La tierce partie
des Angoysses douloureuses, qui
procedent D’amours. Composees
par Dame Helisenne
parlant en la personne
de son amy
Guenelic.
[Marque d’imprimeur: Ne hault ne bas, mediocrement.]
De Crenne.
[Illustration]
Il n’est en ce monde (selon mon petit jugement) o nobles lecteurs, nul
vice plus enorme & detestable, que le peché d’ingratitude, comme celluy
que je estime estre l’origine de tous les aultres. Car si le premier
homme ne eust esté ingrat envers celluy qui est Auteur de tout, duquel
il avoit receu tant de benefices, il ne fut succumbé en la mortelle
ruyne pecheresse, dont en sont contaminez tous ses posterieurs.
A ceste cause & en consideration de ce, se il m’est possible, me veulx
preserver de estre maculé du vice predict. Et pour ce, premier que plus
me travailler a parachever ceste œuvre, ay voulu remercier celluy duquel
toute beatitude provient: qui tant de grace m’a imparti, comme de
rediger amplement par mes escriptz ce que je vous avoye narré en briefz
motz par mon epistre: puis apres les louenges rendues selon ma
possibilité (me confiant en celluy: lequel par son prophete Osee au
deusiesme chapitre dict a l’ame: je te espouseray en la foy.) Je
donneray commencement a vous relater encore quelques voyages accomplis
par Guenelic & Quezinstra: puis vous manifesteray, par quelle subtile
invention Guenelic retrouva ce que tant affectueusement desiroit. Si
vous donneray intelligence de la cause par laquelle la joye par luy
conceue fut convertie en tresgriefve & cruelle passion: ce que
considerant, aurez encores plus l’occasion de detester cest abominable
vice de desordonnee amour: cela pour le present, est la principale
cause, qui par ung aspirant desir, plus fort me stimule a continuer
l’assiduité d’escripre. Car si precedentement vous ay exhorté a la
discipline de l’art militaire pour acquerir triumphe de renommee, a
ceste heure plus fort suis provocquee a vous instiguer a la resistence
contre vostre sensualité: qui est une bataille difficile a superer: &
d’icelle escript sainct Paul aux Galathes, cinquiesme chapitre. La chair
& concupiscence, est adversaire de l’esperit: & l’esperit est adversaire
de la chair. Mais qui sera ce, qui donnera port & faveur a l’esperit, sy
ce n’est Dame raison? de laquelle je n’ay voulu croire les salutaires
conseilz: mais l’ay totalement repulsee: & depuis ne a esté en ma
faculté de la pouvoir revocquer. Parquoy je vous obsecre, que de elle ne
vouz distinguez aulcunement: affin que par elle, la sensualité succumbe,
& soit domptee. Et si ceste felicité vous est concedee, a l’heure
pourrez dire comme sainct Paul, qui telles parolles prononçoyt, je
castigue mon corps, & redige en captivité. Et pour ce, je exore
l’eternelle divinité, qui en ceste chose, de sa faveur vous vueille
gratifier.
Guenelic persiste en ses advantures pour trouver s’amye.
Chapitre. I.
[Illustration]
Apres avoir prins congé du prince, nous montasmes sur mer, & navigasmes
a la tresrenommee Carthaige: a laquelle parvenus, totallement la
visitasmes: & de la a Valence, Barselonne, Marseille, Moulgues,
Albougues & Savonnes: puis tost apres arrivasmes a Gennes, & la prismes
port, & affermasmes les ancres: pource que nous estions tant travaillés,
que necessairement nous convenoit reposer: en entrant dedans la ville,
Je vis ung gentil homme qui aultresfoys en nostre region me avoit esté
amy familier & domesticque: & comme je l’euz apperceu, a mon compaignon
je dictz ainsi: Quezinstra si la memoyre ne me deçoyt, je voys la ung
gentil homme: lequel nous estans au pays avec nous frequentoit, Et en ce
disant ingenieusement approchasmes de luy, & nous arrestasmes pour le
contempler, puis confermez en certitude nous feismes plus proche de luy:
puis treshonnestement le saluasmes. Et lors avec les yeulx ententifz
nous regarde: & quand congneu nous eut, avec une certaine doulceur &
amour, de luy feusmes humainement & cordialement interroguez: quelle
estoit la cause de nostre venue en ce lieu: & a l’heure non sans plourer
de ma calamité le feis sçavant, dont le recit le provocqua a lachrymeulx
gemissementz, & me dist.
