plus aggreable, que ne seroit la conqueste de toute la terre de Asie:
car j’estime tant de vostre vertu: que je croys indubitablement, que
retournerez victorieulx: & a l’heure si vous desirez chose qui soit en
ma puissance & faculté: pas ne debveriez differer de me le declarer: car
vous ne trouverez reffus a chose que puissiez requerir, & en faveur de
vous ne veulx moins offrir a vostre compaignon.
Fin du tournoy, & victoire pour le jeune chevalier.
Chapitre. X.
[Illustration]
A ces motz, ne faillismes de treshumblement le remercier: & ce pendant
se preparoit le disner ou nous feusmes richement servis: puis apres la
refection prinse, impetrasmes licence du duc, & nous retirasmes en
nostre chambre: puis incontinent commenceasmes a nous preparer: puis en
grande diligence nous trouvasmes au tournoy, & depuis nostre venue,
gueres ne tarderent a venir les combatans d’une part & d’aultre: entre
lesquelz le roy de Athenes chef de ceulx de dehors, commença le premier,
& rencontra le conte de Fosside avecq telle impetuosité qu’il le porta
par terre: puis apres attaignit ung aultre chevalier, auquel il donna
tel coup, qu’il le renversa luy & son cheval, ce que voyant le Duc de
Locres, s’esmeut furieusement contre luy: non pourtant si la lance du
Roy ne se feust brisee, le Duc eust prins terre comme les aultres: &
lors mist le Roy la main a l’espee & feist tant d’armes, que le narrer
seroit difficile: & d’aultre part, Quezinstra se mist au renc faisant
tant de prouesses, que tous en general en prenoyent admiration: car de
telle sorte se esvertuoit, que ceulx qui le veoient venir vers eulx, se
pouvoient desja juger par terre. Le duc de Locres voyant telles
merveilles, estoit profusement joyeulx, & luy aydoit de tout son
pouvoir: & molestoient tellement ceulx de dehors, que s’ilz n’eussent
esté soustenuz par le Roy de Athene, & le seigneur de houssen, nullement
ne les eussent sceu souffrir: mais ces deux faisoient grand resistence:
& mesmes le seigneur de Houssen s’adressa a moy & nous donnasmes si
enormes coups que ne peusmes supporter si extreme violence sans nous
entreporter par terre: mais sans gueres tarder fusmes remontés, &
voulions recommencer la jouste, quand Quezinstra (lequel alloit par les
rencz, abbatant chevaliers & chevaulx) survint entre nous, & par ce
feusmes separez. Le roy de Athene estoit merveilleusement irrité de ce
qu’il veoit ainsi oultraiger ses gens, & a ceste occasion reprint
nouvelle lance: & s’en vint impetueusement contre Quezinstra: lequel
s’estoit preparé pour le recepvoir. Qui vouldroit rediger par escript la
vertu & magnanimité de deux champions, seroit chose tresurgente, de
exorer non seullement Calliope: mais toutes les neuf muses, a ce
qu’elles prestassent stile convenable, pour exhiber leur inestimable
valeur, laquelle par bouche humaine ne se pourroit exprimer: car ilz se
esmeurent par telle impetuosité, qu’ilz faisoient trembler non
seullement la terre: mais de leur fureur pallissoit Apollo, & a leur
rencontre feirent si horrible bruyct: que il sembloit que Olympus & Oeta
feussent ensemble froissez: le Roy adressa son coup au millieu de
l’escu: lequel ne peut guarentir le haulbert qu’il ne perceast
Quezinstra jusques a la chair vive: & d’aultre part Quezinstra attaignit
le Roy au millieu de la poitrine, & luy feist une petite playe: les
lances rompues, meirent les mains es espees en frappant si furieusement,
que l’on ne eust peu juger qu’ilz eussent legierement fendues les plus
haultes montaignes que la gelide Scythie soubstienne, tellement que par
leur invincible courage, chascun de eulx donna & receupt tant de coups,
que leurs escus estoient detrenchez, & leurs harnoys percés en plusieurs
lieulx: & feurent long temps si esgaulx, que l’on ne pouvoit juger
lequel seroit superieur, mais finablement le Roy ne pouvoit plus
souffrir.
Toutesfoys craignant la honte d’estre dompté, fut par luy une subtille
invention excogitee, car comme ilz commencerent a eulx retirer pour
reprendre leurs allaines: lors le Roy telle parolle prononça, noble
Chevalier puis que nous sommes si esgaulx en force, que impossible
seroit de achever nostre entreprinse, sans nous entretuer, qui seroit
une perte irrecuperable: je vous prie que nous facions desarmer pour
experimenter nostre force a la lutte, qui sera chose plus delectable aux
dames, que de nous veoir ainsi lacerer. Cez parolles disoit il, pource
que en cest art estoit merveilleusement expert: & lors combien que
Quezinstra eut certaine evidence que le Roy estoit pres d’estre matté,
il se monstra sy gracieux que doulcement s’y consentit: & a l’heure
firent place les chevaliers tant d’une part que d’aultre, & se
arresterent pour les contempler.
Droictement devant l’eschauffault des dames, commencerent a se
entrelasser de mains, de bras, de jambes, en mettant toutes leurs
forces: le Roy trouvant Quezinstra merveilleusement fort, & de grande
resistence: sy labouroit le Roy entour de luy, comme font ceulx qui
assiegent une tour & affutent leurs engins de toutes partz pour
l’abbatre, puis livrent l’assault: puis d’une part, & puis d’une aultre,
selon que ilz ymaginent y avoir plus d’avantaige: toutesfoys nonobstant
l’ingeniosité du Roy, il ne pouoit rien entreprendre sur Quezinstra: il
se efforçoyent tellement que l’on ne eust peu juger Hercules & Antheus
ensemble batailler. Toutesfoys apres longue espace de temps il se
distinguerent pour ung petit reprendre leurs allaines, puis apres se
remirent en besongne mettant en avant tous les tours & industries de
lutter: de quoy ilz se sceurent adviser. Le Roy voyant que il ne pouvoit
avoir advantaige sur Quezinstra, estoit merveilleusement marry: car
jamais ne avoit trouvé homme qui contre luy peust si longuement durer:
parquoy de toutes ses forces se esvertua si tresingenieusement, que il
fist chanceller Quezinstra, & fut prochain de tomber: mais par force &
legereté evita la cheutte: puis se rasseura ferme sur piedz, & a l’heure
par grand yre meslee de impetuosité, commença a importuner & fort
oppresser le Roy: & en le tirant a luy il recula le laissant aller si
rudement, que violentement luy feit baiser la terre, & parce qu’il
estoit grand & puissant, au tomber il sembla donner tel coup, que
pourroit faire ung grand arbre, qui par le soufflement impetueux des
ventz, ou d’ung grand orage est abbatu. Grandement furent esmerveillez
tous les assistentz de la chutte du roy, considerant qu’en tel exercice
il estoit tant experimenté, que jusques a l’heure, il n’avoit trouvé son
pareil ny semblable. Le roy qui de l’enorme coup estoit tout deffroicé,
en sorte qu’il n’estoit en sa faculté de se pouoir relever, ce que
voyant ses gens, le vouloient prendre pour le penser emporter. Mais pour
l’extreme douleur qu’il sentoit, commença a se escrier en disant, ne me
touchez, car vous augmenterez mon mal. Et puis commença a pronuncer telz
motz.
O dieu eternel quel chevalier est celluy que j’ay rencontré: je me
persuade de croyre que ce soit le dieu Mars en semblance humaine
descendu des Olimpicques manoirs en ceste region terrestre & inferieure.
Ce pendant qu’il disoit telz motz, fut sonnee la retraicte, & fut
admenee une riche & sumptueuse lytiere pour le roy. Et ainsy chascun se
retraict: & nous parvenuz en nostre chambre, & que feusmes desarmez: ne
tarda guerres que le duc de Fouquerolles ne nous envoyast querir. Mais
Quezinstra s’excusa disant qu’il estoit survenu ung messagier de nostre
pays pour nous communicquer quelque affaire de grand importance. Et pour
ce nous estoit chose urgente de demeurer: mais que la journee sequente
n’y auroit faulte, de l’aller visiter. A ces motz se absenta le
messagier: & lors Quezinstra qui sentoit quelque douleur de sa
vulneration, le feist sçavoir a zelandin, lequel luy envoya le plus
sçavant & expert de ses chirurgiens: qui luy administra quelques
oignemens bons & aptes a luy diminuer sa douleur, & luy deist, que
dedans huict jours seroit totalement guary. Apres qu’il fut party, & que
nous retrouvasmes seulz: Quezinstra, qui moins de hylarité n’avoit, que
si en L’olympie bataillant eust la victoire rapportee, ainsy commença a
dire.
Guenelic bien sommes tenuz de rendre grace avec louenge sempiternelle au
souverain recteur du ciel, la vertu duquel tout l’universel informe, &
en son saint temple les armes victorieuses debvons offrir: puis que de
si noble assemblee le triumphe rapportons, plus ne debvons craindre
fortune: laquelle tant plus nous a esté adverse tant plus nous
clarifira, si nous perseverons en vertu, car de tousjours prosperer ne
fut jamais esperit humain recommandé: car en prosperité ne se pourroit
sy bien demonstrer la vertu de l’homme. Alexandre Macedonien sans
comparaison eust esté collaudé, si quelque foys, eust eu quelque fortune
contraire: laquelle fortune ne nous a esté adverse, comme plainement
puis conjecturer pour nous consumer, mais pour nous perpetuer en l’habit
de la vraye vertu, affin de nous exalter en triumphante renommee & nous
ascripre a l’immortalité. Atropos ne sçauroit empescher que
perpetuellement ne dure le noble Scipion, le chevaleureux Camille, le
victorieux Cesar, le triumphateur Auguste: desquelz les noms sont
encores florissans, qui doibt causer grand efficace & esmotions aux
nobles cueurs, croyant que le vray dispensateur du ciel, n’a pas voulu
aorner les premiers anges de gens si belliqueux, qu’il ne vueille la
posterieure de semblable vertu honnorer. L’on dict le principe de toutes
choses estre la plus grand partie. Puis doncques que nostre commencement
a l’art militaire nous est tant felice: il ne reste plus que de
persister sans nous reduyre en ociosité: car a homme ocieux nulle
premiation de vertu ne luy fut jamais deniee. Et a ceste occasion, Juno
manda du ciel yris au puissant Agamenon pour luy dire que tout homme de
entreprinse, ociosité doibt eviter. Aussy debvons rememorer la fortune
de Hannibal: lequel jadis par les anticques en prose & en metre fut
honnoré pour les victoires obtenues en Ausonye, mais depuis que il se
laissa amuser par le sage Fabius: & ses gens endormis ez delices
Capuanes, oncques ne eust prosperité. Toutes ces choses vous ay voulu
narrer: pource que me veulx garder de tousjours recorder vostre honneur
& utilité: car autant affectueusement le desire comme le mien.
Combien que ses parolles feussent tant accommodement narrees que elles
excedoyent la virgilienne prononciation n’avoient tant de vigueur que en
aulcune partie de ma volunté de esmouvoir me peussent. Toutesfoys
benignement luy respondis: si possible me estoit de accommoder ma
volunté a la vostre, sans souffrir peine plus acerbe que une violente
mort, de ce faire je me efforceroye: car tant ay de affection envers
vous, pour vostre vertu de bonne doctrine: que difficile me seroit vous
le exprimer: & aussy il n’est necessaire en grand affluence de parolles
aornees, & adulatoyres, le temps consummer: car depuis le temps que nous
associasmes, evidentement l’avez peu cognoistres. Mais de ce que me
persuadez d’ensuivre le martial exercice, a quoy vostre cueur est
totallement adonné, Je vous asseure que tel vouloir je loue & magnifie:
mais assés me desplaist qu’il vous semble ne sçavoir trouver lieu plus
commode que ceste cité, pour telles choses exercer: & pour ce vous est
bien le demeurer autant delectable, qu’il est a moy triste & ennuyeulx:
& cela est la cause pourquoy ne puis ma volenté a la vostre conformer:
Car je desire de investiguer & chercher plusieurs lieux pour retrouver
Helisenne, en quoy faisant ne fauldrons trouver diverses adventures, &
ne nous accompaignera ociosité, que tant vous detestez. Et pourtant vous
supplye, vous vouloyr desister de toutes anxietez, qui pour
l’apprehension de la partie vous pourroit grever & molester.
Dictes ces parolles, es termes de silence me remys. Et lors Quezinstra
eust certaine intelligence, que la timeur que je avoye de sejourner, me
causoyt une extreme tristesse, Et pour ce a mon angoysseuse douleur non
moins doulcement que prudentement confera medicine, me disant que les
parolles par luy proferees: ne estoyent pour me desmouvoyr de mon
affectee entreprinse: Mais seullement par maniere de fraternelle
exhortation, & me promist, que quand il me plairoyt, se prepareroyt a la
departie. Ce pendant que nous tenions telz propos, les Roys & princes
estans au palays, se delectoyent a parler de Quezinstra: & disoyent tous
generallement, que c’estoyt la fleur de chevalerie, & entre les aultres
le Roy de Boetye disoit au Duc, que il estimoyt, que nous estions
extraictz de tresnoble lieu: Car assez le demonstroyt nostre bonne
condition & coustume, magnanimité & gentillesse: par lesquelles vertus
l’on pouvoyt conjecturer, que au temps futur pourrions a grand honneur
parvenir. A quoy respondit le Duc: certes mon opinion n’est dissemblable
de la vostre, & suis joyeulx qu’ilz se sont adressez a ma court. Mais je
me contriste, de ce que le Roy vostre frere ne peult assister a ce
palais, pour l’acerbe douleur que l’on m’a dict qu’il souffre, a
l’occasion de sa cheutte. Aussi ne s’i peult trouver le duc de
Foucquerolles, car il n’est encores en sa valitude & santé, dont je suis
marry: Car bien desireroye qu’ilz feussent en ma compaignie: Toutesfoys
je ne veux faillir de mander les chevaliers: a ce que l’on distribue les
pris. Et en ce disant: commanda a ung chevalier de se transporter vers
nous, & de nous dire, que promptement ne faillissions de venir: a quoy
le chevalier fist responce. Monsieur je crois, que pour le present ne
seroit en leur pouvoir: Car je ay entendu dire en la chambre de zelandin
que Quezinstra est ung petit vulneré, & avecq ce desirent pour ce jour,
ne partir de leur chambre: affin de refociller ung petit leurs membres
lassez. Par les parolles du chevalier feusmes excusez de nous
transmigrer au Palays, jusques au lendemain que ne faillismes de
assister.
