LETTRE V.

_Madrid, 27 décembre 1679._

J'ai reçu depuis peu mes visites. La manière dont se passe cette

cérémonie, est une chose assez singulière. Premièrement, dès que j'ai

été arrivée, toutes les dames, princesses, duchesses, Grandes, ont

envoyé plusieurs fois me complimenter, et s'informer avec soin quand

elles me pouroient voir, chacune voulant être avertie des premières.

Enfin ce temps est venu; il y a quelques jours qu'on leur fit savoir que

je recevrois le monde trois jours de suite. On envoie un page chez

toutes celles qui ont envoyé, avec des billets qu'on nomme _nudillos_,

parce qu'en effet ce sont des billets noués. Ce fut la marquise

_d'Assera_, veuve du duc _de Lerme_, que j'ai vue en France, et qui

croit que je lui ai rendu quelque petit service, qui fit les trois jours

les honneurs de ma maison. La dame de ce portrait qu'a M. _de Villars_,

les a faits aussi. Je crois qu'elle a été belle, et même qu'elle le

seroit encore passablement, sans cette épouvantable coiffure de veuve

qu'elle porte. Il n'est pas possible, à quelque belle personne que ce

soit, de le paroître avec cet accoutrement; et je ne sais pas comment

une veuve qui seroit un peu galante, et qui compte sur sa beauté, ne se

remarie pas tout au plus tard au bout de l'an. Cette dame a bien de

l'esprit, et est honnête et polie. Je ne vous dirai point les pas

comptés que l'on fait pour aller recevoir les dames, les unes à la

première estrade, les autres à la seconde ou à la troisième; car, par

parenthèse, j'ai un très-grand appartement. Tirez de là, en soupirant

pour moi, la conséquence de ce qu'il m'en coûte à le meubler. Il faut,

en entrant et en sortant, passer devant toutes ces dames. Celle qui me

conduisoit avoit assez d'affaire à me redresser; car j'oubliois souvent

le cérémonial. Ces visites durent tout le jour. On les conduit dans une

chambre couverte de tapis de pied, un grand brâsier d'argent au milieu.

Je n'oublierai pas de vous dire que, dans ce brâsier; il n'y a point de

charbon, mais de petits noyaux d'olives qui s'allument, et qui font le

plus joli feu du monde, une petite vapeur douce. Ce feu dure plus que la

journée. La manière de s'entretenir et de se faire des amitiés, seroit

trop longue à vous dire. Toutes ces femmes causent comme des pies

dénichées; très-parées en beaux habits et pierreries, hors celles qui

ont leurs maris en voyage ou en ambassade. Une des plus jolies, sans

comparaison[13], étoit vêtue de gris par cette raison. Pendant l'absence

de leurs maris, elles se vouent à quelque saint, et portent, avec leur

habit gris ou blanc, de petites ceintures de corde ou de cuir. Je ne

puis vous dépeindre aucune beauté; car je n'en ai point vu. La

connétable de Castille est des mieux faites; mais revenons à notre

brâsier; toutes assises sur nos jambes, sur ces tapis; car, quoiqu'il y

ait quantité _d'almohadas_, ou carreaux, elles n'en veulent point. Dès

qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation qui recommence une

infinité de fois. On présente d'abord de grands bassins de confitures

sèches; ce sont des filles qui servent, après cela quantité de toutes

sortes d'eaux glacées, et puis du chocolat; ce qu'elles ont mangé ou

emporté de marons glacés, qu'elles nomment _castagnas_, ne se peut

comprendre, tant elles les trouvent bons. Il règne une grande honnêteté

parmi elles; touchées de plaire et de faire plaisir; avec tout cela,

madame, que je fus aise de me trouver à la fin de mes trois jours! La

plupart me sont venu voir deux fois; trois ou quatre entendent et

parlent un peu le françois, et moi très-peu l'espagnol. Si ce récit vous

paroît trop long, gardez-le pour le mettre en la place de la lecture que

vous faites quelquefois les soirs. Il n'a tenu qu'à moi de vous faire

encore un détail des comédies et de leurs machines. La reine, avec qui

je me suis trouvée deux fois, comme elle y alloit, m'y a voulu mener;