Guenelic vous n’estes seul ayant cause de vous lamenter: car moy que
vous congnoyssez de lignee noble de present: par l’instabilité de
fortune, de ce lieu suis citadin, ou me fault converser avec gens
superbes & de toute bonne coustume alienez. Car combien que ceste terre
soit riche, opulente & belle, si n’est elle productive que d’enfans
ingratz: avec lesquelz, nulles gens de bon esperitz ne se peuvent
conformer. Neantmoins puis que aux immuables cieulx a pleu, d’eulx
eternellement me contente: & doresnavant le plus solitairement que
pourray, feray residence en mon domicile: auquel je vous supplie vouloir
venir vous refociller, en y usant d’aultant de privaulté, que pourryez
faire en vostre propre lieu hereditaire. Et en ce faisant, l’estimeray a
grand honneur, & singulier plaisir. A ces motz, tant qu’il nous fust
possible le remerciasmes: & sans user de reffus, en son domicille nous
transportasmes. Et quand nous y feusmes parvenuz, entrasmes en divers
propos & arraisonnemens. Et ce pendant se procuroit du benefice
corporel: & puis apres le souper, nous fut pourveu de repos honnorable.
La nuyct accompaignee de desir en brief somme me passa: car mon
intention estoit de ne sejourner plus d’ung jour en la Cité: mais mon
ingrate fortune tousjours contraire a mon desir, ne permist que a ma
conclusion se peust ensuyvir l’effect, a l’occasion d’une facheuse
fiebvre: par l’operation de laquelle je fuz si cruellement exagité, que
aultre chose je n’attendoye sinon que de brief estre du nombre de la
famille de Proserpine. Quoy voyant le bon gentil homme, qui si benigne
reception nous avoyt faict, a mon accident voulut pourveoir: car en
grande promptitude manda ung prudent & diligent physicien: lequel avec
plusieurs choses a ce convenables, fut cause de l’evacuation totalle de
ce qui m’estoyt nuysible: tellement que peu a peu fuz reduict es termes
de ma bonne convalescence: non pourtant fuz longue espace si debile, que
en ma puissance n’estoyt de donner principe au tresdesiré partement,
Toutesfoys l’affection accoustumee continuellement me stimuloyt: & en
moy mesmes disoye. O Guenelic, quel sinistre accident, quelle tediation,
quelle destitution de santé, t’empesche d’aller vers celle que tant tu
desire? ne sçaiz tu qu’il n’y a beatitude, felicité, ou contentement:
qui le tient peult superer, ne encores approcher: si une foys te peult
estre concedé l’assister en sa presence? O combien a l’heure te seroyt
la mort plus felice, que de vivre absent? Et pour ceste occasion te
fault mettre peine reprendre les forces de ton esperit: Et esvertuer tes
debiles & fatiguez membres: comme estant certain, que de leurs peines ne
demoureront sans remuneration. Parquoy bien heuré sera le travail &
tresfelice le martyre, qui a telle suavité te conduyra: tu seras
corroboré & restauré de tous les travaulx, que tu as souffers: & si
seras reduict en perpetuelle & infallible lyesse. Et pour ceste cause la
timeur d’aulcun perilz tant grand fussent ilz ne te debvroit retarder.
Apres avoir ainsi precogité le bien futur que j’esperoye ce m’estoyt
occasion de me restituer aulcune vigueur: pour laquelle augmenter
m’esforçoye de menger viandes nutritives, & substantieuses: affin que
par ce moyen, ma force qui par maladie estoyt de moy sequestree, plus
facilement peust en mes membres retourner, & en dechasser la
debilitation, ce qu’il ne me fut point fort difficile: car le plus grand
principe de guarison, est de vouloyr estre guary. Et quand je me sentys
en ma force primitive, de toutes les calamitez soustenues, commençay a
oublier: & a l’heure sans aulcune dilation (apres avoyr le gentil homme
de ses benefices grandement remercyé) prinsmes la voye de nostre partir.
