure aussi qu'elle a raison de la
souhaiter.
Je voudrois que l'on crût un peu moins aux horoscopes; je ne me
reprocherai jamais d'avoir eu, sur ce sujet, de pernicieuse
complaisance, et de n'avoir pas fait mon possible pour désabuser des
faussetés qui s'y trouvent.
Il y a, dans la boîte que vous recevrez par le marquis _de Ligneville_,
deux paires de bas de soie, des pastilles d'ambre dans une bourse, et un
oeuf d'aventurine avec des pastilles dedans, dont je crois que le goût ne
vous déplaira pas. Je vous fais ce détail de peu d'importance, afin que
vous vous aperceviez si l'on en prenoit quelque chose.
La connétable _Colonne_ est dans la maison de son mari, assez inquiète
de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en
retourner en Italie avec lui. Elle voudroit bien pouvoir rentrer en ce
temps-là dans un couvent à Madrid; bien entendu d'en sortir peu après,
et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en
Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y
veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez
admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle
me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin et
de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui
devroit diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre
petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler; c'est que cet amant
ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse
cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il répondoit un peu à ses
sentimens, les choses feroient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît
point; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que
ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands fils
mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc _de Medina Celi_,
premier ministre; mais vous ne vous souciez guère de tout cela.
Il est fort question ici que, dans peu, la duchesse _de Terranova_
quittera sa place de _camarera mayor_ qui sera, à ce qu'on dit, donnée à
la duchesse _d'Albuquerque_. C'est une joie dans cette cour; car cette
première n'y est pas aimée. Pour moi, il ne m'importe, pourvu que la
reine s'en trouve bien. Adieu, ma très-chère madame; dites-vous souvent
que je vous aime de tout mon coeur.