Tost apres que en la spacieuse salle feusmes parvenus, survint ung
chevalier tenant en sa main une espee merveilleusement belle: Et apres
qu’il eust faict la reverence a tous les assistans, se vint adresser au
noble Quezinstra: Et avecq une eloquence (esgalle a celle de Cicero)
donna tel principe a son parler.
Tresnoble & vertueulx chevalier, duquel les admirables vertus sont
incredibles & non equiparables: Certes si je ne rememorois la sentence
des anticques, qui disoyent les louenges estre a declarer reservees
jusques apres la mort: je m’efforceroie de louer & extoller vostre
singuliere prouesses. Mais pour eviter d’estre noté du vice de adulation
(qui des hommes de cler esprit, comme peste vient a fuir, je delibere
m’en abstenir: aussi cognoyssant l’exiguité, debilité & petitesse de mon
stile plustost en silence, que en indigeste commendation le passeray,
vous delivrant la bonne espee, que par vostre valeur inestimable avez
conquise, Et en ce disant la luy delivra. Et Quezinstra avec souveraine
liesse l’accepta: puis en la contemplant, en se tournant vers moy
disoit.
O victorieuse espee dont le maistre fut jadis remply de sy grand force,
que nul ne luy pouvoit contester: ce fut le filz D’alcumena, lequel mist
a mort le Hydre a sept testes au palus de Lairne, Il deffist le grand
Lyon, puis le sanglier de Menale en Arcadie: Il conquist a course la
cerve de Parthemye aux cornes d’or, & piedz de fer: les harpiez des
Stimphalides, pres du lac de Archadie, & les abbatit a fleches, il
couppa la gorge au furieux Thoreau vomissant le feu, lequel estoit en
Marathone: il rompit la corne a Achelous qui se transformoit en
plusieurs formes, Diomedes le tyrant, & Busiris le Roy cruel par luy
furent occis: Antheus le geant, filz de la terre fut a la lutte par luy
vaincu: il ravit les pommes d’or des Hesperides, en tuant le dragon qui
les gardoit: Gerion le geant a trois corps fut par luy despouillé de son
bestial: Il osta la ceinture de la royne des Amazones: Cacus le larron
filz de Vulquan jettant feu par la bouche, sentit sa main, il occist
d’ung traict Nessus le centaure, ravisseur de s’amie Deyanira: Hesione
fille de laomedon fut par luy delivree du monstre: Troye fut par luy
renversee: Il a soubstenu le ciel de ses fortes espaulles, en aydant au
puissant Athlas: il a suppedité Cerberus le chien Tricipite, & l’a
enchesné: Et si a faict grande timeur a tous ceulx de la region
Plutonicque.
O dieu eternel, bien heureux seroye s’il m’estoit imparty la minime
partie de sa proesse.
Telles ou semblables parolles me narroit Quezinstra, & ce reputoit
felice de ce que telle espee estoit tumbee en ses mains: Et ce pendant
qu’il se delectoit en tel propos: le Duc pour ne le vouloir frustrer de
sa conqueste de la derniere journee, feist congreger & accumuler toutes
les Damoyselles, affin qu’il peust choysir celle qui plus plaisante &
delectable luy seroit. Plusieurs Damoyselles desiroient
tresaffectueusement de captiver la benevolence de Quezinstra, tant pour
sa proesse: que pour sa souveraine beaulté: Et pour ce elles estant en
espoir meslé de timeur, estoient attendantes la determination de son
courage: Ainsi comme les litigens escoutent l’arrest, & sentence
diffinitive de leurs juges. Mais Quezinstra pour ne vouloir faillir a
l’accomplissement de la promesse par luy faicte au duc de Foucquerolles
avoit secrette deliberation de eslire la fille du conte de Merlieu,
toutesfois il feist semblant de mediter ung petit: puis apres avoir ung
petit songé, & en silence demouré, jecta son regard en circonference, &
comme il eust apperceu la damoyselle, il profera telles parolles.
L’on ne se doibt esmerveiller si je differe de faire election de l’une
de vous (tres nobles damoyselles) car toutes estes tant accomplies en
dons de grace & de nature, que selon ma conception a chascune de vous
appartiendroit quelque illustre & magnanime prince: Toutesfoys puis que
le plaisir de toute la noble assistence est tel, ce sera ma damoyselle
la fille du noble & illustre conte de Merlieu, vers laquelle je me
adresseray. Et en ce disant se approcha d’elle, puis en tenant sa tant
polide & blanche main, soubzriant doulcement luy dist. Tresillustre
nymphe, je vous supplie ne vous vouloir contrister, pourtant si je ay
prins l’audace & la hardiesse de vous eslyre, combien que je ne soye que
ung paouvre chevalier, & ung riens au respect de vostre altissime
noblesse & large posseder de voz parens. Toutesfoys je ne l’ay faict a
l’intention de diminuer vostre estat, mais au contraire pour le vous
augmenter, car je suis deliberé (si vostre vouloir s’i condescend) de
vous donner pour espouse au noble duc de Foucquerolles, lequel (comme je
croys) avec grand hylarité de cueur vous acceptera, a l’occasion de
vostre excellente beaulté, honnesteté & vertueuse prudence, qui en vous
singulierement reside.
A ces motz la gratieuse damoiselle rougit, & s’espargit parmy sa clere
face une semblable couleur que le noble pourpre sur yvoyre blanc, dont
elle se monstra plus belle aux assistentz, puis apres rompit la doulce
silence, & ouvrit sa bouche ung petit vermeillette semblable aux nues
rubicondes, quand le soleil s’esconce, & d’une voix doulcette plus
armonieuse que les accordz de la lyre de Orpheus prononça telz motz.
Victorieux chevalier, combien que par vostre humaine benignité, vous
plaise dire estre de petit estat, selon que puis conjecturer, vous estes
d’extraction tresnoble: Car vostre grace, beaulté, & faconde,
manifestement le demonstrent: parquoy il est assez croyable &
concessible, que pourriez trouver dame plus accomplie en beaulté
corporelle sans comparaison, que je ne suis. Mais comme je croys, pour
le present, vostre deliberation n’est de vous occuper en amour: car
vostre vertueux cueur aspire a accomplir louables entreprinses, & vostre
genereulx esperit desire entendre a choses supresmes. Mais pourtant ne
avez voulu laisser que avec discretion, ne ayez deliberé de me allier
par matrimonialle conjunction: a celluy que vous estimez estre de
condition assez convenante a la mienne: A quoy liberallement me
condescendray, au moins si la paternelle puissance aultrement de moy ne
veult disposer: car je ne me sçauroie excuser de filiale obedience.
Moult fut louee la damoyselle de ses paroles tant courtoises &
gratieuses. Si fut mandé le Conte de Merlieu, lequel joyeusement se
consentit a l’aliance du duc de Foucquerolles, & ne restoit plus que de
sçavoir en quelle disposition il estoit affin qu’il assistast au palais,
pour prendre celle proye, que si long temps il avoit chassee. A l’heure
Quezinstra & moy prisme la charge de luy annoncer les nouvelles, par
quoy en grand promptitude nous transportasmes en son domicille, lequel
ne nous feist moins de recueil que faisoit Menelaus a Ulixes quand de
Ilyon la ruine meditoient & pensoient: Et ainsi commença a dire.
O mon esperance infaillible.
O unicque restaurateur de tout mon travail, par le moyen duquel je suis
reduict en consolee lyesse, bien est veritable ce que nous lisons de
Elvidius philosophe & tresprestant Senateur, lequel en plain Senat
conclud les vrays amys estre instrumens de la bonne fortune, Ceste
conclusion est par vous bien corroboree: car par l’accomplissement de
vostre promesse, J’ay clere congnoissance de la purité de vostre cueur
envers moy: dont je me repute felice & heureux: Car plus grand beatitude
a l’homme ne sçauroit estre concedee, que de avoir compaignie belle,
modeste, discrete & sage, comme est celle, dont par vostre proesse me
avez pourveu. Et pour ce suis tellement recreé, que plus ne sens aulcune
douleur, plus n’ay craincte de aulcune infortune, je ne ay timeur de
mort quotidiane, puis que je ay le comble de mes desirs. Apres que il
eust dict telles parolles, commanda que on luy apportast une robbe de
velours cramoisy, pource que a l’heure presente se vouloit transporter
au palais, puis incontinent qu’il fust appareillé, en la compaignie de
plusieurs chevaliers & de nous, partit avecq le corps refocillé & l’ame
letifiee. Et quand il fut parvenu, de toute la noble assistence fut
honorablement receu. Et a l’heure l’on commença diversité de jeux &
esbatemens, sinon le conte de Phocide, lequel se monstroit triste &
anxieulx au millieu de l’universelle joye: car a l’occasion que il
aymoit tresaffectueusement la Damoyselle, il ne estoit content de ce
mariage, & ne cessoit de murmurer, dont Quezinstra fut adverty, & pour
ce se adressa vers luy, pour luy faire aulcunes remonstrances, & entre
aultres choses luy dist.
Le noble Perseus filz de Juppiter & de la belle Danes, par sa vertueuse
magnanimité, delivra la gente brunette Andromeda du peril de la bellue
(qui estoit ung monstre marin) qui de longueur avoit quatre vingtz & dix
couldees, parquoy justement conquist amour de la belle, avec la
succession du royaulme paternel. Mais Phineus & ses adherens, par
temeraire presumption se efforcerent troubler les royalles nopces, dont
s’en ensuyvit l’occision de plusieurs: & les aultres furent muez en
pierres, parquoy en consideration de ce, vous debvez garder de troubler
& empescher les mariages, pour craincte que le supernel moderateur, a
juste cause ne vous fist miserablement finer. Ces parolles vous ay
familierement narrees (tres illustre prince) affin de vous desmouvoir,
de vouloir contester a l’encontre de ce mariage: Car ce ne seroit chose
honneste ne licite, & vous en pourroit mesavenir. Quand le conte de
Focide eut bien escouté telles remonstrances, considerant que il n’y
pouoit remedier, il dissimula en face la douleur interieure, que son
triste cueur sentoit, & par faintise sembloit que il print les modestes
& doulces parolles de tresbonne part si dist a Quezinstra, que selon son
opinion & jugement se vouloit condescendre, pour estre totallement avec
discrete raison determiné. Ce pendant qu’il tenoit telles devises:
chascun entendoit a toute recreation & voluptueux plaisirs, & ainsi se
consomma & passa ce jour.
Feste nuptiale & fruition d’amours.
Chapitre. XI.
[Illustration]
Venue l’heure que Phebus manda ses chevaulx aux frains dorez, hors de
son altissime maison, la trompette de Neptune l’oceant en son lieu
revocqua, & petit de temps apres les princes & chevaliers se leverent du
paresseux sommeil: Car a ce les incitoient les oysillonetz armonians &
jubilans de leurs joyeuses gorgettes: Et quand ilz furent tous
triumphamment appareillez, se transmigrerent au logis du Duc de
Foucquerolles, lequel ilz trouverent richement accoustré d’une robbe de
pourpre battue en or, & fourree de armines, ainsi partit de son logis
avec la noble compaignie: d’aultre part sa future espouse fut
honnorablement accompaignee de dames de souveraine beaulté, & noblement
aornees. La pucelle fut paree d’une robbe de couleur azuree, bordee de
subtilles ouvraiges faictes a l’esguille, & garnie par grand prodigalité
de grosses perles orientalles, sur son chef avoit une riche couronne de
plusieurs dyamans, rubis, baillaitz, escharboucles, saphirs,
esmerauldes, topaces, & chrisolittes, tellement que tout entour elle
avoit une grande splendeur: & bien autant resplendissoit en venusté,
beaulté, grace & faconde, tellement que par le regard de ses yeulx vers
& estincellans eust peu attraire ung cueur adamantin, & le subjuguer a
l’empire de Cupido. En tresbelle ordre se partit la noble compaignie, &
eulx parvenus au temple en observant telles cerimonies, que les
anticques avoient de coustume, furent solennellement espousez: puis
apres retournerent en pareille ordre qu’ilz estoient venuz. Et eulx
reduictz en une spacieuse & bien aornee salle, en laquelle se preparoit
le plantureux bancquet nuptial, ou se trouvoit plus de sortes de
viandes, que ne eut jadis aux nopces de Piritous, & de la belle ypodame.
La refection prinse, commença le son des harpes & instrumens de
musicque, desquelz je ne ose dire qu’ilz excedoient l’armonieux son de
la lire de Apollo, comme timide de succumber au dangier de Marsias.
Plusieurs jeunes chevaliers me persuadoient de dancer (ce que par leurs
stimulations me convenoit faire) combien que mon anxieulx & triste cueur
ne fut pas conforme a tel soulas. Mais pour me demonstrer courtoys & de
honneste civilité, soubz semblant de joyeuse face me convenoit
dissimuler l’insupportable douleur intrinseque, qui cruellement me
molestoit. Helas trop se peuvent attedier & envoyer les corps delicatz,
quand ilz sont privez de la veue de leurs amours. Las quand par aulcuns
jeuz ou esbatemens on les pense letifier, l’on est occasion de augmenter
leurs anxietez: Car au douloureux feu est mortel accident, de l’eaue ne
peult on trouver refrigeration, par semblables delices qui seullement
sont aptes a alleger les maladies corporelles. Estant donc en tel lieu
ou chascun entendoit a solacieulx plaisirs, les ungs a dancer, les
aultres se alloient poser aupres des belles dames, pour contempler & les
entretenir d’amoureusez devises: aulcuns des princes se armerent pour
aller jouster, le nouveau marié ne y voulut assister, comme celluy qui
trop plus desiroit la jouste nocturne. Venue l’heure du souper, qui ne
fut moins opulent que joyeulx, avec soefz & modestes parlemens, tous se
delecterent jusques a l’heure qu’il fut temps de coucher. Et lors la
royne de Boetie, & d’aultres jeunes dames conduyrent l’espousee en sa
chambre, ou elle fut couchee, & tost apres survint le duc auquel le jour
avoit esté ennuyeulx, pour l’aspirant desir qu’il avoit de avoir la
fruition d’amour: & pour ce assez promptement se feist desabiller, & se
alla poser aupres de sa doulce amye: aulcuns des jeunes princes
delibererent de les aller visiter, & comme ilz estoient ententifz de
investiguer & cercher par ou ilz entreroient, apperceurent une fenestre
qui estoit demouree ouverte, qui leur fut propice pour entrer dedans. Et
incontinent que l’ung d’eulx y fut, ouvrit l’huys aux aultres, sy
vindrent au lict des amoureux, & les presserent & stimulerent de eulx
lever: si fut trouvé que par force & violence, la chemise avoit esté
deschiree, surquoy l’ung des jeunes princes dist, que il convenoit que
informations en feussent faictes, pour les interestz d’amours: car telz
excez ne doibvent demourer impunis, & ne est point prohibé de chasser
aux guarennes: mais il fault preserver les cloustures de estre rompues.