Et nous remis dedans les vaisseaulx aquaticques, Eolus nous conceda
assez prospere chemin, & en moins de huict jours, fusmes transportez en
une isle assez convenable pour prendre repos: celle estoyt envyronnee de
treshaultz rochers & boys, Et si y avoyt aulcuns habitans, entre
lesquelz habitoit ung homme qui reluisoyt d’une admirable saincteté: Et
si estoit tant experimenté en science, que a ycelluy eussent esté
debiteur la fontaine de Helicon, & le mont Pernasus: estantz informé de
luy fusmes fort desireux de le visiter, ce que nous feismes, Et depuis
les reverences & salutations faictes: il nous commença a interroguer,
pour sçavoir quel cas urgent en ce lieu nous amenoyt. Ces parolles
disoyt il, pource que telle estoit la coustume de ses circonvoisins de
venir vers luy pour avoir son opinion de leurs doubteuses affaires. A
ces motz luy respondismes, que long temps y avoit que pour retrouver
aulcune chose desiree cerchions le monde: En quoy faisant, avions eu
tant de fatigues & de travail, que avec beaucoup moindre sollicitude se
conquesteroit le montueulx royaulme de Perse. Dictes ces parolles, il
nous requist de luy exprimer la cause de nostre travail. Et lors fuz
aulcunement timide, considerant la condition de l’homme, la gravité, la
vraye religion, la vie austere, & la continuelle sienne sollicitude en
vertueuses operations, me retardoyent de luy divulguer l’occasion de mon
voyage, toutesfoys apres quelque espace avoir differé sans riens
reserver de toutes mes preterites & presentes anxietez, le rendyz
certain: & le tout par luy distinctement entendu, ainsi me dist.
Collocution d’une religieuse personne avec ung amoureux.
Chapitre. II.
[Illustration]
O mon filz pour plus facilement te desister de ceste lascivité, je te
prie que vueille considerer, combien est irraisonnable, infirme & a
craindre le persister en cela qui le corps damne, & l’ame crucie,
regarde quelle utilité te peult venir de pour ung vain appetit de
delaisser la raison: avec laquelle conformer se doibt tout homme vivant.
Anaxagoras philosophe interrogué pourquoy il estoit nay, respondit, pour
contempler le soleil: telle response ne se doibt interpreter, que ce fut
par sa lumiere solaire: mais pour le principe qu’il a de prester a
toutes creatures la splendeur de l’entendement, & de la vertu dont
chascun doibt estre vray imitateur: affin de eviter de offencer la
clemence divine par commettre ou perpetrer aulcuns pechez: pour lesquelz
evader, debvez rememorer les bonnes parolles de Senecque: lequel
(nonobstant qu’il fust payen) dist, si je sçavoye les dieux ne avoir
poinct de congnoissance ny intelligence: & que tous hommes feussent
ignorantz, si ne vouldroye pecher.
Or considerez doncques de cestuy payen qui tant detestoit les vices, par
plus forte raison les debvons abominer. Et pour ce vous veulx exhorter
de resister a ceste sensualité, pour ne succumber en ce vilain peché de
luxure: mais ensuyvez le dict de sainct Augustin, qui dict ainsi: sois
fugitif de luxure, a ce que tu ne soye brouillé en deshonneste renommee.
Aussy ne croys poinct ta chair: affin que par peché tu ne blesse
Jesuchrist. Et a ce propos nous admonneste sainct Pierre en sa premiere
epistre, disant. Je vous obsecre comme estrangiers & peregrins, que vous
vous abstenez des delitz charnelz: car continuellement ilz bataillent &
sont adversaires de l’ame. Plusieurs aultres choses en ont escript les
docteurs de l’esglise, & mesmes les philosophes: Et entre aultres, dit
Boece, Luxure est ardeur a l’assembler, & chose fetide au departir,
briefve delectation du corps, & de l’ame destruction. Et pour ce mon
filz que ce peché est tant vilain & deshonneste, je te exore que tu t’en
vueille garder: & ne soys si mal riglé ne si paoure de conseil: & ne
soit ta vie si infortunee, que en si extreme solicitude tu tende a ta
precipitation: mais te efforce d’estre vertueulx en resistant & faisant
le contraire de ce que ton cueur te stimule. Et en faisant ton pouoir
dieu ne te delaissera. Sainct Paul allegue l’escripture extraicte du
livre de Josué: en laquelle il promect & dist, Je ne me departiray point
d’avec toy, & ne te derelinqueray. Et combien qu’il nous laisse
aulcunesfoys en quelques peines ou agitations, comme il feist sainct
paul: lequel il ne voulut exaulcer quand il le requist par trois foys
d’estre delivré de l’esguillon de la chair, & affliction du maulvais
ange. Neantmoins se il ne vient par nostre coulpe, il ne nous laissera
que tousjours avec nous ne demeure par grace laquelle (ainsi qu’il fut a
sainct Paul respondu) nous doibt suffire en toutes adversitez:
lesquelles souvent nous sont tresurgentes a nous humilier & donner
intelligence que nous ne pouvons riens de nostre propre vertu, sans la
protection de nostre createur. Et pour ce ne t’esmerveille des
tentations charnelles. Mais pense que grand merite te sera de resister.
