_Madrid, 15 décembre 1679._
Je fus hier au Retiro, cette maison où le roi et la reine sont
présentement. J'entrai par l'appartement de la _camarera mayor_, qui me
vint recevoir avec toutes sortes d'honnêtetés; elle me conduisit par de
petits passages dans une galerie où je croyois ne trouver que la reine;
mais je fus bien étonnée quand je me vis avec toute la famille royale;
le roi étoit assis dans un grand fauteuil, et les reines sur des
carreaux. La _camarera_ me tenoit toujours par la main, m'avertissant du
nombre de révérences que j'avois à faire, et qu'il falloit commencer par
le roi. Elle me fit approcher si près du fauteuil de sa majesté
Catholique, que je ne comprenois point ce qu'elle vouloit que je fisse.
Pour moi, je crus n'avoir rien à faire qu'une profonde révérence; sans
vanité, il ne me la rendit pas, quoiqu'il ne me parût pas chagrin de me
voir. Quand je contai cela à M. _de Villars_, il me dit que sans doute
la _camarera_ vouloit que je baisasse la main à sa majesté. Je m'en
doutai bien; mais je ne m'y sentis pas portée. Il m'ajouta qu'elle avoit
proposé à la princesse _d'Harcourt_ de baiser cette main, et que, sur
l'avis que cette princesse lui en avoit demandé, il lui avoit répondu de
n'en rien faire.
Me voilà donc au milieu de ces trois majestés; la reine mère me disant,
comme la veille, beaucoup de choses obligeantes, et la jeune reine me
paroissant fort aise de me voir. Je fis ce que je pus pour qu'elle ne le
témoignât que de bonne sorte. Le roi a un petit nain flamand qui entend
et qui parle très-bien françois. Il n'aidoit pas peu à la conversation.
On fit venir une des filles d'honneur en _guarda-infante_[11], pour me
faire voir cette machine. Le roi me fit demander comment je la trouvois,
et je répondis au nain que je ne croyois pas qu'elle eût jamais été
inventée pour un corps humain. Il me parut assez de mon avis. On m'avoit
fait donner une _almoada_[12]. Je m'assis seulement un instant pour
obéir, et je pris aussitôt une légère occasion de me tenir debout, parce
que je vis beaucoup de _segnoras de honor_ qui n'étoient point assises,
et que je crus leur faire plaisir de faire comme elles: je me tins donc
toujours debout, quoique les reines me dissent souvent de m'asseoir. La
jeune fit une légère collation servie à genoux par ses dames, qui ont
des noms admirables, et qui ne prétendent pas moins être que des maisons
d'Arragon, de Portugal, de Castille, et autres des plus grandes. La
reine mère prit du chocolat: le roi ne prit rien.
La jeune reine, comme vous pouvez penser, étoit habillée à l'espagnole,
de ces belles étoffes qu'elle a apportées de France; très-bien coiffée,
ses cheveux de travers sur le front, et le reste épars sur les épaules.
Elle a le teint admirable, de beaux yeux, la bouche très-agréable quand
elle rit. Que c'est une belle chose de rire en Espagne! Mais il est
plaisant que je vous fasse le portrait de la reine.
Cette galerie est assez longue, tapissée de damas ou de velours
cramoisi, chamarré fort près à près de larges passemens d'or. Depuis un
bout jusqu'à l'autre, est le plus beau tapis de pied que j'aie jamais
vu; des tables, cabinets et brâsiers, des flambeaux sur les tables: et
de temps en temps, on voit des menines très-parées, qui entrent avec
deux flambeaux d'argent pour changer, quand il faut moucher les bougies.
