_Madrid, 28 août 1680._
Je vous adresse cette lettre à Paris, quoique, par votre dernière, vous
m'ayez mandé que, dans trois jours, vous partiez pour Lyon. Il me
revient par vous et par tout le monde, à quel point vous faites valoir
mes lettres; et, comme je ne suis pas persuadée de leur mérite, j'ai été
jusqu'à présent tout étonnée du cas qu'on en faisoit. Mais je crois en
avoir découvert la raison; c'est que vous ne les donnez pas à lire, et
que vous les lisez vous-même; comme cela ne vous coûte guère, vous y
mettez tout ce qui leur manque pour les rendre agréables, et pour leur
attirer des louanges. Je vous prie, ma chère madame, de m'avouer la
vérité là-dessus, sans consulter votre modestie. Je lirai avec plus
d'attention et de sensibilité tout ce que vous m'écrirez de Lyon, que
tout ce que vous m'écrivez de Paris, parce que vous me parlerez plus de
vous et de tout ce qui vous touche; car je prétends que vous n'omettiez
rien de tout ce que vous ferez; je voudrois bien aussi tout ce que vous
penserez. Pour moi, madame, si je voulois ne vous parler que de ce qui
m'occupe le plus ici présentement, ce seroit de la cruelle canicule
qu'on y souffre. Car la peste et la famine, que nous avons déjà vues
deux fois, et la guerre qu'on croit fort proche, ne me paroissent pas
encore si insupportables que l'horrible chaleur qu'il fait. Encore le
jour se sauve-t-on assez, en se tenant dans un appartement bas; mais la
nuit on n'y peut coucher, à cause des moucherons qui dévorent les
pauvres personnes.
C'est vous, madame, qui pensez et qui écrivez mieux que personne du
monde. Hélas! nous ne savons à qui en parler ici. Nous lisons vos
lettres, M. _de Villars_, ma fille et moi, avec un grand goût et un
grand plaisir. Elles m'en causent bien plus d'un, par ne me point
laisser douter que vous ne m'aimiez; et, quoique ce plaisir réveille
l'ennui que l'on souffre de ne point voir ce que l'on aime, et de qui
l'on est aimé, cette peine est bien douce, comparée à la moindre
diminution de votre amitié pour moi. Il y a quatre ou cinq endroits dans
votre dernière lettre, d'une vivacité et d'une imagination bien ignorées
jusqu'à vous, madame, et qu'on n'imitera jamais. Je ne pense pas même
qu'on puisse faire aller son ambition jusqu'à espérer d'en devenir une
méchante copie.
Puisque nous sommes sur les copies; voulez-vous bien que je vous fasse
souvenir que vous m'avez parlé de votre portrait? Je n'aurois osé vous
le demander, quelqu'envie que j'en eusse, si vous ne m'en aviez parlé la
première.
J'aime notre jeune reine du plaisir qu'elle me paroît avoir, quand je
lui nomme votre nom, et que je lui dis que vous vous souvenez d'elle.
Elle m'a chargée de beaucoup d'amitiés pour vous. Je ne saurois vous
rien dire qui puisse vous instruire sur tout ce qui la regarde. Nous en
parlerons un jour, si nous nous revoyons. Elle est grasse, belle,
buvant, mangeant, dormant, riant très-souvent, dansant de tout son coeur,
quand nous sommes seules; moi chantant le menuet et le passe-pied.
Contentez-vous de cela.
Vous n'avez pas trouvé que le marquis _de la Fuente_ fît souvenir de M.
_de Villars_. S'il n'y a point de guerre, sa femme partira au mois de
septembre pour l'aller trouver. C'est une des plus raisonnables femmes
d'ici: je vous prie de me mander tout ce que vous savez touchant la
guerre.
Vous me dites, et cela est vrai, que l'on seroit bien heureux, si les
lieux d'ennui pouvoient inspirer de solides et sérieuses réflexions pour
le salut, nous détacher des choses de ce monde, qui se détachent tous
les jours de nous: la santé, la jeunesse, la beauté, les amis.
Il passera dans peu un étranger[20] à Lyon, qui vous remettra un
très-petit présent de ma part. J'aime à vous marquer le plus souvent que
je puis que je songe à vous, par ces légères bagatelles. M. _de Villars_
en a honte; car il vous croit digne qu'on ne vous présente que des
couronnes. Quand vous en auriez, il ne pourroit pas vous honorer, ni
vous respecter au-delà de ce qu'il fait. Adieu, madame.