Grosses conclusions prindrent tous, & requirent que la damoyselle par
serment fut interroguee, pour sçavoir qui telz excés avoit perpetré &
commis, laquelle toute palle & descoulouree en baissant la veue dist,
que en soy deshabillant, sa chemise estoit ainsi rompue: mais ceste
excuse n’eut lieu de reception: car oultre est necessaire, que le
delinquent & suspect du cas, soit interrogué. Si furent deputez
commissaires, tant pour interroguer que informer le marié: auquel jour
fut assigné a comparoir, la sequente journee, a huict heures du matin,
pour respondre aux conclusions, requestes & demandes que l’on pourra
prendre a l’encontre de luy: & pareillement la belle, comme recelleresse
de malfaicteurs. Et alors y eut appel, par eulx interjecté a la court
d’amours, ou le procés est encores pendant & indeciz. En telz ou
semblables esbatemens se solacioyent les jeunes princes: puis apres se
partirent & laisserent jouyr le nouveau marye de s’amye: lequel combien
que sa fureur fut grande, en rompant la porte & les murs, sy est il a
presupposer que depuis il se rendit humain. Et ainsi chascun se retira.
De l’oceant n’estoient encores yssus les courans chevaulx, desquelz le
filz de Apollo ne peult retenir le cours, quand diligemment me levay &
appareillay, puis en me pourmenant commençay a mediter au desiré
partement. Tost apres Quezinstra s’esveilla s’esmerveillant de si grande
hastiveté, & pour ce me demanda l’occasion, a quoy je fis responce. Ce
n’est la coustume des serviteurs de Cupido de profondement dormir, mais
par eulx est tousjours le sommeil detesté. Car continuellement les
amoreux ne cessent de cogiter & penser divers moyens, pour parvenir a
leurs affectueulx desirs: parquoy vous debvez imaginer, que totallement
ma pensee est occupee a chercher terres & mers, pour retrouver celle
dont la veue a ceste puissance de restituer a ma debile vie doulceur &
tranquillité: car croyez sy Juppiter le souverain des dieux, me vouloit
beatifier & assumpter au supernel habitacle, comme il fit jadis le
gentil troyen ganimedes, point n’estimeroye ceste felicité equiparable a
la doulceur & suavité que pourroye recepvoir, en usant familierement du
regard & souefve collocution de ma tresdesiree dame. A ces motz le mien
compaignon doulcemment commença a soubrire, & me dist. Certes Guenelic
puis que vous estimez la fruition d’amours tant delectable, point ne
m’esmerveille de ce que ne voulez pardoner a aulcun peril, pour
participer a telle beatitude: parquoy je vous prometz, que promptement
sans plus vouloir differer impetreray licence & congé du Duc, affin de
satisfaire a vostre desir. En disant ces parolles diligemment se leva &
appareilla: puis nous transportasmes au palays, auquel toute la noblesse
estoit assistente, & se delectoient en diversitez de joyeuses devises.
Et lors Quezinstra desirant de me complaire: s’approcha du Duc: & luy
dist. Monsieur presentement est venue l’heure que au partir nous
perforce: parquoy apres avoir obtenu licence de vostre celsitude, a
nostre partement donnerons principe: vous referant toutes les graces
qu’il est en nostre petite possibilité, & non telles que a vostre
altissime sublimité appartient: mais au moien de vostre urbanité &
clemence, supporterez le petit pouoir de ceulx qui en recente memoire
perpetuellement retiendront les benefices dont avez usé envers eulx. Et
n’y aura jamais distance de lieux ne cours de temps, qui la souvenance
de vous (tresillustre prince) nous puisse faire oublier, Et tant plus
croystront lez ans, tant plus viendrons en la vraye congnoyssance de
vostre vie politicque & coustumes genereuses. Mais pource que le temps
nous presse, en prenant humble congé, nous departirons.
Ces parolles proferees, j’apperceuz le Duc aulcunement en la face
commeu, & commença a prononcer telz motz. Nobles chevaliers je vous prie
de m’exprimer la cause de vostre sy subite departie, y a il quelc’un en
ma court, qui par sa temerité ou folye vous eust provocqué a courroux:
si ainsi est faictes m’en sçavant, & je vous prometz que le mesfaict ne
demourra impuny: Car il sera payé de sa deserte condigne. Mais si ainsi
estoit, que vostre vouloir fut de vous absenter de ma court pour de voz
personnes une aultre court honnorer ce me succederoit en une extreme
vergongne: Car vous debvez estre certain que chose que puissez demander
ne vous sera deniee. A ces motz en grande humilité Quezinstra luy
respondit. Noble prince je vous asseure que telz nous a produict nature
que tousjours vouldrions nous rendre obeissans a vostre sublimité, &
desirerions estre perpetuellement en vostre court: si le urgente
necessité a aultrement faire ne nous stimuloit: Car ce nous sera chose
tresgriefve d’estre absentz de ceste honnorable court, qui est domicile
de toute noblesse, & hebergement de toutes vertus: parquoy ce nous sera
chose merveilleusement moleste, d’estre eslongnez de la presence de tant
de vertueulx chevaliers. Mais si de la corporelle fruytion sommes
privez, de la mentalle jamais. Et si le souverain recteur du ciel, &
general arbitrateur de le universel monde, permect que puissons achever
noz voyages, n’y aura faulte, que ne retournons en ceste inclyte Cité,
pour nous dedier du tout a vostre bien honnoré service.
Quand le Duc eust entendu nostre ultime & yrrevocable deliberation, il
se demonstra fort triste: mais voyant que nous disions nostre departie
estre tant necessaire, ne voulut plus insister au contraire, considerant
que nul ne doibt estre si importun, que de requerir aulcuns de chose,
qui a conceder n’est licite. Et pour nous donner manifeste demonstrance
de son bon vouloir envers nous, par son commandement nous feist delivrer
grande quantité de pecune, pour subvenir aux affaires, que pourrions
avoir en nostre voyage, dont de nous fut convenablement remercié: puis
apres allasmes sur le Roy D’athenes: lequel n’estoyt encores guary, & la
trouvasmes le duc de Foucquerolles, qui moins ne soffroyt a nous, que
avoit faict le duc de Goranflos. Apres avoir prins congé d’eulx, nous
transportasmes en la chambre de Zelandin: lequel trop plus que nul
aultre de nostre departie se contrista: car quand nous feusmes en sa
presence, pour prendre de luy congé: il fut si troublé, qu’il ne pouoit
donner ne rendre voix: & seulement avec la veue signifioit l’anxieté &
tristesse, qui au cueur luy estoit survenue: & quand il peut, prononça
telles parolles.
O Quezinstra & vous Guenelic, dictes moy dont vous procede le vouloir,
de si soubdainement partir: pour quoy estes vous attediez & ennuiez en
ce lieu, qui vous deust estre delectable? car si bien considerez, entre
nous a esté tousjours continuelle conservation, non point servile mais
fraternelle: si vous eussiez esté en quelque subjection, point ne
m’esmerveilleroie, si d’icelle vous vous en vouliez liberer: car nature
de meilleure chose ne pouoit l’homme douer que de liberté, & qui s’en
prive, ne l’estime remply de sçavoir: mais puis que vous resident en ce
lieu, d’icelle n’avez estez destitué, je ne puis ymaginer, a quelle
occasion en si extreme diligence vous desirez de partir. A ces motz ne
differasmes la response, en faisant semblable excuse, dont nous avions
contenté le Duc, & avecq ce l’asseurasmes indubitablement de nostre
brief retour, dont il fut aulcunement letifié. Et lors avecq estroictz
embrassemens prismes ung doulx & amyable congé, puis apres nous
sequestrasmes. Mais premier que monter sur la mer, le bon Duc nous
recommanda a la garde & discretion d’ung marchant, qui pour aller en
loingtaine region se departoyt. Donnee la voylle au vent, voulus
implorer la divine clemence, a ce que peusse humilier la ferocité de
Eolus, & tranquiller Neptune: le vent nous fut assez prospere. En peu de
jours parvinsmes en l’ysle de Citharee, laquelle au temps preterit
estoyt propice aux navigeans, comme recite Strabo en sa geographie. En
celle ysle antiquement estoyt congruit ung temple, dedié a l’honneur de
la deesse Venus (comme les habitans d’icelle nous en firent le recit) le
lieu fut de moy veneré & adoré, en remembrance de celle ou estoit ma
totalle confidence. La peusmes veoir le lieu auquel le Phrygien eust la
premiere jouyssance de la fille de Leda, & fut satisfaict de la
promesse, que Venus luy avoit faicte. En ce lieu pullule une herbe, qui
fut procree des larmes de ceste belle dame, laquelle est appellee
Helenion, & a telle proprieté, que elle conserve la beaulté des dames,
aussy a puissance de provocquer le cueur des hommes a amour. Nous
feusmes en variation d’en cueillir pour en faire present aux dames de
nostre region: mais considerant qu’elle estoit apte a stimuler les
cueurs des hommes a aymer, nous differasmes d’en prendre: car de ma part
me sentoie assez travaillé de l’insupportable charge d’amours, ce que
mon compaignon vouloit eviter. Au partement de celle ysle voulions
adresser nostre chemin vers Troye la grande, mais la ferocité de Eolus
tellement s’esmeut, que fusmes transmigrez a dextre, combien que nostre
vouloir fut d’aller a senestre & fusmes jettez sur la coste D’affricque
que on dit maintenant Barbarie, & laissames a gauche l’ysle de Candie, &
de Rhodes de mijour: & l’impetuosité des ventz nous transporta en la mer
de Carpathie & en la mer Pamphilenne, la ou est le gouffre de Sathalie
pres du rivage de Turquie. Et finablement nous trouvasmes a l’endroit de
l’ysle de Cippre, en laquelle (apres que la mer fut tranquille) prismes
port, pour aulcunement nous refociller puis apres nous remismes sur mer,
& nous fut fortune tant contraire, que feusmes transportez en la mer
Libienne, devant la cité de Sydone, qui est en Syrie, & est l’une des
plus grande regions D’asie la majeur devers Orient, & elle a le grand
fleuve de Euphrates deverz Occident, Egypte & la mer mediterrane, d’ung
costé de mydy la mer Arabicque: & Septentrion, Armenie & Capadoce, elle
se devise en quatres parties: la premiere s’appelle Syrie de Mesopotamie
situee entre les fleuve Tygris, & Euphrates, & la est la grande &
anticque cité nommee Edessa: La seconde est Celosirie, en laquelle est
Antioche, en laquelle sainct Pierre fut premier evesque. La tierce se
appelle Syrie phenice, & est ainsi nommee de par Phenix, filz D’agenor &
frere de Cadmus, qui fonda Thebes, & fut le premier inventeur des
caracteres & formes de lettres. Et la quarte Syrie de Damas, en laquelle
est la cité tresrenommee a cause de la conversion sainct Paul, si est
situee aupres du mont Libanus, duquel scaturie le tressacré fleuve de
Jordain. Ainsi doncques arrivez au port de Sydone situee en l’une de ces
parties de Syrie, desirant tousjours de veoir le lieu ou Paris
(aultrement dict Alexandre) mena celle qui fut cause de l’esmotion de
toute L’asie & L’europe, & y adressames nostre chemin, Et sans plus
errer ne divertir, exploictasmes tant que arrivasmes au port auquel
Prothesilaus la despouille de sa jeune vie laissa. Persuadez de
l’anticque forme de ceste tant grande cité, deliberasmes de totallement
la visiter, la vismes le fleuve, qui anticquement se nommoit Panthus, &
divisoit la ville en deux esgalles parties. On dict que le Tibre de
Rome, qui court par le millieu de la cité, est semblable. En contemplant
& noz vouloirs rassasiant, apperceusmes ung tumbeau que je comprins
estre celluy de Hector, a cause de certaines parolles qui dessus
estoient escriptes, Assez pres de celluy en estoit ung aultre, ou
pareillement y avoit lettres engravees: par la lecture desquelles, se
pouvoit conjecturer estre le tombeau de celluy Ajax, qui de son espee
luy mesmes se transperça: puis apres veismes ung aultre dont y avoit
grande distance de ces deux, & sur icelluy estoit redigee par escript,
comment pour appaiser l’ame de Achilles, la royalle vierge Polixene
(laquelle estoit de tresexcellente & resplendissante beaulté) par la
main de Pyrrhus dessus ce sepulchre avoit esté immolee, en espandant son
sang virginal, pour sacrifices. Apres la speculation de ces choses, &
donnez les voiles au vent, feusmes prochains de la mer Hellesponte,
laquelle est ainsi nommee, pource que la pucelle Hele fut submergee en
icelle. En peu de temps parvinsmes au port d’une tresbelle cité (qui
lors estoit nommee Eliveba) ou deliberasmez prendre repos, pource que
nous estions merveilleusement fastidiez & ennuyez du long navigage. Nous
arrivez en ceste cité, nous print vouloir de distinctement la
contempler, elle estoit tresbien construycte & edifiee, & si estoit
fortifiee de grosses tours belliqueuses & deffensables, plusieurs
temples y estoient erigez par souverain artifice: & par especial en y
avoit ung bien autant renommé, que fut jadis l’oracle de Apollo en
Delphos, & dedans cestuy entrasmes a l’occasion de la speciosité. Et
sans gueres de dilations apres survint une jeune dame de tresexcellente
beaulté, & triumphantement aornee: En sa compaignie avoit grand
multitude de gentilz hommes & damoyselles: & en telle magnificence, en
ce lieu assistoit, que selon ma conception representoit la splendide &
claire dame Dyane associee de ses belles nymphes: tous en general, tant
hommes que femmes, luy exhiboyent honneur & supreme reverence, qui
demonstroit qu’elle avoit la domination & seigneurie du pays.
L’estat & liberalité d’une princesse monarque.
Chapitre. XII.
