_Madrid, 29 août 1680._
Je ne reçois point de lettres, madame; je n'ai point de vos nouvelles,
et j'en voudrois savoir préférablement à toutes celles qu'on me peut
mander de Paris. Comment vous portez-vous? Que faites-vous du matin
jusqu'au soir? Combien serez-vous à Lyon? Après cela, je vais vous dire
des miennes, qui ne sont pas des plus agréables. La misère augmente ici
tous les jours, et les monnoies n'y sont point rehaussées. De douze
mille écus que le roi donne à M. _de Villars_, ce n'est à Madrid
qu'environ cinq mille cinq cents écus. Notre maison nous coûte neuf
mille fr. de loyer. Voyez ce qui reste pour toutes sortes d'autres
dépenses. M. _de Villars_ veut donc me renvoyer pour se loger moins
chèrement, et ne garder que très-peu de gens après mon départ. C'est une
chose fort triste pour moi que cette séparation, attachée comme je le
suis à M. _de Villars_, et fort triste aussi par ne trouver d'autre
moyen de soulager sa dépense. J'ai été quelque temps sans dire ce projet
à la reine, et quand je le lui ai appris, elle n'a pu le croire, ni s'y
résoudre. Il y a plus d'honneur que de vanité à se persuader que cette
pauvre princesse me regretteroit en demeurant en Espagne dans son triste
palais, et ses tristes petites occupations. On lui a changé de _camarera
mayor_: c'est, depuis deux jours, que la duchesse _d'Albuquerque_
remplit cette place. La reine s'en accommodera mieux que de celle
qu'elle avoit. Quel pays, madame, que celui-ci! Il faut bien aimer M.
_de Villars_, pour sentir de la peine à le quitter; mais, à force aussi
qu'on s'y ennuie, je désire qu'il n'y soit pas sans moi, puisqu'il n'y
peut trouver mieux. Je sens une grande consolation d'avoir passé cette
horrible canicule, dont je vous ai parlé, sans y avoir succombé. Il est
mort ici une infinité de gens, et j'avois beaucoup de peur pour notre
maison. Mais, ma chère madame, quand aurai-je de vos nouvelles? Vous
aurez, par un homme qui partira bientôt, ce petit coffre de la reine,
plein de pastilles à manger.