Et pour ce faire, invocque le nom de celluy lequel non seullement a
allegez ses amys en leurs tribulations: mais les a liberez d’icelles.
N’a il pas preservé le pere antique Noel, qui l’humaine semence en ung
petit de bois saulva? Et aussi Loth quand Sodome, & Gomorre, & aultres
citez circonvoisines pour les enormes & execrables vices qui en elle
regnoient perirent & furent exterminees?
N’a il pas favorisé & aydé a Abraham quand il le delivra des mains des
Chaldees?
N’a il pas conservé en vie son filz ysaac, en le delivrant de
l’immolation que Abraham son pere voulut faire de luy? Jacob ne fut il
pas preservé de la main de son frere Esaü: aussi fut Joseph par sa
providence de la main de ses freres. Puis apres Moÿse & Aaron, & le
peuple D’israel furent par sa grace secouruz & liberez de la servitude
D’egypte: & david de la main de Saül & de la main de Golias le geant.
Et depuis Daniel fut delivré du lac des lyons, ou il avoit esté jetté
par le commandement du roy, a l’instigation du peuple. La bonne Judich
ne fut elle pas delivree avec la judaïcque nation ses adherentz, de la
main du puissant Holofernes. Et Mardochee & les aultres enfans D’israel
de la main de Aman, aussy furent preservez les troys enfans, Sidrac,
Misach & Abdenago de l’ardeur du feu: tellement qu’il ne leur feist
aulcun mal ne lesion.
Jonas le prophete fut mis hors & delivré du peril du ventre de la
balaine, ou il avoit faict residence & reposé troys jours & troys
nuictz. Et tant d’aultres a preservé, que trop longues en seroient les
escriptures a reciter, Et si vous n’esperiez impetrer sa grace, pour ne
sentir en vous tant de perfections qu’il y avoit aux personnages
prealleguez, pour ce ne vous debvez destituer de esperance: car il n’a
seullement imparty sa grace aux bons mais par grace especialle a
converty les iniques & maulvais.
Et comme je pense, tu n’as esté persecuteur de la foy comme sainct Paul
avant sa conversion.
Tu n’as point ton dieu renié comme fist sainct Pierre par trois foys, &
non pourtant il impetra mercy?
La Magdelaine, que l’on nommoit la pecheresse, fut convertie, & depuis
perpetuellement persevera en vertu.
A la Samaritaine il fist tant de grace, que de l’eaue salutaire la
rassasia. Parquoy toutes ces choses considerees, en icelle clemence
divine tu te doibtz totalement confier, ayant vive foy indubitable, que
apres avoir perseveré en longue resistence, le dieu eternel te fera de
sa faveur digne, & te liberera de la bataille perilleuse des
aguillonnemens charnelz: & si telle felicité est concedee: tant plus de
l’aage meure approcheras, tant plus grande vergoingne te sera, de si
long temps avoir occupé ton hault & genereux esperit en chose si
inutile. Et lors jugeras que le continuel languir par semblable passion
consumant l’esperit sans utilité ne honneur, se peult equipoller ou
ascripre a vice de pusillanimité.