Elles font de grandes et longues révérences de bonne grâce. Assez loin
des reines, il y avoit quelques filles d'honneur assises à bas, et
plusieurs dames d'un âge avancé, avec leurs habits de veuves, debout,
appuyées contre la muraille. Le roi et la reine s'en allèrent après
trois quarts d'heure, le roi marchant le premier. La jeune reine prit sa
belle-mère par la main, passant devant à la porte de la galerie, après
quoi elle revint plus vîte que le pas me retrouver. La _camarera mayor_
ne revint point, et il parut assez qu'on lui donnoit toutes sortes de
libertés de m'entretenir. Il ne demeura qu'une vieille dame fort loin.
Elle me dit que, si la dame n'y étoit pas, elle m'embrasseroit bien. Il
n'étoit que quatre heures quand j'arrivai là; il en étoit sept et demie
avant que j'en sortisse; et ce fut moi qui voulus sortir.
Je vous assure, madame, que je voudrois que le roi, la reine mère et la
_camarera mayor_ eussent pu entendre tout ce que je dis à la princesse.
Je voudrois que vous le sussiez aussi, et que vous nous eussiez pu voir
nous promener dans cette galerie que les flambeaux rendoient
très-agréable. Cette jeune reine, dans la nouveauté et la beauté de ses
habits avec une infinité de diamans, étoit ravissante.
Imaginez-vous une fois pour toutes, que le noir et le blanc ne sont pas
plus différens que la vie d'Espagne et celle de France. Il me semble que
cette jeune princesse fait très-bien. Elle voudroit que j'eusse
l'honneur de la voir tous les jours; je l'assurai que j'en serois
charmée; mais je la suppliai de m'en dispenser, à moins qu'on ne me fît
voir clair comme le jour que le roi et la reine mère le souhaitoient
presqu'autant qu'elle. La _camarera mayor_ me vint prendre à la porte de
la galerie pour me reconduire. Je trouvai là des femmes françoises de la
reine, auxquelles je dis qu'il falloit apprendre l'espagnol, et
s'empêcher, autant qu'il leur seroit possible, de dire un mot de
françois à la reine. Je savois qu'on les grondoit un peu, quand elles
lui parloient trop souvent. Je dis en espagnol à la _camarera mayor_, ce
que je disois à ces Françoises: elle m'en sut un très-bon gré. Voilà, à
peu près, madame, tout ce que je puis vous mander de cette première
visite.
Si vous aviez été aujourd'hui ici, vous auriez eu le plaisir de voir au
travers d'une porte le plus beau nonce du monde et le mieux disant. Il
parle un espagnol tout-à-fait aisé. Je l'ai reçu en cérémonie tout à mon
aise sur des carreaux, et lui dans un fauteuil. Il m'a fort parlé de
_Charles-Quint_. J'étois un peu honteuse d'en être si peu instruite; je
n'en ai pas fait semblant; je disois quelques mots par-ci, par-là,
rappelant dans ma mémoire beaucoup de beaux endroits, dont mon fils aîné
m'a entretenue quelquefois. Mon fils l'abbé, qui m'assistoit en cette
occasion, a beaucoup brillé dans cette conversation, et n'y a pas moins
paru que sur les bancs de Sorbonne.
M. _de Villars_, qui revient de la ville, se met à vos pieds, pour
parler en termes espagnols. Il me vient d'avouer qu'il a passé son
après-dinée chez cette femme dont vous lui avez vu le portrait. Il dit
qu'elle n'a plus de beauté, mais bien de l'esprit. J'en jugerai
incessamment; car il veut que ce soit une des premières dont je reçoive
visite.
Adieu, madame: si ma lettre ne vous prouve le plaisir que je prends à
penser à vous, et à vous entretenir, je ne sais pas ce qu'il faut faire
pour vous le persuader. Peut-être aimeriez-vous mieux en douter; car
cette lettre est bien longue pour une personne comme vous, au milieu de
la bonne compagnie et des plaisirs. Telle cependant que vous voyez cette
lettre, il y a mille choses que je ne vous mande point, et que je vous
dirois bien. Je ne pense point, quand tout le monde verroit ceci, que je
pusse en recevoir ni reproche ni blâme. Cependant usez-en avec prudence.