mais jusqu'ici je m'en suis exemptée par m'y figurer un ennui mortel, et

je lui ai dit que j'irois quand elle seroit au palais. Cette jeune reine

est assurément plus belle et plus aimable que toutes les dames de sa

cour. Elle n'a point encore fait son entrée; on dit que le deux du mois

prochain on saura le jour destiné à cette cérémonie; il y a des soupçons

sur une grossesse. A l'égard de ne la pas voir aussi souvent qu'elle me

témoigne le souhaiter, ce que je fais jusqu'à la durété, ce n'est pas

que je méprise cet honneur, et que je n'en sache faire tout le cas que

je dois; mais je crains plus que je ne puis vous le dire, qu'on ne me

puisse accuser de trop d'empressement. Ce que la princesse fera de bien

ou moins bien, ne me doit point être attribué; elle se conduit fort

prudemment; il n'auroit pas été plus mal qu'on lui eût donné en France

quelque bonne tête en qui elle eût confiance; cette cour est remplie de

plusieurs personnes, qui peuvent indirectement se mêler de lui donner

des conseils; il y a bien peu qu'elle y est, pour savoir choisir les

bons et rejeter les mauvais; ce ne sont nullement mes affaires; et, si

la reine mère n'avoit souhaité que je visse plus souvent la reine que je

ne me l'étois proposé, je n'y aurois été qu'une seule fois. Je vous

assure, madame, que, quand il faut m'habiller, quoiqu'il me soit permis

d'aller avec toutes sortes de manteaux, et qu'il me faut sortir de ma

chambre, je suis triste et peinée par avance, d'aller représenter en

public. On prépare, pour l'entrée de la reine, cinq ou six beaux arcs de

triomphe. J'en ai vu un qui m'a paru tel. Si le deux du mois prochain on

la croit encore grosse, elle fera son entrée dans une espèce de chaise

découverte, que des hommes porteront sur leurs épaules; sinon elle la

fera à cheval. J'étois, il y a peu de jours, avec elle; le roi vient

faire de petites _comparanzas[14]_ et puis s'en reva. Elle me montroit

un fort beau présent d'une parure de pierreries, que le roi lui avoit

fait le matin. Ils se couchent tous les jours à huit heures et demie,

c'est-à-dire, le moment d'après qu'ils sont sortis de table, ayant

encore le morceau au bec.

Le prince de _Ligne_ mourut, il y a trois jours; il étoit assez vieux;

sa femme s'en retourne en Flandre. Il y en a huit qu'un fameux théatin,

nommé le P. _Vintimille_, fut chassé; il étoit intrigant, à ce qu'on

dit, des amis de feu don _Juan_, et ennemi déclaré de la reine mère; il

eût fort souhaité d'être confesseur de la jeune reine; il ne lui auroit

pas fait des scrupules de rien; il est ami de la connétable _Colonne_

que je n'ai point encore vue, parce que je n'ai fait aucune visite: je

les commencerai bientôt, et la verrai des premières. Elle ne sort point

de son couvent: on croyoit qu'elle demeureroit chez la marquise _de los

Balbasès_, sa belle-soeur; mais cela ne sera pas.

Le duc _d'Ossone_ continue de ne pas aller à la cour.

Il y a très-souvent, ce qu'on appelle des cérémonies de chapelle, dans

l'église qui touche la maison où leurs majestés sont à présent; on voit

la reine à travers les barreaux d'une tribune; elle est

très-magnifiquement parée, aussi bien que toutes les dames: ce lieu

d'oraison n'est pas moins chéri d'elles. La fête de Noël est solemnisée

dans le palais par des parures extraordinaires, et la comédie sur les

quatre heures. Sans beaucoup me divertir ici, je vous dirai, madame,

qu'il n'y a lieu au monde où je voulusse être qu'en Espagne, tant que M.

_de Villars_ y sera, cela s'entend; voilà la pure vérité.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 25 / 267 题