Apres que ceste bonne & religieuse personne eut imposé fin aux
salutiferes parolles: desquelles gueres ne me soucyoye, pource que aux
sours & aux muetz l’office d’oraison est de petite efficace. Et tant
plus me remonstroyt, & plus la souvenance de ma dame Helisenne, d’ardent
desir m’enflamboit. Parquoy l’appetit domptant la raison, ne permist la
verité discerner. Et lors je luy dis certe grandement me sens obligé a
vous: Et aussy tresaffectueusement vous remercie de vostre amoreux
record & paternel conseil: que je comprens estre tel, que aux deniez de
raison, presteroit le sens: aux indoctz la prudence: aux pusillanimes,
la magnanimité: aux lascifz, donneroit coustume de continence. Et si
j’estimoye que l’amour que je porte a ma dame fust vituperable, voz
efficacissimes parolles facilement m’en pourroyent aliener. Mais quand
distinctement je viens a considerer que l’amour de si gentile dame comme
est la mienne, ne peult a l’amant prester sinon modestie, faculté de
bien operer, & l’adresser en toutes bonnes compositions de coustumes,
grief & moleste me seroit le mediter, de me divertir de son amour, car
vous debvez croyre que l’amoureux qui pretend de acquerir la benevolence
de quelque noble & vertueuse dame, pour a icelle parvenir, de luy sera
sequestré toute chose vitieuse.
Et pour le principe, se gardera du peché d’orgueil: car affin de ne
succumber a la male grace de sa dame, sera sur tous le plus gratieulx,
doulx & begnin, pour eviter que de luy aulcune chose sinistre l’on ne
puisse a sa dame relater, Et aura recordation du dict de Socrates,
lequel dit, combien que tu soys bon, si tu es superbe, tout est
adnichilé, ta seulle superbité te damne. Et aussy dit le sage Talles de
Milesye, si tu es abondant, riche, & opulent: si tu as sapience,
noblesse, & toutes perfections corporelles, le seul orgueil s’yl est en
toy, destruict toutes tes vertus. Mais si quelque foys le vray
amoureulx, tel que je dis estoyt tenté de ce peché: comme timide de
desplaire a sa dame, penseroit a la mort. Et telle meditation a bien
puissance de nous humilier, en rememorant ce que dict le sage Chilon de
Lacedemonie: lequel dist, si tu es de noble generation extraict, tu
doibs estre encores plus noble de vertus: car la noblesse de bonnes
meurs, vault trop mieulx que la noblesse des parentz: & ne peult
noblesse (tant soyt elle altissime) superer la mort. Ainsi donc le vray
amoureulx expulsera & bannyra de luy ce detestable peché d’orgueil, &
s’accompaignera de ceste doulce vertu d’humilité: de laquelle ainsi
qu’il est escript en Esaÿe: Ces choses dict le sublime seigneur qui vit
eternellement: duquel le nom combien qu’il soit sainct & exalté, si
veult il habiter avec l’humble: affin de le vivifier par sa grace.
Et quant au peché d’envie, le vray amoureux n’en sera jamais entaché:
car s’il venoit a la notice de sa dame, il pourroit encourir
l’indignation d’icelle, pour ne estre la coustume de honneste dame de
aymer homme subject a tel vice. Et pour ce le gentil amoureux
totallement ce desplaisant peché evitera, en se recordant du dict de
Platon: qui dict ainsi, estudie toy de estre fugitif d’envie: car envie
est sans amour, & seiche le corps, & faict le cueur inicque & maulvais.
Ainsi doncques cest abhominable vice sera sequestré de L’amant: lequel
se associera de ceste noble vertu de charité. Et non seulement
l’exercera envers ses amis: mais oultreplus envers ses malveillans:
affin de les retirer a son amytié, & extirper les inimitiez que ilz
auroient contre luy conceues. Et par ce moyen, aulcunes detractions ne
seront contre luy proferees: & si accomplira ce que dit sainct Jehan
Chrisostome: lequel ne dist pas tant seullement, ne hayez point voz
ennemis. Il ne dist pas tant seullement, gardez vous de leur nuyre: mais
faictes leurs du bien pour les reduire a charité, en faisant de vostre
ennemy vostre amy. Et pourtant doncques, le cueur de ce vray amoureux
sera sincere & net, pour estre ennobly de ceste glorieuse vertu.
