LETTRE VI.

_Madrid, 12 janvier 1680._

Je vous rendis compte par ma dernière lettre des visites que j'avais

reçues; je n'entrerai point dans le détail de celles que je rends.

J'oubliai de vous dire que toutes ces grandes dames ne se parlent que

par _tu_ et _toi_; c'est une marque d'amitié. Nous commençons à nous

tutoyer. Le roi et la reine usent de ces termes entr'eux. La reine n'est

plus grosse. Dès le lendemain qu'elle ne le fut plus, le roi et la reine

allèrent au Pardo, jolie maison à deux lieues d'ici; elle eut le plaisir

de monter un peu à cheval, et de voir tuer un sanglier par le roi, son

mari. Son entrée se fera samedi prochain; on dit qu'il s'y verra des

magnificences extraordinaires. Leurs majestés quitteront le Retiro, et

iront demeurer au palais; l'appartement de la reine est fort doré et

très-bien meublé; nous l'allâmes voir l'autre jour. Quand elle y sera,

et qu'elle recevra mille visites, je me propose, sans en rien dire, de

lui en rendre moins. Toutes les dames, qui sans vanité m'aiment assez,

croient et s'attendent que j'y serai tous les jours, et que je puis un

peu contribuer à leur faire faire leur cour; mais, ma chère madame,

entre vous et moi, non-seulement je ne veux entrer en rien, mais je

voudrois me mettre entièrement hors de portée d'aucun soupçon. Je vous

prie d'avoir quelque application pour entrevoir au lieu où vous êtes, si

l'on ne trouvera pas que ce soit le meilleur parti. Il se peut fort bien

qu'on ne prendra pas la peine de songer à ce que je fais ou ne fais pas,

à moins que vous ne le mettiez sur le tapis. Il n'y a presque pas de

milieu entre voir la reine très-souvent, ou ne la voir que

très-rarement, en cherchant, pour le public et pour elle, des raisons

qui ne seront guère vraisemblables, puisque le roi, la reine mère, et la

_camarera mayor_ font paroître qu'ils sont très-aises que je sois

souvent avec elle, et tout le monde disant que l'ambassadrice

d'Allemagne étoit tous les jours avec la reine mère, ne parlant ensemble

qu'allemand. Vous voyez donc que, du côté de cette cour, tout veut que

je sois souvent avec la reine; mais si je ne sais que la cour de France

l'approuve, rien ne me peut empêcher de retirer mes troupes, et de

laisser penser ici tout ce qu'on voudra: c'est pourquoi je vous supplie

encore une fois de tâcher de savoir ce que vous pourrez là-dessus. Cette

jeune reine se conduit jusqu'ici avec beaucoup de douceur et de

soumission pour le roi; on dit qu'il l'aime fort: chacun a sa manière

d'aimer; je le vois assez souvent venir dans une galerie où est la

reine. Vous avez apparemment vu de ses portraits.

Le lendemain de l'entrée, il y aura une fête le soir, que l'on nomme

mascarade, où tous les grands de la cour courent deux à deux dans une

lice avec un flambeau à la main. Le roi court avec son grand écuyer. Ce

sont des habits extraordinaires; je crois que cela sera plus beau à

dépeindre qu'à voir. Un autre jour, ce sera _juego de cagnas_; je ne

sais pas trop ce que c'est; on jette des cannes en l'air. Mais la grande

fête, ce sera celle de la course des taureaux. Pour celle-là, je crois

que ce sera une très-belle chose. Des Grands, des fils de Grands

_tauricideront_. La magnificence du train et des livrées sera, à ce

qu'on dit, surprenante. Pourvu qu'il ne s'y tue personne, j'y prendrai

peut-être quelque plaisir. Si cela est, je vous souhaiterai souvent sur

mon balcon. Hélas! madame, si j'osois, je vous y souhaiterois, même

quand la fête seroit ennuyeuse.

Je ne me suis point encore habillée à l'espagnole, quoique j'aie fait

faire deux habits. La reine mère aime tout-à-fait l'habit à la

françoise, et toutes les dames aussi; c'est-à-dire, les manteaux

principalement, et c'est ce qui m'accommode fort. Le noir ou la couleur

ne marquent pas plus de respect l'un que l'autre.

Il fait aussi froid ici qu'à Paris; j'espère qu'il n'y fera pas plus

chaud.

Le marquis de _Flamarens_ est à Madrid avec l'habit espagnol et la

_honille_. Je croirois sans peine qu'il s'y ennuiera bientôt. Le comte

_de Charni_, prétendu fils naturel de feu _Monsieur_ (duc _d'Orléans_),

y passe une vie bien triste. C'est un honnête homme; et s'il est vrai,

comme on n'en doute pas, qu'il ait l'honneur d'être frère de tant de

princesses, celles qui sont en état de lui faire du bien, devroient bien

lui en faire un peu, et lui procurer quelque moyen de subsister. Nous ne

le voyons pas souvent, ni _Flamarens_ non plus; il faut qu'ils aient des

égards.

Je n'ai été qu'une seule fois chez la reine mère depuis que je suis ici.

La reine m'a expressément chargée de vous faire ses complimens. Je vous

mène au palais toutes les fois que j'y vais; et votre nom, sans que je

me le propose, est toujours dans toutes nos conversations. _La

philosophie en-dehors, et les pieds en-dedans_, la pensèrent faire

mourir de rire. Ce que les François et Françoises trouvent ici de

triste, ne l'est nullement, et la reine m'a avoué de très-bonne foi

qu'elle n'avoit jamais cru s'accoutumer aussitôt. Vous pouvez penser que

je ne lui tiens guère de propos qui soient propres à faire soupirer

incessamment après la France. Enfin jusqu'ici j'ai fait de mon mieux par

le seul plaisir de bien faire.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 26 / 267 题