[Illustration]
Ce pendant que ceste dame modestement se contenoit par honneste gravité,
leva ses yeulx en regardant en circonference, apperceut Quezinstra &
moy, lors donna principe a nous regarder ententifvement, & fut long
temps sans distinguer l’excellence de ses yeulx de dessus nous. Puis
quant elle se leva pour se absenter de ce temple appella ung de ses
chevaliers, auquel expressement commanda qu’il se enquist de nostre
estre, ensemble de l’occasion de nostre venue: Le chevalier desirant de
accomplir le commandement de sa maistresse, se approcha de nous, selon
ce que il luy avoit esté enjoinct accomplit sa commission, en nous
interrogant humainement de la region dont nous estions natifz, & de la
cause de nostre venue en ceste cité. A quoy nous feismes response telle,
que preteritement avions faict au Duc de Goranflos: tout subit nostre
responce ouye, le chevalier de nous se sequestra, pour en faire le
recit. Mais de ce ne suffist a la dame: car comme cupide & convoyteuse
de sasier sa veue de choses nouvelles, comme est le vray naturel du
fœmenin sexe, de rechef nous transmist le chevalier lequel nous dist,
que ma dame nous mandoit que nous transportissions en son palais, car
elle desiroit d’avoir plus amples notices de nous. Ces parolles ouyes,
sans plus delayer a son mandement nous rendismes obeyssans, & quand nous
feusmes au palais trouvasmes la dame en une belle salle si richement
tapissee, que c’estoit une chose admirable. Apres la reverence deue &
convenablement faicte, d’elle feusmes doulcement interroguez, & par son
artificielle eloquence curieusement nous persuadoit luy vouloir
manifester, & donner clere intelligence de nostre estat. Et pource
qu’elle estimoit quelque indignation du prince, ou aultre infortune
estre occasion de noz voyages, effusement nous fist offre de ses biens,
disant que en telle sorte son vouloir estoit institué, qu’elle desiroit
que tous gentilz hommes infortunez feussent receuz amyablement en sa
cité: car elle avoit singuliere affection de gratifier & faire plaisir
aulx nobles & vertueulx, lesquelz (comme elle disoit) sont aulcunesfoys
plus tribulez que les aultres. Incontinent qu’elle eust imposé fin au
modeste parler, Quezinstra ainsi luy respondist.
Tresillustre princesse puis que vostre altitude s’est tant humiliee,
comme de si benignement vous enquerir de nostre petit estat, bien est
licite que vous en soyez certioree: Car si par nous vous estoit aulcune
chose occultee & celee pourriez estimer qu’il nous procedast d’une
grande presumption, consideré que si instamment nous en requerez, & avec
ce sommes perpetuellement obligez a vostre noblesse, pour l’offre que si
liberallement nous avez faict. Et pour ce (ma dame) vous veulx exprimer,
& rendre certaine de la cause de nostre voyage, qui de ma part n’est
aultre, que pour investiguer & cercher les adventures qui sont par le
monde, & aussy pour associer ce mien compaignon, lequel pour aultre
occasion se travaille: Mais de l’exposer s’il vous plaist me tiendrez
pour excusé, considerant que n’est chose licite de divulguer les secretz
d’un sien amy. A ces motz ceste belle dame me dist. Mon gentil homme, je
me persuade de croyre, que ne differerez de me narrer la cause de vostre
travail, non plus que a faict vostre compaignon. A l’heure en basse voix
honteusement luy respondis. Le seigneur Amour en estre coulpable, pour
la mutation de ma couleur, imagina la dame me avoir trop importuné,
parquoy avec souverain esperit, commença a louer l’amoureuse
entreprinse, disant que amours est aulcunesfoys cause de stimuler ses
servans a entreprendre œuvres dignes de louenges, a ce que ilz soient
tenus en bonne estime & reputation de tous, & par especial de leurs
dames: & pour ce me conseilloit de perseverer, & pour amour travailler &
pener, pour faire de moy plus d’estime, que on ne feroit en menant vie
oysifve.
Apres ces parolles, l’on commença a ouvrir les tables, ou l’on fut tant
richement servy, & de viandes si delicates, que elles avoient puissance
de restituer les appetitz perdus par quelque accident que ce fut: apres
le sumptueulx service ma dame se vouloit aller solatier aux beaulx
jardins plaisans & delectables: Mais nouvelles luy survindrent: qui luy
causerent excessive anxieté: ce fut que ung puissant Admiral avecq
infiny nombre de navires venoient assieger sa Cité: Ces tristes
nouvelles ouyes, rendirent la dame tant angustiee & adoloree, que le
narrer de son acerbe douleur seroit difficile: Car en la presence
d’aulcuns de ses chevaliers & de nous, commença a lachrimer & pleurer,
en formant tresgriefves complainctes & exclamations, & entre aultres
choses disoit.
O fortune aveuglee & instable marastre de felicité, nourrice de malheur,
cruelle ennemie de tranquillité, susciteresse de mortiferes guerres,
adversaire de repos, guide d’adversité: helas pourquoy si cruellement me
veulx tu persecuter.
O mauldicte & detestable fortune, quandz ingenieulx esperitz &
excellentes personnes avec ceste tienne varieté & petite consideration,
as maculez & desprimez. Las voy a quelle tristesse & amaritude tu m’as
dediee: parquoy j’ay cause raisonnable de te accuser, detester &
vituperer: & ainsi a juste occasion je doibz blasphemer Atropos qui
privee ne m’a de ma vie, premier que feusse succumbee en telle
perplexité.
O que j’eusse esté heureuse, si le souverain des cieulx eust permis que
ainsi fut advenu, que la journee infelice que ma mere me produict en ce
transitif & mortel monde, si quelque tourbillon de vent impetueux m’eust
transporté en quelque montaigne deserte, ou bien es fleuves maritins, ou
j’eusse estee submergee, & absconsee en tenebres mortelles. Las je suis
certaine sy ce cruel homme parvient a son inique intention (qui est de
renverser & totallement ruyner ceste tresfluente & populeuse cité). Il
est tant irrité & courroucé contre moy, que je ne pourroye precogiter
les contumelies, opprobres & injures qu’il me conviendra souffrir:
parquoy je puis conjecturer, que pour l’assidue & continuelle douleur,
immaturement se terminera ma triste & doulente vie.
Ainsi perseverant en pleurs & gemissemens, se tourmentoit & travailloit
ceste dame, tellement que tous les assistans en eurent pitié &
commiseration, & mettoient tous bonne diligence de la reconforter, luy
remonstrant que la cité estoit si forte & belliqueuse: qu’il ne seroit
en la faculté de ses ennemis de la sçavoir expugner: parquoy n’avoit
occasion de tant se contrister: mais plustost debvoit esperer, en
considerant que la cité estoit garnie de grand multitude de gens
tresaptes au martial exercice: par le moyen desquelz aux ennemys l’on
pourroit donner repulsion.
Ce pendant que telles parolles se proferoyent, j’estoie autant attristé
comme si avec debile & pertuisee nef, j’eusse navigué les procelleuses
mers de Cilla ou Caribdis voyant que impossible m’estoit le partir:
j’estoie de cruel travail tant affligé, qu’il seroit bien difficile de
le sçavoir exprimer: ce que voyant Quezinstra, me retira au lieu qui luy
sembloit plus secret & taciturne. Et lors fidellement avec discretes et
begnine raison doulcement me reconfortoit, me disant.
Guenelic je vous supplie que mettez peine de mitiguer & temperer
l’acerbe douleur qui si continuellement vous crucie. Et considerez que
si de tous accidentz (qui en cestuy hemisphere surviennent) nous
voulions ainsi troubler, sans que la vertu de patience eust puissance de
superer les passions (dont nous sommes agitez & persecutez)
journellemenent surviendroit matiere & cause de desespoir. Car chose n’y
a en ce fascheux monde, sur laquelle fidellement fonder on se puisse.
Vous voyez ceste noble dame, laquelle est tant opulente & riche, fortune
jusques a present luy a esté favorable, & l’a exaltee: Mais presentement
par sa legere mutabilité, semble que elle la veuille de toute sa force
embrasser, & subitement par inopiné accident la prosterner & ruer jus.
Toutesfoys luy sera necessaire de refrener son courroux, et se monstrer
vertueuse: Car considerant que aulcune utilité ne vient de nostre
lamenter, plaindre & larmoyer: par lequel, se expulser pouvoit nostre
dolent penser, plus appreciees seroient les larmes que gemmes
orientalles: Mais puis que le tourmenter est une peine en vain
soufferte, sans expectation de aulcun fruict: par prudence nous debvons
conserver de semblables lamentations.
Par telles parolles Quezinstra me pensoit consoler: mais je estoye sy
oultrageusement irrité, que je ne prenoye aulcun confort, & par yre
furieusement telles parolles prononçoye.
O dieux a mon detriment tresvigilantz.
O temps a mes maulx promptz & appareillez: helas ou suis je conduict?
O Lachesis & ses seurs si aulx aultres estes acerbes & cruelles, a moy
miserable seriez tresplaisante, combien que soyez une dissolution du
corps las, & fourny de nombre par laquelle tous les membres en
machination reduictz se opposent encontre les puissances vitalles. Et
alors que le corps deffault de les pouvoir porter, les choses vitalles
se dissolvent. Helas au monde ne y a corps plus travaillé & las qu’est
le mien. Et pourtant doncques se debveroit dissouldre. En disant telles
parolles, accompaignees de chauldes larmes, & affluence de souspirs, je
consumoye le temps, & sy le jour me fut acerbe, la nuict me estoit sans
nul repos. Le fidelle Quezinstra de anxieté estoit griefvement molesté,
& ce luy causoit la consideration qu’il avoit de la tristesse de mon
ame, & la langueur de mon corps: & par ses benignes & doulces parolles
assiduellement s’efforceoit de me reconforter.
A l’heure que devers Orient la belle Aurora commença a apparoir chassant
Lucifer & les aultres estoilles, lesquelles selon leurs coustumes, au
ciel demeurent les dernieres: nous commençasmes a lever & appareiller,
puis ainsy angoisseux & douloureux comme je estoye departis le travaillé
& triste corps, & nous transportasmes au palais, auquel desja assistoit
la dame, seant en ung siege magnificque, non en moindre majesté que Juno
se sied au celeste consistoire. Et lors commença a adresser sa doulce
voix vers ses chevaliers, qui lui donnoyent bonne silence, & profera
telles parolles.
O vous hommes fidelles, qui avez certaine intelligence, quelle est
l’occasion pourquoy cest Admiral (homme scelere & inicque) s’efforce de
nous persecuter, & finablement reduyre en totale ruyne, & extermination,
Qui n’est pour aultre chose, que pour le reffus que je ay faict de me
conjoindre avec luy par lien de mariage. Ce que ne consentiroye, quand
il seroit dominateur & possesseur pacifique de tout l’universel monde,
tant a l’occasion de ses maulvaises compositions de coustumes, que pour
son antiquité: laquelle n’est aulcunement convenable a ma florissante
jeunesse, & pour ce toutes ces choses considerees, vous estant gens
fideles & amateurs de mon honneur & utilité: ne vous seroit telle
alliance moins fascheuse que a moy ennuyeuse & desplaisante, Et aussy
debvez estre timides, que ne soyez regis & gouvernez soubz prince mal
conditionné, qui pourroit instituer loix inicques & maulvaises: parquoy
vous succumberiez en sy grosse moleste de cueur, que ce vous seroit
chose griefve a supporter. A ceste occasion par magnanimité de cueur,
chascun de vous se doibt persuader de conserver & garder ceste belle
Cité: laquelle si elle estoit ruynee, a peine se pourroit jamais telle
perte reparer. Apres la prononciation de telles parolles tous les
assistans d’une voix unanime respondirent, que leurs deliberations
estoient de vigoureusement deffendre la cité, en sorte qu’ilz espererent
de rendre leurs ennemys fugitifz. Ce pendant que telz propos se
tenoyent, arriva L’admiral avecq cinq cens soixante navires, & prindrent
terre au port qui se appelloit Hennerc, & du principe firent estendre
les voiles, desployer enseignez & estandars, voletans par l’air, &
dresserent plusieurs trefz & pavillons, entre lesquelz estoit celluy de
L’admiral merveilleusement riche & sumptueulx. Apres commencerent a
contempler ceste noble cité, tant belle & magnificque. Mais ce pendant
ceulx de la cité se armerent & sortirent en tresbelle ordonnance: ce que
voyant les ennemys, prindrent admiration, en speculant la grand
multitude des chevaliers, tellement qu’il n’y eust nul de eulx si
audacieux ne vigoureux, qui ne fut aulcunement timide: toutesfoys en
reprenant les forces de leurs espritz se mirent en armes: & y eust
merveilleux conflict & bataille mortifere: ceulx de la cité estoyent a
merveilles belliqueux, comme par evidence le demonstroient: car ilz
commencerent a opprimer & molester si cruellement leurs ennemys, que par
violence les contraignirent de reculer: & si le frere de L’admiral ne
fust survenu (lequel estoit fort apte a l’art militaire) les ennemys ne
pouoient plus souffrir: mais il commença a les exciter de reprendre
leurs forces, en inferant & donnant fort a faire a ceulx de la Cité, en
sorte que il y eust merveilleuse effusion de sang tant d’une part que
d’aultre. En continuant ceste execrable bataille, Apollo commençoyt a
decliner, parquoy chascun tout fatigué & travaillé, commencea a
departir, & se reduyrent ceulx de Eliveba en leur cité.
Assault de ville, & emprisonnement de Guenelic, & de sa delivrance.
Chapitre. XIII.
[Illustration]
Depuis la sanguinolente rencontre, journellement se efforcerent les
ennemys de donner plusieurs assaulx: A quoy ceulx de la Cité firent
grande resistence. Et leur fit ung grand support Quezinstra: car ses
esmerveillees vertus y furent bien manifestees: tellement que ses
incredibles prouesses le firent congnoistre a tous ceulx de L’ost. Mais
quelque foys on me prenoit pour luy, a cause que je portoye pareilles
armes. Et ung jour entre aultres comme les ennemys misrent toutes leur
forces, pensant totallement expugner la cité: ce qu’il ne fut en leurs
facultez, a cause de la vertueuse deffense qu’ilz faisoient. Et
mesmement Quezinstra lequel perseveroit en telle magnanimité que nul ne
pouoit endurer la vigueur & force de son bras: car l’impetuosité de ses
coups estoit si grande, que tout trembloit jusques auz estoylles. Les
Chevaliers de la Cité voyant chose si admirable, estoyent
merveilleusement letifiez, & se persuadoyent de l’ayder de leurs
possibilitez: en sorte que ilz eussent rendus leurs ennemis fugitifz,
n’eust esté le frere de L’admiral, qui tresfort se esvertuoit de
resister: & si instigoit ses gens a virilement se deffendre: mais leur
resistence eust esté de petite valeur, n’eust esté l’infortune qui me
intervint, qui fut telle. Que par trop emanciper & distinguer de
Quezinstra, Je me mis si avant entre les ennemys, que ne peuz evader,
que ne feusse prins, & emmené prisonnier: qui fut occasion que
Quezinstra fut si irrité, que pour l’aspre & acerbe douleur interieure
qui le agitoit, luy deffaillit la vigueur de son cueur, a cause qu’il
estoit plus timide de ma mort que de ma prise. Et pour ce sans dilation
se absenta, & retira dedans la Cité: & les aultres le suivirent: mais
quand il fut en sa chambre, pour ne pouvoir plus supporter l’extreme
travail, dont il estoit persecuté, pour ultime refuge, se colloqua au
triste lict, ou il donna principe a former tresgriefves complainctes &
douloureux regretz, Lesquelz il continua assiduellement, sans ce que
aulcun le peust corroborer ne reconforter.