Et quant au peché d’yre, jamais au cueur du vray amoureux ne tiendra
lieu. Et si quelque foys pour quelque cas survenant, l’amant se trouve
tedié & ennuié: si ce n’est pour aultre chose que d’amours, cela n’est
estimé pour yre: de laquelle dict sainct Augustin, en une de ses
epistres, Que tout ainsi que le malvais vin gaste & corrumpt le vaisseau
s’il y demeure longue espace, tout ainsi yre corrompt les cueurs ou elle
reside. Et a ce propos dict Caton, Que yre empesche & aveugle la
personne, en sorte que elle ne peult veoir ce qui est vray. Et aussi
dict Pithacus de messillene. Fuis courroux & yre, affin qu’ilz ne te
donnent la cruelle pestilence: car ce sont les voyes qui font forvoier
du droict, & sont nutritives de scysmes & divisions. Et a ceste
occasion, quand Platon fut une foys interrogué: quelle estoyt la plus
parfaicte bonté: il respondit: c’est celluy qui sçait refrener son ire,
Et pourtant j’estime une grande beatitude a l’amoureulx, pour estre
aliené de ce vice, et estre accompaigné de ceste gratieuse vertu de
patience: par laquelle il peult toutes adversitez tolerer. Et a ce
propos dict tresbien Monsieur sainct Gregoyre, Le dyable nostre
adversaire, parfaictement sera vaincu, sy nostre volunté ou consentement
ne condescend aux persuasions & tentations d’icelluy. Et si entre les
injures & contumelies que nous infere nostre prochain, nous nous gardons
de le haÿr: Et si entre les adversitez que dieu nous envoye, nous nous
gardons de murmurer. Puis doncques que ceste vertu a tant d’efficace ne
se doybt vituperer l’amour de Dame qui est cause de l’acquerir.
Quand au peché d’avarice, certe le noble amoureulx est totalement de ce
vice aliené, car pour complaire a la dame, ne pretendra que a toute
honnorable largesse, toutesfoys ne fault user de prodigalité, car ce ne
seroit demonstrance de prudence. Et pourtant ce ne sera que en toutes
choses licites & honnestes, qu’il donnera evidence de sa liberalité. En
detestant ce peché d’avarice, duquel dict Byas de prienne Philosophe, le
convoyteulx & cupide plus se contriste: & pleure en perdant, qui ne se
letifie en ayant: & plus amasse, & plus est serf & chetif. Et aussi dict
l’escripture, l’œil de l’avaritieulx est insatiable, & ne sera pas
rassasié en partie de iniquitez. Et aussi dict Socrates, ne ensuis point
convoitise, & tu seras en tranquillité d’esperit, & si te reposeras en
tous lieux. Et a ce propos, dist aussy le divin Platon, la chose qui m’a
donné occasion de plus grande hilarité, a esté, que je n’ay tenu compte
de pecune: & ay eu plus grande delectation que d’avoir accumulé argent:
car j’eusse anxieuses pensees, & j’ay lyesse, qui me croyst en acquerant
science. Et pour ce doncques se pourra nommer felice, Ce gentil
amoureulx, puis qu’il ne sera serf de convoytise, Mais par ceste belle
vertu de liberalité, accomplira les œuvres de misericorde, en
distribuant de ses biens aux indigens & souffreteulx: de laquelle chose
dist sainct Gregoire, je ne suis point memoratif avoyr leu ny ouyr
parler, que nul soyt mort de male mort, qui ayt voluntairement accomply
les œuvres de misericorde: car qui les accomplit, a tant
d’intercesseurs, qu’il ne peult estre que aulcuns ne soyent exaulcez.
Quand au peché de paresse, croyez indubitablement que jamais L’amant ne
sera paresseux: car les continuelles stimulations que amour luy inferera
& donnera pour acquerir ou soy entretenir en la benevolence de sa
maistresse, sera occasion de le liberer de ce vice: & rememorera ledict
Dathenus le poete, qui dist que curiosité faict souvent le venin de la
pensee des jeunes gens: car le corps des jeunes, est speciale cause des
vices. Et pour ce dit sainct Bernard, j’ay veu d’aulcuns folz eulx
excuser sur Fortune: mais a peine trouveras que ung diligent puist estre
infortuné. Et pour ce vulgairement se dit, que a gens diligens &
solliciteulx, toute chose leur est deue. Et a l’occasion que ceste
splendide vertu en amour est tresurgent & necessaire, le gentil
amoureulx s’en accompaignera & s’en exerantera de cest infelice peché de
paresse.
Et quand au peché qui est de trop se delecter a sasier le ventre & user
des viandes en plus grande abondance de raison, certes le vray amoureulx
de ce peché est pur & net: car il prend si sobre refection, que
seullement est suffisante pour vivre en ensuivant le dict du philosophe
qui dist, l’on doibt boire & manger pour vivre, & non vivre pour boire &
pour manger. Et aussi les Philosophes disent que celluy qui veult
acquerir bon sens, & estre de cler jugement, doibt estre sobre en
refection sans soy trop delecter en superabondances de viandes exquises.
Car comme dist sainct Bernard aux moralles, Que quand ce vice prend a
seignorie la personne, tout le bien qu’elle feist jamais, se pert: &
quand le ventre n’est retraict par droict ordre d’abstinence, toutes
vertus sont en elle submergees. Et puis doncques que l’amant sera quicte
de ce villain peché: en luy residera ceste doulce abstinence & sobrieté:
laquelle est une tresflorissante vertu.
Et quand au peché de luxure, veritablement l’amoureulx s’en gardera: car
par estre timide de sa Dame contrister, non seullement evitera les
effectz: mais aussi en cogitations syncerement se conservera. Mais si
par contraincte D’amours avec sa dame en ce peché succumboyt, je ne
veulx nyer que ce ne soit chose vitieuse: mais toutesfoys pour estre
occasion d’eviter que le peché ne soit commis avec diverses personnes,
me semble qu’il ne doibt estre estimé si grand: car comme j’ay predict
pour craincte d’irriter sa treschere dame, de toutes aultres se
preservera: En se recordant de ce que dist le sage Salomon D’athenes:
lequel dist. Que par vin, par jeux de dez, & soy associer de femmes
folles, & de les frequenter serez tousjours infelice & indigent. Car
l’homme qui est tant lascif qu’il ne se peult garder de converser avec
plusieurs folles femmes, par continuer (comme exprime le philosophe) il
pert six choses.
La premiere est l’ame:
La seconde est l’engin:
La troysiesme: ses bonnes meurs:
La quatriesme, sa force:
La cinquiesme sa clarté:
Et la sixiesme, sa voix,
Et par ainsi que l’amant pour l’amour qu’il porte a sa dame de tel peril
est quicte: Telle amitié blasmer ne se doibt. Et de ma part de si
loyalle amour, ayme la mienne, que si possible estoit par mariage nous
lier, tresaffectueusement je desireroye, comme celluy qui a perpetuité
avec elle veulx demeurer. Apres ces parolles, le bon religieux a son
parler donna commencement, & dist ainsi.
O mon filz par tes parolles apertement je congnoys que tu es totallement
disposé de toute extremité soubstenir plustost que de toy desister de
l’amoureuse entreprinse. Parquoy congnoissant que de toutes les
exhortations & parolles salutiferes que je te pourroye narrer,
l’operation seroit vaine & inutile, je les passeray en silence, Et
pource que compassion & pitié me prend de toy, bien veulx contempler ta
phisonomie. En quoy speculant te donneray intelligence: a quelle fin
viendront tes affaires: mais pour plus manifeste science en avoir, fault
que tu m’exprimes: en quel jour & heure fut ta naissance: Et lors
incontinent je luy diz. Et quand il eust mes parolles entendues, quelque
espace demeura pensif: puis rompant silence, reprint le propos, & me
dist ainsi.
O mon amy a l’heure de ta naissance, ton horoscome estoit Aquarius, le
soleil, au signe du Lyon: Phœbé en l’escorpion, Saturne au Lyon:
Juppiter, en Aquarius, Mars en L’escorpion, & Venus avecq Mercure, au
signe de Gemini, Laquelle conjonction (selon l’influence des corps
celestes) signifie que pour le moyen de cupidité venericque, tu
souffriras extremes calamitez. Et combien que tu recouvres la dame que
tu desire tu n’en jouyras paisiblement, mais pour te contraindre de la
restituer s’en ensuyvra merveilleux tumulte, qui ne sera sans grande
effusion de sang, dont je suis commeu a commiseration. Mais si tu
vouloys encore y pourroys tu remedier, car combien que la constellation
(en laquelle tu es nay) a cela te encline & dispose aulcunement, si ne
seroys tu contrainct ne perforcé de ce faire, car chascun peult user de
benefice de son liberal arbitre, mais certes l’affection vehemente que
tu as totallement t’empesche de recepvoir bon conseil, Parquoy tu
souffriras si extreme misere, que le mediter de tes maulx futurs, me
cause une merveilleuse frayeur. Quand j’eux entendu telles parolles, je
fuz reduict en une extreme perplexité, tellement que si la doulce
eloquence de Quezinstra n’eust rendu peine de me consoler, la timeur
(qui si vehementement m’exagitoit) estoit assez puissante, pour me
destituer de vie. Mais apres que par ces melliflues parolles j’eux receu
aulcun confort a l’instigation de ce sainct homme & de Quezinstra leurs
tins compaignie a la domesticque table, ou estoient preparees viandes
telles qu’il avoit accoustumé d’user, Lesquelles ung tressobre repas
nous presterent, puis sans guere de dilation, nous allasmes reposer avec
certaine deliberation de nostre brief departir.