Ainsi fust ce mien fidele compaignon angustié, & adoloré, estimant plus
ma mort que ma vie: car il ignoroit que je feusse dedans le magnificque
pavillon de L’admiral, lequel me commença a interroguer de divers
propos: a quoy pour la douleur conceue, a grand peine pouoie parler:
mais ce pendant survint ung chevalier: lequel a voix manifeste, me
testifia estre le belliqueux chevalier, qui si continuellement les
molestoit, disant que mes armes blanches evidentement le demonstroient.
Incontinent par le commandement de L’admiral feuz conduis en une
caligineuse & triste prison, qui bien resembloit lieu qui aux criminelz
de lese majesté est reservé. Et pour ce commençay a piteusement me
complaindre, en jectant vociferation si treshaultes, que de grand
distance du lieu, l’on me pouvoit facilement ouyr: & avec voix
tremblante, commençay a dire.
O infelice & miserable Guenelic, quelle sinistre & envieuse fortune t’a
en ce lieu reduict?
O ma dame de moy tant desiree, Je voys evidemment le ciel, les
estoilles, les vens, l’eaue, la terre & toutes choses elementees, a la
ruyne de nostre tant grande amour estre conspirez. Helas a ceste heure
presente: je me sens totalement destitué de ma salutifere esperance,
Parquoy je suis si vehementement affligé, qu’il n’est possible de
trouver travail equiparable a celluy que je soubtiens. Erisiton, lequel
par fain exorbitante, luy mesmes se mangea: le veneur de celidoisne
auquel sa cruelle mere fist finer sa vie, par le moyen du tison fatal:
Pelops qui par son avaritieux pere fut presenté pour la refection
divine: Pelyas, qui par la persuasion de Medee, de ses filles fut
destranché: mais de tout ensemble la peine n’est riens en comparaison de
la mienne: car la mort (que soubdainement ilz ont soufferte) a esté
leurs ultimes & dernieres peines. Mais moy miserable puis conjecturer,
que jamais ne sera imposé fin a la mienne. Ainsi lamentant, & larmoyant,
faisoye mes complainctes & exclamations: parquoy subit exterminé de
cueur, & estonné par amenicule passion, estoye comme de mon sens aliené.
Mais venue l’heure qui l’amye de Tithon se demonstre, tristes nouvelles
me furent annoncees: car le gardyen de la prison en fureur cryant devers
moy vint, & me dist: sors hors de ce lieu miserable creature, & viens
recepvoir ton dernier supplice, auquel tu es condamné: car des la
journee precedente par L’admiral & ses gens, fut consulté & deliberé
d’imposer fin a ta vie: laquelle a esté si dommageuse: car comme je ay
entendu, par tes mains a esté cruellement occys infiny nombre de
Chevaliers. Ces parolles en si grand vehemence m’entrerent au cueur pour
l’apprehension de la mort, que en ma faculté ne fut de plus soubstenir
mes debiles membres. Mais ainsy comme mort, en terre tumbay. Puis apres
aulcune espace, & que en ma force me fut ung petit restituee, fuz de
cruelz ministres environné: lesquelz me infererent toutes les
contumelies, dont ilz se sceurent adviser. Et lors en cheminant au tref
de L’admiral (dont du lieu y avoit assez grande distance) ainsi
commençay a dire & prononcer.
O Paouvre defortuné, tu detestois hier ta triste & dolente vie, &
desirois la mort, laquelle tu n’estimois pas estre de toy si prochaine.
O souverain recteur du ciel, duquel justice & clemence sont vertuz
peculieres, regarde mon innocence, car ta supernelle bonté, congnoist
que telle peine ne ay merité.
O sainct adjuvateur de tes feaulx serviteurs, faictz moy de ta faveur
digne: Et ne me soys de ta grace avare, non plus que tu feuz a
plusieurs. Tu permis au legifere Moÿse, en une cassette les perilz
maritins passer: aussy tu delivras l’innocente hebraïcque du feu a elle
preparee: a Jason le felice retour as concedé. Leander tant de foys as
saulvé. Phryxus fut transmys de mouton d’or, pour les undes marines
nager. Europa sus le toreau conservas. Aryon sur le daulphin gouvernas:
au preux Hercules au royaulme plutonicque le descendre ne as denié. Les
edificateurs de Rome, aux supremes fastiges du souverain empire exaltas.
A Cyrus exposé a la devoration ferine, de peuple infiny delivras. Puis
doncques que a tant de gens tu as ta grace impartye, plaise dont a ta
benignité, de me secourir: & ne permetz, que par mort si infelice &
immaturee, je renonce a la nature. Helas si premier que je eusse allé
visiter le royaulme de Mynos, tant de beatitude me eust esté concedee,
que j’eusse peu contempler la plaisante face de ma dame, eternellement
me contenteroye ou au moins que ainsi feust advenu, que je eusse esté
submergé aux fleuves marins. Et que puis apres, mon corps (flotant par
les undes de Neptune) fut arrivé en lieu ou je eusse peu estre receu, de
ma treschere dame Helisenne, comme furent jadis ceulx de Alcione: & le
jouvenceau de Abidon, de s’amye Hero. Si cela feust advenu, bien suis
certain que ma doulce amye, voyant la despouille de la jeune vie de son
amy, ne se pourroit contenir, qu’il ne sortist quelque liqueur de ses
celestes lumieres. Et combien que la pallide & espouentable mort eust
rendu mon corps piteulx & deffaict, si ne differeroit elle de donner
plusieurs baisers, a ma descoulouree & morte face: parquoy je
conjecture, que encores pourroys sentir de m’amye, quelque doulceur: Ces
parolles dictes, fuz quelque espace sans parler, puis recommençay a
dire, helas quand bien je ay consideré, pas ne debveroys vouloir, que
tel cas fust advenu: car peult estre que ma mort seroit occasion de la
sienne: parce que son delicieulx & amoureulx cueur seroit attainct de
trop excessive & acerbe douleur, & ne pourroit patiemment telle
infortune tolerer & soubstenir: parquoy je croy, que la spacieuse mer
luy serviroit de sepulture. Et pourtant ceste mort qui m’est
appareillee, sera plus felice, que celle que j’ay predicte: car ce
seroit trop excessif dommage, de la mort immaturee de si excellente
dame.
En formant telles piteuses complainctes approchoye le pavillon de
L’admiral: mais les sceleres & maulvaises gens, qui me menoient par
derision & mocquerie, se ryoient de mes propos, & disoient les ungs aux
aultres: je croy que cest homme est aliené de son sens, veu qu’il sçayt
estre si pres de sa fin, Et encores ne se peult abstenir de parler de
ses amours: disant telz propos parvinsmes incontinent a la presence de
L’admiral: lequel tout subit qu’il eust jetté son cruel regard sur moy
commanda que promptement je feusse mené au lieu deputé pour me
decapiter. Et lors sans plus differer, on me menoit: mais selon la
mienne conception, quelque vertu divine inspira le frere de L’admiral a
insister au contraire, & adressant son propos a son frere, prononça telz
motz.
Monsieur je m’esmerveille fort, a quelle occasion vous desirez la mort
de ce vaillant & belliqueux chevalier: lequel avec sa vertu est tant
accomply en beaulté naturelle, que j’ay prins singulier plaisir a le
contempler: Parquoy trop me contristeroye de sa mort, laquelle il n’a
deservie. Bien suis certain que par voz gens estes pressé & stimulé
d’imposer fin a sa vie: mais je dis, que ce conseil est inique &
injuste: & ne debvez estre au croyre si facile: mais premier bien
mediter & penser & puis faire sentence & conclusion. Dictes ces
parolles, se remist es termes de silence: mais L’admiral ainsi luy
respondit. Mon frere je vous supplie que ne me vueillez persuader, de
conserver la vie a cest homme, lequel journellement faict tant de
molestes & oppressions a mes chevaliers, que le croyre seroit difficile,
qui n’auroit veu ses œuvres admirables, qui excedent celles de tous
aultres chevaliers. Et pour ce quand je considere, que luy seul nous
seroit bien autant nuysible, que estoit le puissant Hector aux Grecz:
pour chose de ce monde, je ne vouldroye acquiescer a vostre importune
requeste. Parquoy je vous prie que plus ne me stimulez de consentir sa
delivrance. Car croiez que a requerir ce que ne convient & que a
conceder n’est licite, est une manifeste injure.
De ces rudes parolles fut oultrageusement irrité le frere de L’admiral:
Et par grand facherie, a telles parolles donna commencement. Monsieur,
puis que j’ay manifeste demonstrance, que en vous a plus de vigueur une
maulvaise opinion, que une bonne & bien fondee raison, cela me cause une
extreme anxieté & tristesse, considerant que de tel prince telle ne
debvroit estre la coustume: mais au contraire debvroit estre l’ire
tardive, & l’audience legere, le jugement franc, le conseil meur, la
passion rejectee, & la justice presente. Mais puis que de ces louables
conditions estes aliené, je me veulx de vous separer. Et vous verrez que
depuis que serez destitué de mon ayde, que voz ennemys vous pourront
plus facilement consumer & confondre: car vous sçavez que en plusieurs
assaulx, & prinses de villes, ma faveur vous a estee tresurgente. Et
toutesfoys estes deliberez de user de telle ingratitude, que ne me
voulez aulcunement gratifier, ne faire plaisir: & me increpez & blasmez,
disant que trop vous importune: & que ma requeste & supplication est de
raison grandement alienee, a l’occasion que l’incredible prouesse de ce
chevalier (selon vostre imagination) au temps futur nous pourroit estre
trop insupportable. Mais pour vous liberer de ceste timeur, suis content
(sy vous le consentez) que ceste guerre se termine & pregne fin, par ung
combat corps a corps de nous deux ce chevalier, qui vous sera chose bien
utile: car vous voyez apertement que ceste cité est si belliqueuse, que
difficile sera d’avoir l’expedition & accomplissement de vostre aspirant
desir, sans perdre infiny nombre de chevaliers. Et encores n’estes
certain de demeurer victorieux: parquoy ne debvriez differer l’execution
de ceste mienne entreprise: mesmement que vous sçavez que suys assez
experimenté. Et sy l’eternel plasmateur permect que je soye superieur,
ce me sera une œuvre digne de perpetuelle louenge. Et s’il advenoit que
par le chevalier je feusse dompté, si ne seray je digne de vituperation,
consideré que de plus preux que luy ne se retrouve. Et pour ce vous prie
que consultez ceste affaire, & puis me narrez vostre deliberation: & si
elle se conforme a la mienne, ne restera plus que de transmettre a la
dame quelque caduceateur, ou ambassadeur, pour sçavoir sy elle s’y
vouldra consentir.
Apres les remonstrances persuasives bien escoutees & recueillies, la
pensee de L’admiral commença aulcunement a vaciller: & fut quelque
espace taciturne, sans proferer aulcuns motz: puis apres se retournant
vers ceulx qu’il estimoit les plus fideles, leur demanda leurs opinions.
Et lors il s’accumulerent & retirerent ung petit a part, & consulterent,
& debatirent long temps: puis conclurent que l’opinion du frere de
L’admiral, debvroit sortir son effect: car ce moyen estoit le meilleur,
& le plus expedient sans consumer le temps en ceste fascheuse guerre. Et
lors tous en general disoient a L’admiral, que il ne debvoit refuser
ceste requeste a son frere, puis que si instamment l’en prioit, & que
ilz ne avoient aulcune dubitation, que de celle bataille, il ne obtint
la victoire: & ce disoient ilz, pource que il estoit merveilleusement
vertueulx chevalier, & avoit accomply plusieurs entreprinses.
Tout subit que ilz eurent exprimé leurs deliberations, L’admiral appella
son frere, & luy dist, vous me avez tant persuadé par voz continuelles
instigations, que contrainct suis de obtemperer a vostre requeste.
Parquoy ne reste plus que de sçavoir se la dame se vouldra condescendre
a vostre vouloir, & de cela je vous en laisse la charge. A ces motz fut
grandement letifié le frere de L’admiral: Et en se tournant vers moy
dist ainsy, Chevalier je faictz tant d’estime de vostre vertueuse
magnanimité, que je croys que plustost vous exposerez au peril de la
mort, que de faire ung acte qui peult maculer vostre splendide renommee:
Et pour ce sans aulcune difficulté (apres avoir receu vostre foy en
hostage) vous sera permis de vous pouvoir transmigrer en la cité: Et
annoncerés a la dame nostre conception, laquelle distinctement je vous
veux exposer: c’est que si elle desire de terminer ceste odieuse &
desplaisante guerre, faire le pourra: moyennant que vous ou aultre de
ses chevaliers vueille entreprendre la bataille comme je ay predict. Et
se il advenoit que son chevalier demeurast vainqueur: nous promettons de
lever le siege de devant ceste Cité: sans jamais leur inferer aulcunes
molestes. Mais encores (s’il luy playst) aurons ensemble perpetuelle
confederation. Et s’il advient que les dieux me donnent la victoyre,
d’elle & de sa cité pourrons faire selon nostre discretion, sans que
elle puisse plus insister au contraire. Et cela est nostre ultime
volunté, dont vous luy pourrez faire le recit.
Dictes ces parolles, les iniques gens qui m’avoyent amené, disoyent.
Monsieur si vous desirez d’estre bien acertené de sa promesse, faicte
luy promettre la foy qu’il doibt a s’amye: laquelle il ne vouldroyt
aulcunement enfraindre, car il a si grande affection a elle, que pour
perturbation ne timeur de mort qu’il eust eu, jamais ne s’est abstenu
d’en parler. Telz propos provocquerent a rire le frere de L’admiral, &
me dist. Puis que vous estes si parfaictement amoureux, je ne veulx
aultre promesse, que la foy que vous debvez a vostre dame. A quoy je
feis telle responce. Monsieur bien vous debvez tenir asseuré par cela:
car plustost que de l’enfraindre, m’exposeroye a plus grand peril, que
les erreurs du laberinte de Crete: & puis que tant de felicité de par
vous m’est concedee, que puis aller les nouvelles annoncer (apres
licence & congé de vous) me departiray, pour expedier la charge de ma
commission.
En disant ces motz me departis, ayant deposé & osté la plus grande
partie de ce qui mon cueur molestoit, & disoye: O souverain & exalté
Dieu, quelles graces te pourray je referer? verbales ne seroient
suffisantes, car de sapience tu es autheur: reales aussi ne seroient
elles, car de tout tu es dominateur. Te offrir la vie que tu m’as
conservee, ne seroit riens: car d’icelle tu es fabricateur. Mais pour ne
succumber en ce vituperable vice d’ingratitude assiduellement en ton
sainct temple mon holocauste te exhiberay, en proferant telles parolles:
joyeusement cheminoye avec une certaine esperance de parvenir a mon
attendue suavité: & quand je feuz parvenu a la Cité, a peine pouois
aller pour la multitude du peuple qui affluoit en tour de moy. Et
disoient, voyez cy venir le chevalier que l’on presupposoit estre mort,
dont la fleur des chevaliers lequel est son compaignon est si
excessivement irrité. L’ung de ceulx qui prononçoient telz propos le
alla annoncer a Quezinstra: lequel en fut si joyeulx, que par plus grand
desir ma venue attendoit, que ne faisoient les dames de Grece, la venue
de leurs mariz. Finablement en sa chambre conduict, il me fist une
reception qui moins ne fut magnifique que benigne: & ne nous peusmes
contenir de jecter quelques larmes cordialles: puis apres aulcuns
gratieux & doulx arraisonnemens, luy manifestay la cause de ma venue. Et
a l’heure sans dilation, nous transportasmes au palais auquel la dame
assistoit avec grande compaignee de chevaliers. Et lors avec deue &
convenable reverence, la saluasmes ensemble toute la noble assistance,
lesquelz furent tous esmerveillez de ma venue: car ilz estimoient que a
la bataille j’eusse esté execrablement occis. Mais quand ilz me veirent,
ilz furent merveilleusement resjouys: & fus de tous gratieusement receu.
Et par especial de la dame: Laquelle benignement s’enquist quelle
infortune m’estoit intervenue, qui avoit esté occasion de mon absence: a
laquelle le plus modestement que je peuz, luy exprimay le tout sans
riens reserver: puis luy commençay a narrer le vouloir de L’admiral
selon la charge qui m’estoit enjoincte, sans exceder les metes de mon
expresse commission. Et quand elle eust le tout distinctement entendu,
elle demeura merveilleusement pensive: puis apres a son parler donna
telle principe: & dist a ses familiers que c’estoyt chose tresurgente de
bien consulter cest affaire a ce que l’on print sur ce faire bonne
deliberation. Et a l’heure les plus experimentez & sçavans commencerent
leurs consultations, & furent quelque temps sans deliberer: puis apres
pour finale resolution conclurent & dirent que si le chevalier estrange
vouloit entreprendre la bataille, que ma dame ne debvoit user de refus:
Et qu’ilz avoyent ferme credence sans aulcune dubitation qu’il
obtiendroyt la victoyre. Incontinent ces parolles dictes, la gentille
Dame qui de beaulté & de sens les aultres precedoyt, adressa son propos
a Quezinstra, & luy dist: Noble chevalier vous avez entendu l’opinion de
mes gens: lesquelz par evidence demonstrent avoir en vous esperance
totalle: Et de ma part aussy croys indubitablement, que si vostre
magnanimité se veult condescendre a prendre la charge de ceste chose:
que a l’honneur & utilité de vous & de moy l’entreprinse sera accomplye:
mais de ce ne vous ose requerir, considerant que vous n’estes mon vassal
ne subject: parquoy vous n’estes obligé de ce faire. Mais toutesfoys si
tant de felicité m’estoyt concedee, que quelque vertu divine a ce faire
vous inspirast, je me reputeroye a perpetuité obligee a vostre noblesse.
Tout ainsi estoyt Quezinstra aux parolles de l’angelicque princesse
ententif, que fut la royne de Chartage aux lamentables commemorations du
piteux Troyen. Et ainsi luy respondist.
Tresillustre Dame soyez certaine que le begnin recueil & honnorable
traictement que nous avez faict, a causé tel efficace en mon cueur, que
j’ay une extreme tristesse de vostre presente calamité & misere, pour de
laquelle vous liberer, m’exposeroye a plus grand peril que ne feist
Hypomenes par entreprendre la course contre la pucelle Athalanta. Et
pour ce quand il vous plaira pourrez mander que vostre chevalier sera
prest & appareillé demain a telle heure, qu’ilz seront disposez pour le
recepvoyr: & ne soyez timide de ce que vostre ennemy vous provocque:
Mais vous recordez de ce que la Royne Semiramys escript au Roy D’inde:
que la bataille consiste en la vertu, & non pas aux parolles. Tout subit
la response de Quezinstra ouye, ma dame voulut promptement envoyer ung
messagier: mais je luy dis que sans dilation convenoyt que retournasse
comme je l’avoys promis: car plustost vouldroye mourir: que rompre foy.
Mais premier que partir, par instantes prieres voulus persuader
Quezinstra: affin qu’il me laissast faire ceste bataille: ce qu’il ne me
voulut conceder, me disant qu’il croyoyt bien que j’avoye assez vigueur
de cueur, & force de membres pour ce faire: mais d’autant qu’il estoyt
plus experimenté que moy, encores seroit la chose plus seure. A ces motz
(pour luy complaire) me desisté de mon opinion: & ainsi me departiz: &
moy parvenu au magnificque pavillon de L’admiral, feis ample rapport de
ce que l’on m’avoyt donné charge de reciter: Mais incontinent que son
frere eust entendu ma narration, me demandat quelle estoyt l’occasion
pourquoy je n’entreprenoye le combat: a quoy je luy feis response que
tresaffectueusement eusse desiré de le faire: mais pour satisfaire au
vouloyr d’ung mien compaignon, qui bien autant estoyt desireux que moy,
je m’en estoye desisté: affin de ne encourir son indignation: plus
oultre ne se enquist le chevalier, & se deporta de en plus tenir propos,
jusques a la sequente journee que les deux chevaliers assisterent au
lieu designé pour le singulier combat.
Combat de deux champions pour appaiser une guerre.
Chapitre. XIIII.
[Illustration]
Apollo sur la queue du supernel escrevice precipitoit son tresgrand
veloce curre, illustrant le meillieu de sa sphere par violente chaleur:
& faisoit mourir tous terrestres fruictz, quand les deux vertueulx
chevaliers en la presence de plusieurs a l’heure assignee se trouverent.
Le frere de L’admiral estoit richement armé & si estoit monté sur ung
puissant & leger cheval: car il estoit extraict de l’ung des chevaulx de
Mars, & d’une Elephante. Quezinstra ne avoit aultres armes que ses
blanches: mais l’ung des parens de Madame luy avoit faict present d’ung
cheval, qui estoit extraict de la rasse de Pegasus. Beau faisoit veoir
la singuliere magnanimité des deux nobles chevaliers, desquelz la valeur
estoit si grande, que milles langues de Poetes ne la sçauroient
exprimer: car chascun d’eulx se demonstroient assez pleins de proesses,
pour attendre le fier, superbe & cruel Dieu Mavors: lequel toutesfoys
fist grande timeur aux merveilleux Geans. Ce pendant que toute
l’assistence tant d’une part que d’aultre extolloient la vertueuse
contenance des deux champions: par si grand impetuosité se esmeurent,
que l’espouentable bruyt qu’ilz firent au rencontrer de leurs lances, ne
fut moindre que celluy du mareschal de Juppiter Vulcan fabricateur des
tonnerres & fouldres. Il sembloit que de son siege fut precipité,
l’anticque Saturne, avec toute la machine, soubtenue par le puissant
Athlas. Le belliqueulx Quezinstra attaignit le Chevalier au millieu de
l’escu, tellement qu’il le penetra jusques a la chair: & de ce coup fut
porté par terre: & pareillement fut attainct Quezinstra sur l’escu, & ne
peut evader qu’il ne tumbast: mais il se releva le premier: si mist la
main a la bonne espee, & courut sus au chevalier qui promptement se
estoit relevé: si luy donna tel coup sur le bras dextre, qu’il le fist
agenoiller ung genouil. D’aultre part le chevalier donna ung merveilleux
coup sur le heaulme a Quezinstra: puis cuida recouvrer: mais le gentil
Quezinstra par son agilité saulta a costé, & ne fut attainct: le coup
descendit en terre: tellement que a peine peust son espee retirer. Et ce
pendant le courtoys Quezinstra attendit jusques a ce que il l’eust
retiree. Puis commencerent a eulx entredonner sy tresmaulvais & enormes
coups, qu’ilz detrencherent & percerent de toutes partz leurs escus &
leurs harnoys: sy furent long temps, que l’on ne pouvoit juger, lequel
obtiendroit la victoyre: qui fut occasion de causer merveilleuse timeur
aux assistans, tant d’une part que d’aultre. Mais l’extreme tristesse &
craincte que je avoye, excedoit celle de eulx tous. Tant dura celle
bataille, que les chevaliers estoient tant fatiguez & travaillés, que il
ne estoit possible de plus: toutesfoys Quezinstra ne se demonstroit si
las, que le frere de L’admiral: lequel en se couvrant le mieulx que il
pouoit de ce qu’il luy restoit de son escu, ne faisoit plus que
souffrir: en sorte que d’ung coup que Quezinstra luy donna sur le
heaulme: il le fendit & divisa en deux partz: & luy fist une grande
vulneration, & tumba le heaulme a terre, & le chevalier quant & quant.
Et pource que il avoit beaucoup perdu de son sang, ne se pouoit relever:
ce que voyant le noble Quezinstra, se approcha de luy & le ayda a
relever. Et quand le frere de L’admiral considera la debonnaireté &
courtoysie de son adversaire: luy dist ainsi.
O victorieux chevalier, bien est temps que je me desiste de plus vouloir
resister contre vous: & que me mettes du tout en vostre mercy: mais puis
que aux immuables cieulx ainsi plaist vostre valeur inestimable
accompaignee de benignité, me faict reputer felice de estre dompté &
suppedité par le plus preux chevalier de l’universel: auquel je ne veulx
refuser de me rendre obeissant: avec certaine deliberation de tousjours
perseverer en vostre felice servitude. A ces motz respondit Quezinstra,
monsieur, je vous asseure que tresjoyeux suis de me avoir experimenté
contre ung si vertueux chevalier comme vous estes: car je vous puis
nommer la fleur de tous ceux que je trouvay jamais, depuis que je ay
donné principe a l’exercice de l’art militaire: & si par vostre
benignité me faictes ouffre de vous dedyer a mon service, soyez certain
que je ne veulx faillyr de vous faire ouffre reciprocque: car il ne
seroyt en ma faculté de vous remunerer du grand bien & singulier
plaisir, que par vostre moyen m’a esté faict en preservant de mort le
myen compaignon: lequel je n’ayme pas moins que moymesmes. Et pour ce me
repute a vous perpetuellement obligé, comme sy ma propre vie m’aviés
conservé. Ces parolles dictes tenant la main l’ung a l’aultre, s’en
vindrent au pavillon de L’admiral: lequel s’estoyt absenté pour ne
pouvoir plus souffrir l’anxieté qui le molestoyt, pour la timeur qu’il
avoyt que en ceste bataille son frere ne receust mort. Mais quand il le
veist (combien que ce luy fust chose griefve a tolerer, de ce qu’il
estoyt vaincu) sy fust il aulcunement reconforté, & feist assez bon
recueil a Quezinstra: puis luy dist, chevalier je voys apertement que
les Dieux ne sont favorisans aux superbes courages: mais au contraire
les mactent & oppriment, ainsi que je congnoys par moy, qui estimoys que
nul ne peust resister contre ma puissance: laquelle je croyoys estre
invincible, & avoys entreprins de totallement expugner ceste noble cité:
& si mon cruel & inique desir eust sorty son effect, j’avoye conclust de
continuellement affliger la dame, en luy inferant, & faisant diversitez
de tourmens: combien toutesfoys que jamais sa purité & sincerité ne me
ayent offensé: car pour le reffuz qu’elle a faict de moy, ne se doibt on
esmerveiller ne luy ascripre ou attribuer a coulpe: Car presentement les
raisonnables considerations me contraignent de dire, que de vray sens
elle eust esté alienee: si elle eust acquiescé a ma requeste: car a sa
gentille jeunesse, ne convient homme si antique, debile & cassé comme je
suys. A ces motz se print a soubzrire Quezinstra: & riens ne luy
respondit. Ce pendant furent mandez les chyrurgiens, pour applicquer
quelques medicamens aux vulnerations du frere de L’admiral: lequel ilz
trouverent merveilleusement blecé: toutesfoys n’y avoit peril de mort.
Ilz voulurent regarder aulcunes petites blessures de Quezinstra: mais il
dist que necessairement convenoit qu’il retournast a la cité, ou tout a
loysir y pourroit faire adapter quelques oingnemens aptes a le secourir.
Et pour ce sans plus delayer, prinsmes congé de L’admiral & de son
frere: lequel se contristoit fort de ce qu’il estoit si griefvement
blecé: & plus detestoit son acerbe fortune (qui a l’occasion de ses
playes l’empeschoit de nous associer) que pour l’extreme douleur qu’il
en sentoit: car sans cela, avoit deliberé de nous tenir compaignie en
toutes noz adventures bonnes & adverses. Mais considerant qu’il n’y
pouvoit remedier, patience luy fut necessaire.
Ainsi doncques nous en retournasmes avec grand hylarité de cueur: car
jamais Octovian ne fist plus joyeulx retour de Egypte, que nous fismes
en la Cité, en laquelle fusmes avecq grande benevolence recueilliz &
acceptez: & nous fut exhibé & monstré plus d’honneur, que ne feirent
oncques les Grecz au magnanime filz de Thetis. Et comme nous feusmes aux
degrez du palais, sortit la Dame, & vint au devant de nous, & quand elle
fut approchee, estroictement nous embrassa: & quasi en larmoyant dict:
auquel de vous je reste plus redevable, discerner ne le pourroye: ou a
vous Quezinstra, pour me avoir esté vray protecteur & deffenseur: ou a
vous Guenelic, en faveur duquel plus a esté la chose entreprinse, que
pour aultre cause: car depuis que fustes prisonnier, vostre compaignon
fut si anxieulx, que nullement ne se peult consoler jusques ad ce que il
fut certioré de vostre bonne convalescence. Parquoy je puis bien
imaginer, que autant l’a faict pour vous restituer votre liberté, que
pour la pityé & commiseration dont il a esté commeu pour me veoir en
telle calamité. En disant telles parolles, entrasmes en la salle, puys
tout subit furent mandez chyrurgiens pour subvenir a Quezinstra: Et eulx
venuz, applicquerent a ses vulnerations medicamens convenables pour
mitiguer toute douleur quelque acerbe qu’elle fust. Ces choses faictes,
commencerent les chevaliers, dames & damoyselles a eulx resjouyr, & se
passa le jour en toute recreation & delectables plaisirs. Puis venue
l’heure que Somnus excite les lassez membres a prendre repos, nous
retirasmes en nostre chambre: si fust concedé au corps le petit repos,
que la briefve espace nocturne nous prestoit.
Despart des deux chevaliers compaignons, des dons de la Dame, & de leurs
nouvelles adventures.
Chapitre. XV.
[Illustration]
Ja commençoyt la triste Progne de la belle Aurora prononcer
l’advenement, quand L’admiral fist lever le siege, & de devant la noble
Cité se absenterent: & ce jour mesmes deliberasmes de mettre ordre a noz
affaires pour partir de brief: car Amours avec si grande vehemence me
stimuloit: que continuellement persistoye d’instiguer & incliner
Quezinstra au desiré partement & tellement le persuaday, que le
troisiesme jour prismes licence & congé de la gentille princesse: de
laquelle feusmes suffisemment guerdonnez, & entre aultres choses, par
singularité nous fit present de deulx aneaulx merveilleusement riches:
Et en les nous presentant, commença a telles parolles proferer:
Quezinstra, voyez cest aneau: lequel pour dignité ou valeur je ne vous
donne: mais pour ung fidele record de celle qui jamais jour de son
vivant ne vous oublira: puis se retournant vers moy: ainsi me dist.
Guenelic, je vous supplie que de tel cueur vueillez accepter ce petit
don comme je le vous presente, Car ce n’est moindre vertu de gracieux
recevoyr, que le liberal donner: & si vostre plaisir estoyt d’en faire
present a vostre amye, ce me seroyt une delectation: estimant que en luy
voyant porter, perpetuellement auriez souvenance de moy. A ces gratieux
propos modestement luy respondismes, ma dame nous lisons qu’il ne fault
boire synon quelques petites liqueurs du fleuve Lethés, pour les choses
preterites oublier: Mais plus tost consumerions tout le fleuve, que la
souvenance de vous, nous tournast en oblivion. Et pour ce ma dame soyez
certaine que nous pouvez estimer a perpetuité voz loyaulx & fidelles
serviteurs. Apres avoir ce dict, elle s’approucha de nous, & son chef
sur noz espaulles colloca, & ensemble nous baisa & embrassa puis en
prenant congé d’icelle, la laissasmes toute triste & pensifve.
Ainsi nous departasmes de la Cité de Elyveba: & quand feusmes sur la
mer, donnant la voile au vent surmontasmes Rhodes & le Royaulme de
l’anticque Saturne, mais tant nous mesadvint, que par l’impetueux
soufflement des ventz Eurus & Notus, fusmes fort travaillez & avec ce
les impetueuses undes toute nostre gallere emplyssoyent, tellement que
pour la charge s’enclina l’arbre: en sorte que en nous voyant l’on eust
peu juger que tous feussions antipodes. Toutesfoys par faveur de celluy
qui l’arche du grand pere de semblable peril libera, parvinsmes en une
isle assez convenable pour prendre repos, & refociller noz fatiguez &
debiles membres, ce que nous feismes. Puis apres nous revinsmes sur la
mer, & en petit de temps feusmes en la cité D’athenes: puis parvinsmes
en la cité dont celluy fut fondateur, qui par le commandement de Pallas
sema les dentz de serpens, dont nasquirent chevaliers armez, &
appareillez a faire bataille. Departis de la, allasmes en la haulte
Mycene, qui de nous fut totallement visitee: & depuis feusmes
transportez au port d’une petite cité nommee Basole, ou deliberasmes
sejourner quelque temps pour aulcunement nous restaurer. Mais plus tost
ne furent troys jours passez, que le repos ne me fut fascheux, pour la
singuliere affection que j’avoye de veoir celle, pour laquelle
retrouver, eusse voluntairement cheminé jusques aux cuisantes undes
infernales.
Ainsi doncques estoye accompaigné de desir qui continuellement me
stimuloit: parquoy impossible me fut de plus dissimuler en face
l’anxieuse tristesse qui en mon cueur estoyt latitee, & incontinent en
feis indice: tellement que Quezinstra en eust certaine evidence, & me
dist. Guenelic je m’esmerveille a quelle occasion vous differez de me
enucleer & declairer vostre conception: ne sçavez vous que vostre
contentement autant d’hylarité me causeroit, qu’il pourroit faire a vous
mesmes si aultrement vous l’estimez, de la verité seriez
merveilleusement aliené: car si a l’experience se doybt foy adjouster,
je vous en laisse le jugement. Et a l’heure ainsi je luy respondis.
O trescher amy, tousjours vous ay congneu fidele, discret, gracieux &
amyable: mais la cause qui m’a instigué a conserver en silence le desir
que j’ay de partir a esté par craincte de vous trop importuner. Mais
puis que par la subtilité de vostre esperit, mon travail avez comprins,
selon vostre discretion donnerez secours a ma triste & debile vie. Ces
parolles dictes Quezinstra donna ordre a nostre affaire pour partir le
lendemain, ce que nous feismes: car incontinent que Apollo commença son
beau chef a demonstrer, nous remismes a naviger les undes marines: &
feusmes transportez en l’isle ou le fugitif Dyomedes les membres laissa.
De la passasmes la Maufredonie, & le perilleux mont aucontain avec les
Pisanriences fosses posaniriemes: puis a l’anticque cité, doubteux
refuge a la Cesarienne region. De la departiz parvinsmes a la cité de
Lubion, ou nous retirasmes ung petit. Et ce pendant feusmes advertiz que
estions assez proches d’une Cité, laquelle estoit asiegee pour la
rebellion que les habitans avoient faicte a leur prince. Ceste cité (le
nom de laquelle estoit Bouvacque) estoit habitee de gens pervers &
iniques: lesquelz ne vouloient obeyr ny avoir de superieur: Car au moyen
de leurs superbes oultrecuydances, leur estoyt advis, que nul ne les
pourroit dompter. Quand Quezinstra eut ces nouvelles distinctement
entendues, par instantes prieres me persuada de nous transmigrer en
l’ost qui residoit devant la cité, & de nous offrir au service du
prince: affin que peussions faire œuvres dignes de memoyre. Et je
considerant que sa requeste estoyt de vertu accompaignee, ne me sembla
chose licite de differer l’accomplyssement, combien que ce me fust chose
tresgriefve, mais pour luy gratifier, dyssimulay & dytz, que telle
entreprinse ne me desplaysoyt. Et incontinent ces parolles dictes
commençasmes a nous preparer: & nous absentasmes de la cité: pour nous
transporter en l’ost qui n’estoit que a quatre mille de la. Parquoy en
petit de temps y parvinsmes. Mais premier que parvenir en la presence du
prince, feusmes de plusieurs interroguez, pour sçavoir que nous venions
chercher, & investiguer entre eulx: ausquelz nous feismes response: que
la cause motive qui a ce faire nous instigoit, n’estoyt aultre que
l’aspirant desir que nous avions de faire au prince quelque service, qui
a sa celsitude fut aggreable. Et lors feusmes conduyctz au tref du
magnanime seigneur: lequel estant informé de nostre bon vouloyr, nous
receut benignement en nous acceptant voluntairement a son service. Et
depuis ce jour furent continuellement donnez dyvers assaulx a la Cité:
Ou Quezinstra & moy ne fallismes de nous trouver: & sy vertueusement
nous y portasmes, que ce nous fut occasion d’acquerir totallement la
benevolence du prince: & nous excitoyt tousjours de perseverer, nous
promettant que de noz services ne demeurerions sans convenable
remuneration.
Long temps fut le siege devant la Cité, sans ce qu’il fut en nostre
faculté de la pouvoir totallement expugner. Mais ung jour l’assaillasmes
de toutes partz si vigoureusement, qu’ilz ne pouvoyent resister, combien
qu’ilz en feissent tout leur effort. Mais Quezinstra faysoyt tant
d’armes, que tous estoyent timides de le rencontrer: car pour
l’impetuosité de ses coups menoyt tel bruyt, que Boreas entrant dedans
une tourbe de nues & collidant l’humide ayr en icelles assemblees, en
arrachant des mains des Ciclopes les forgees tonnerres & fouldres
premier qu’ilz les ayent presentees a l’altitonant filz de Saturne:
estant en telle fureur oppressa merveilleusement les ennemys. Ce que
voyant le Prince, commença a exhorter ses gens, leur disant que ceste
journee pourroyent facilement debeller leurs adversaires, se
pusillanimité ne les empeschoit. Les chevaliers ainsi stimulez de leur
prince, commencerent tous a prendre cueur: & a l’exemple de Quezinstra
se porterent si vertueusement, que les superbes Cytoyens ne les
pouvoyent plus souffryr: Ce estoyt une chose horrible & espouventable de
ouyr les complainctes & gemissemens des mourans, dont il y avoyt infiny
nombre. Et si long temps dura ceste enorme & execrable bataylle, que
finablement plus par la prouesse de Quezinstra que par aultre moyen fut
la ville subjuguee & prinse. Et en verité puis bien dire, que riens ne
furent les victoyres obtenues par Hannibal en Ausonye au respect de
ceste ycy. Ilz entrerent victoryeusement en la Cité: & croyez que riens
ne fut la Gamenonicque proye, ne la conqueste de Colcos, en comparaison
de celle que je vous narre: il me sembloyt estre en la Cité Priamide: ou
en celle des Sagontes, pour les lamentables vociferations & pyteuses
ululations feminines: qui redondoyent jusques au ciel empyrien.
Toutesfoys a l’instigation de Quezinstra, le prince feist publier &
cryer sur peine de la hart, que l’on cessast de les plus molester, puis
apres feist congreger & assembler les survivans: & eulx venuz, les
commença a regarder d’ung regard qui moins n’estoyt cruel que celluy de
Hector, quand aux nefz Grecques le feu portoyt. Et lors avec une acerbe
prononciation, leur a dist telles ou semblables parolles.
O vous hommes sceleres & maulvais, soyez certains que je ay esté
certioré par mes ambassadeurs, que par plusieurs foys vous ay transmis:
lesquelz ce sont de entre vous qui estoyent inveterez & endurcis en
leurs infelicitez sans vouloir extirper ny abollir leurs anticques &
accoustumees rebellions. Et pour ce considerant voz manifestes
iniquitez: c’est chose tresurgente, que rigueur de justice & odieuse
vengence soyt faicte des rebelles qui ne sont timides de offenser leur
droicturier seigneur. Et pourtant apres la deliberation de mes hommes
fideles, croyez indubitablement que de voz malefices serez griefvement
punyz.
Ces parolles ainsi par le Prince proferees, les pouvres vaincuz furent
reduictz en une extreme perplexité, attendans l’ultime determination de
leur prince: lequel apres avoir ouy diverses opinions de ses gens, se
arresta a celle de ung anticque chevalier: lequel dist que il ne
conseilloyt de les faire mourir: car la mort que subitement ilz
souffriroient, imposeroit fin a leurs peynes. Parquoy la punytion ne
seroit si griefve, que de leur administrer une penible & fatigieuse vie,
comme pourroit estre de les dedyer aux perpetuelz services de quelque
cruel maistre de galleres, ou la seroient deputez a l’exercice de la
mer. Et comme bestes silvestres sembleront estre transformez: si
souffriront une continuelle peine pour l’aspre castigation des enormes
coups dont (selon la coustume) ilz sont incessamment molestez. A l’heure
eust esté mise ceste sentence a execution, n’eust esté le noble
Quezinstra: lequel commeu d’une compassion interieure, son honneste
propos au prince, & telles parolles sagement profera.
Monsieur combien que ces Citadins par leurs temeraire folie, ayent
presumé avoir d’eulx mesmes l’entier empire & gouvernement: & vous
vouloyent frustrer totallement de vostre droict successif & hereditaire:
supposé que par cela ilz ayent desservis tresgriefve punition, il me
semble toutesfoys, que clemence doybt estre preferee a la rigoureuse
justice: & vous debvez recorder du victorieux Jule Cesar, lequel apres
que par liberalité & prodigalles largesses il eust attraict &
reconciliez la plus part de ses ennemys, delibera de vaincre le surplus
par urbanité & clemence: & facilité de pardonner, dont il prospera
tellement: que il porta ses victorieuses aygles, nonobstant la severité
du senat Romain jusques au Capitole, & sacrifia au protecteur de sa cité
Juppiter. Bien vous l’ay voulu rememorer tresillustre prince: affin de
vous exciter a extirper toute rigueur de vostre noble cueur: a ce que
ceste vertu de clemence qui bien est conveniente a vostre altissime
noblesse, y puisse retrouver le lieu de son accoustumee residence qui
par yre a esté de rigueur occupé. Incontinent que Quezinstra se fut
reduict es termes de silence, le prince demeura quelque espace pensif,
Puis apres commença a refrener son yre, qui fust occasion de luy faire
telles & semblables parolles former: Vertueulx Chevalier, vostre
narration par telle sorte est limitee, que plus contiennent les
sentences, que ne font les parolles: lesquelles en sy grande efficace me
sont au cueur inserees, que en faveur de vous me veulx totallement
desister de l’appetit que j’avoye de user de vindication: combien que
ces gens pervers & iniques aient commis & perpetrez une griefve offense,
au moyen de leurs obstinations. Mais quand je considere que par vostre
valeur inestimable, ilz ont esté suppeditez: bien me semble raisonnable
vous estre permis, de (selon vostre discretion) pouvoir disposer tant de
leurs vies que de leurs biens & facultez, ce que liberallement je vous
concede: & si de aultre chose vous prend envye, ne differez de m’en
faire sçavant sans aulcune dubitation de trouver reffus a chose que
puissiez requerir.
La debonnaireté d’ung prince envers ses subjectz. Avecq la poursuitte
des adventures des deux chevaliers.
Chapitre. XVI.
[Illustration]
Apres la prononciation de ces parolles, Quezinstra fut merveilleusement
joyeulx. Et se efforça de referer au prince les remercimens deuz &
convenables, puis en adressant son propos aux Citadins, leur feist
plusieurs remonstrances pour les instiguer a adnuller leurs superbes
oultrecuidances, sans jamais user de rebellion contre leur Prince,
lequel avoit refrené sa fureur, en preferant benignité a rigoureuse
vengeance: qui les debvoit stimuler a perpetuellement observer fidelité
envers la supreme clemence & doulce mansuetude d’icelluy leur
droicturier seigneur. A ces motz furent les Citadins reduictz en une
incredible hilarité, comme ceulx qui se veoyent restituez en leurs
libertez: lesquelz par avant estimoient d’estre condempnez au dernier
supplice: ce que bien avoient merité, a l’occasion de leurs sedicieuse
entreprinse: mais eulx voyant qu’ilz avoyent impetrez mercy par les
intercessions du noble Quezinstra, eulx estans encores prosternez aux
piedz de leur Prince, ne se leverent que premier ne eussent dictz telles
parolles.
Prince magnanime puis qu’il a pleu a vostre altitude d’extirper de
vostre noble cueur la juste yre que contre nous aviez conceue, & vous
condescendre a la facilité de pardonner, nonobstant la griefve offense
par nous perpetree envers vostre noblesse. Bien debvons estimer que
vostre institution naturelle, & vraye gentillesse a ce faire vous
provocque: & aussy demonstrez que bien estez memoratif de ce que
testifie & dit la saincte escripture, c’est que ceulx sont felices qui
seront misericords: car misericorde ilz ensuyvront. Et par ce s’entent
qui n’est chose plus apte a la fruytion de la vie bien heuree que est le
oublier des facheries souffertes. Et a ceste occasion avons certaine
evidence que ces evangelicques parolles sont en vostre cueur descriptes:
que plus fermes en ung metail ne se pourroyent engraver. Car considerant
noz iniquitez, ne estoyt a presupposer pouvoir jamais trouver paix ne
reconciliation envers vostre celsitude: mais vostre urbanité a esté
superieure: & a esté si puissante que elle a mitigué, & finablement
adnichillé la ferocité, ce qui vous doibt tourner en perpetuelle
louenge: car entre les dons & graces de corps & de l’ame, celle seulle
propre & peculiere vertu est ascripte a Cesar Auguste: duquel selon que
puis concepvoir, vous estes vray exemplaire. Dont en ces considerations
pouvons juger tresfelice le peuple, sur lequel tel prince domine: & pour
ce ayant adnichillé en nous toutes superbes rebellions, avons deliberé
de donner principe au fidele servir, & en icelluy perseverer: Et si
aultrement le faisons que la bouche le prononce, nous obsecrons la
supernelle divinité, que en vivant, toute splendissante lumiere nous fut
nuysible: & en mourant, puissent demeurer nous miserables corps
inhumaine pasture de cruelz animaulx: & l’esperit par lieux obscurs,
caligineux & tenebreux: soit tousjours sans aulcun repos ne
tranquillitez errant: bien sommes certains que a l’occasion de nos
sceleritez preterites, serez facile a suspecter de nous quelque chose
sinistre: mais les aggreables services que pour le futur esperons faire
a vostre sublimité vous donnera manifestes demonstrances que nous sommes
totallement reduictz a la vraye lumiere de raison, dont pour quelque
temps avons esté grandement alienez.
Apres que ilz eurent imposé fin a leur parler, le prince les fist lever,
& ne leur dist autre chose sinon que ilz gardassent que leurs parolles
ne feussent proferees par faintifve dissimulation, mais feissent en
sorte qu’elles ne feussent differentes aux effaictz.
Et apres que il eust ce dit, se adressant a nous entra en plusieurs
devises & raisonnementz, a quoy nous feismes responces, les plus
modestes qu’il nous fust possible. Et ainsi devisant se consuma ceste
journee: mais la sequente le prince voulut que Loix feussent instituees:
qui depuis furent autant estimees, que furent jadis celles de Ligurgus:
si furent par les habitans si bien observees que perpetuellement
conserverent entre eulx une vraye concorde & singuliere amytié. Peu de
jours apres telle institution pour me estre le sejour tedieulx &
ennuyeulx, selon ma coustume par continuelle instigation commençay a
persuader Quezinstra a la briefve departie, laquelle il ne voulut
differer: mais pour a mon affectueux desir satisfaire, promptement se
consentit a prendre licence & congé du prince: parquoy sans dilation
nous transmigrasmes en une riche & tresaornee salle ou le prince avec
aulcuns de ses familiers assistoit: & apres la reverence faicte,
Quezinstra donna tel principe a son parler.
Tresvictorieulx & vertueulx prince, puis que la disposition divine se
est inclinee a vous impartir tant de graces, comme subjuguer la
superbité des rebelles: Et oultre plus les reduyre selon la vraye
equité: En laquelle je puis conjecturer tous d’ung vouloir unanime, sont
deliberez de perseverer: dont nous sommes merveilleusement joyeulx, a
cause du doulx accueil que vostre noblesse nous a faict dont ne seroit
en nostre faculté de rendre service qui au merite du grand benefice
(pour recompenser) fut condigne: car a ce faire mille ans ne
souffiroient, neantmoins n’y a deffault de bon vouloir: Car certain
debvez estre que avions deliberé, de ne jamais partyr jusques a ce que
vous eussiés l’expedition de ceste facheuse guerre: mais puis que de
telz fatigues estes liberé, apres avoir impetré congé de vostre
seigneurie, nostre deliberation est telle, de ceste inclyte cité nous
licencier.
Cela dict le prince se demonstra aulcunement triste, & ne respondist
promptement. Mais quand il commença a son parler former, il dist ainsi:
nobles chevaliers, a quelle occasion avez vous desir de vous absenter de
ma court, est votre departie si tresurgente, que ne la pourriés
aulcunement differer, il me semble que en sy grande diligence ne vous
debvez separer de celluy qui bien vouldroyt congnoystre voz desirs, pour
en grande promptitude les accomplir: ce que bien me sens obligé de
faire, comme a ceulx qui m’ont esté vrays protecteurs & defenseurs. Et
sans la faveur desquelz n’eusse peu achever mon entreprinse. Parquoy a
bonne raison me doibs contrister, si je suis destitué de l’ayde de ceulx
qui me seroyent unicque refuge, si aulcuns de mes malveillans
temerairement se esforçoyent de me invader. Et pourtant a l’occasion de
l’extreme tristesse que vostre partement me pourroyt causer, je vous
veulx induyre & convertyr a muer d’opinion, & de ce tresaffectueusement
vous en supplye. Apres les dessusdictes parolles, Quezinstra telle
response luy feist.
O noble prince, si nostre vouloir n’estoit en la puissance d’aultruy,
point ne seroit necessaire de vostre altitude tant humilier, comme de
nous supplyer: mais pourriez user de commandemens, ausquelz nous
vouldrions totallement obeyr. Mais pour n’estre le demeurer en nostre
faculté vous plaira nous excuser. Et lors dist le prince assez
evidemment, je congnoys que vostre propos est si ferme, que sans grande
difficulté d’icelluy ne vous pourroye divertir. Toutesfoys quand aultre
chose ne puis faire, tresinstamment vous prie, & sur la foy de
gentillesse vous conjure, de m’exprimer la cause pourquoy vous ne estes
en vostre liberté. Et a l’heure mon compaignon me regardoyt en
soubriant, & me dist que ceste requeste honnestement nous ne pourrions
denier: ce que voyant, le chef baissé comme ung homme verecundeux, Je
luy dis: que Amour de dame me pressoyt & stimuloyt de voyager. Et quand
le prince entendist que pour amour sensuel tant travailloye, commença a
proferer telles parolles.
O Guenelic la singuliere affection, & ardente benevolence, que j’ay
envers vous, me contrainct a vous exhorter de vous aliener de ceste
mortelle sollicitude: & considerez que ce n’est acte d’homme prudent,
ensuyvre la sensualité, & laysser la rayson: Car nous ne meriterions le
nom des creatures raysonnables, si la raison vers nous aulcung lieu ne
tenoit. Et pour faire demonstrance que avec icelle vous voulez conformer
plus ne ensuyvez ceste effrenee lascivité: delayssez ceste immoderee
rage, qui tresfacilement peult les hommes transformer comme les
compaignons de ulyxes. Et si bien distinctement considerez a quantes
infelicitez, calamitez & miserables ruynes a conduict le monde, ceste
inordonnee passion, tesmoignage en rend L’aphricque & L’europe. Qui
medita l’extermination des Tarquiniens?
Ceste exillee fureur. Qui discorda Cesar & pompee?
Ceste inconsideree amaritude. Qui feist cruelz Les Romains avec les
Sabins?
Ceste peste universelle. Qui macula la maison imperialle de Claudius?
Ceste frivole infirmité. Qui ruyna Marc Anthoine & Cleopatra?
Ceste acerbe douleur. Qui suppedita Hannibal?
Ceste commune forcenerie, par laquelle Siphas soubstint premier
defaillir la foy, que d’icelle se priver. Qui tourmenta Demetrius?
Ceste cruelle anxieté. Qui conduict a l’extremité Neron, Caius Caligula,
Catiline & Sardanapalus?
Ceste devorante flamme. Qui de infamie remplyt les altissimes
entendemens de Platon, xercés, Aristote, Socrates & Ptolomee D’egypte?
Ceste ardeur venerienne. Et si vous ne prestez foy aux antiques
histoyres: lyre pouvez les modernes: & si voulez discourir par le monde,
vous en verrez manifeste exemples: & si bien considerez par vous mesmes,
pourrez juger que d’amours ne procede sinon travaulx, larmes, souspirs,
gemissemens & cruciation de corps & d’ame.
Revocquez donc vostre pensee a meilleurs usages: Laissez le cultivage de
la concupiscence, & vous recordez d’estre homme & non animal
irrationnel.
Et par ce pourrez licencier ces inutiles passions: par lesquelles
soubstenez tant d’angustieuses fatigues: & si tant de felicité vous
succede, que vous en soyez liberé, a l’heure facilement occuperez vostre
genereulx esperit a plus supremes & altissimes choses: ce que
presentement n’est en vostre possibilité de faire. Car vous debvez
croyre que estant en ceste volupté jamais ne vous pourrez adjoindre a
choses aulcunes vertueuses ne prouffitables: car pour le continuel soucy
que vous avez de avoyr la fruytion & jouyssance de la chose aymee, de
vous sont expulsees toutes aultres cures & sollicitudes. Et s’il
advenoit que de vostre dame vous devinssiez possesseur, peult estre que
vostre vie ne seroit si doulce & tranquille, que vous estimez.
Car de plusieurs amans telle est la coustume, que depuis qu’ilz ont
l’accomplyssement de leurs desirs, pour timeur & craincte d’en estre
spoliez, en deviennent tressolliciteulx & curieulx gardiens laquelle
curiosité ne peult estre sans passion de cueur, & est sans ordre &
raison. Et pour ce considerant toutes ces choses: en vous demonstrant
vertueulx vous est necessaire de poser les voilles a port plus
tranquille: & si ainsi ne le faictes vous trouverez estre veritable, que
celluy qui de bon conseil ne tient compte, convient que de travail
abonde.
Combien que les raisons persuasives du prince feussent merveilleusement
penetrantes, si n’eurent elles puissance de faire aulcunement varier mon
cueur: mais tousjours augmentoit l’affection de veoir ma desiree
Helisenne. Toutesfois ainsi je luy respondis.
Monsieur je vous certifie que les amiables exhortations & remonstrances
que m’avez faictes, me prestent indubitable foy de l’amitié que vous me
portés. Et si les yeulx de Juppiter furent vigilans au salut de celluy
qui cinquante six ans le monde tant paisible gouverna, je ne estime les
vostres envers moy moins clementz. Et pour ceste cause de plus en plus
vostre benignité me oblige, & rend debiteur envers vostre altitude: a
laquelle (par singuliere affection) desireroye faire service, qui luy
fust acceptable. Et s’il estoit en ma faculté de delayer nostre
partement (puis que je cognoys que nostre presence vous delecte)
voluntairement consentiroye le demeurer: mais croyez que pour donner
secours a ma debile vie, le partir me est tresurgent & necessaire. Et si
bien congnoissiez, avec quelle force amour me domine & seigneurie, je me
persuade que par doulceur & humanité, vous mesmes me stimuleriez de
partir: Car certain suis que l’instigation que me avez faicte, en partye
n’est que pour la recordation, que vous avez des malheurs: qui au temps
preterit pour Amour sont advenus: mais si bien considerez, tous
amoureulx ne sont si cruellement traictez au service de leurs Dames, que
ceulx que vous avés prealleguez: dont sont procedees les entreprinses
belliqueuses de Lancelot du Lac, Gamian, Gyron le courtoys, Tristan de
cournouaille, Ponthus & plusieurs aultres chevaliers, sinon par le
service D’amours, & eulx entretenir en la benivolence de leurs amyes? Et
par leur loyal servir ont merité de estre ascriptz au triumphe de
renommee, Et par ce servent d’exemple a tous leurs posterieurs. Et quant
a ce, que dictes que nous amans sommes tant agitez, persecutez &
affligez, bien je vous concede, que souventesfoys pour n’estre
satisfaict de son desir, l’on seuffre douloureuses anxietez. Mais si
pour semblables tristesses, le amant deliberoit de amour se desister,
bien se abuseroit: car si du principe une amour est dedans le cueur bien
vivement inseree, l’on soubstiendroit premier toute crudelité que de
icelle se priver: & la cause pourquoy se trouve tant de varietez en
aulcuns personnaiges, est a l’occasion de la difference des amours:
aulcunes procedent par longues & continuelles frequentations & secretes
collocutions. Et a telles amours eslongnement de l’œil est oblivion de
cueur.
Aultres sont qui ne ayment seullement que pour accomplir leurs effrenees
libidinositez. Et a ceulx de coustume leurs advient comme il fist a
Amon: lequel si ardemment desiroit sa seur Thamar: mais incontinent
qu’il fut rassasié de son desir, l’ardeur d’amours fut estaincte: mais
les amours desquelles l’on ne se peult jamais desister, sont celles qui
de la premiere veue se pregnent car cela signifie que les personnaiges
ne sont dissemblables de complexions: Et que le vouloir de l’ung
facillement a l’aultre se peult confermer: Et telles amours
perpetuellement durent. Et pour ce considerant que par le premier regard
de ma tresdesiree dame amours eut de moy entiere possession, il n’est a
croire que je m’en puisse aliener: & puis doncques qu’il n’est en ma
puissance pour me conserver en vie, me fault chercher l’object dont je
espere au temps futur, impetrer entiere remuneration de mes fatigues &
peines preterites: car les dames aymees ne sont si cruelles, que a ung
solliciteux amy ne donnent de leurs desirs contentement.
Apres que je euz exprimé telles parolles le Prince ne voulut plus
insister au contraire de mon desir: car par evidence congnoissoit que en
moy estoit decretee & affermee ceste mienne irrevocable sentence, dont
il estoit merveilleusement marry: mais pour n’y pouvoir remedier, par
discretion tempera son courroux. Et en consideration des aggreables
services que nous luy avions faict, nous guerdonna suffisamment: puis
apres le bon congé de luy & de la noble assistance prins, nous
sequestrasmes.