Apres maintz travaulx Guenelic a nouvelles de s’amye.
Chapitre. III.
[Illustration]
Encore estoit la belle Aurora couchee, quant (apres avoir gratieusement
congé prins) donnasmes au chemin principe. Et allasmes a la clarté de la
deesse Proserpine jusques a ce que l’amye de Tyton, de sa veue, nous
commença a gratifier: & ne cessasmes de aller tant que la face du
reluysant jour commençoit a diminuer sa clarté. Et a l’heure arrivasmes
a une petite ville situee en assez beau lieu: mais tant nous mesadvint,
que en icelle nul ne se entremettoit de loger aulcunes personnes en
leurs domiciles. Car ce estoient gens qui ne avoient charité ny amour:
mais au contraire, entre eulx regnoyent emulations, seditions & envies
de telle sorte, que a brief parler, estoient estimez pires que dyables.
Parquoy ne fut de merveille, se nous (qui estyons estrangers) nous
sentismes de leurs iniquitez: dont ilz nous donnerent assez d’evidence:
car ilz estoyent si superbes, que pour quelques supplications que
sceussions faire, nulle pityé interieure ne les commeut a nous loger:
mais ne se soucioyent que de user de derisions & mocqueries: car telle
estoit leur coustume, de eulx delecter a provocquer les gens a courroux.
Et pourtant pour nous yrriter, nous disoient: messieurs s’il vous
plaist, vous nous racompterez de voz nouvelles, venez vous de faire la
guerre aux Macedoniens? aux Arabiens? ou a ceulx D’athenes? ne vous soyt
ennuy, pour nous solacier de nous reciter de voz faictz d’armes: puis
apres voyant que nous tenions silence, disoient, Si vous ne nous voulez
narrer du Martial exercice, dictes nous si vous venez de veoir les
belles filles de l’isle de Chypre: car voz belles faces blanches &
delicates avec les cheveulx tant bien pignez, a la verité dire, vous
remonstrent estre plus aptes a la jouxte nocturne que a nulle aultre.
Quezinstra oyant proferer telz propos, a grand peine pouoit son yre
refrener: car quand il consideroit que tant d’honneur nous avoit esté
exhibé par princes & grandz seigneurs, bien se contristoit de souffrir
de ses iniques gens: Car il n’est chose si acerbe, que de souffrir de
ses inferieurs. Et lors je luy dictz je vous prie sequestrons nous de
ces gens: Lesquelz sont tant sceleres & maulvais, que leur
superabondante infelicité, les stimule a prononcer plus par insolence
que par utilité: Bien voy que quand nous sommes sortiz des dangiers de
Scilla, nous sommes entrez aux perilz de Carybdis, pourtant j’estimoye
qu’il n’en fust nulz pires que ceulx de Bouvacque, & de Gennes: mais les
habitans de ceste petite ville en malice les excedent.
En disant telz propos, nous en allions quand nous apperceusmes une dame
regardant a une fenestre Laquelle merveilleusement nous regardoyt: ce
que voyant, estimant que ce fust plustost par benevolence que par
maulvaistie: pour estre une chose vulgaire, la condition fœmenine estre
inclinee a toute benignité, urbanité & clemence: ou aultrement
defaillent de leurs naturelles conditions. Ceste consideration nous
presta audience de luy supplier que en ceste urgente necessité ne nous
voulust secours denier: mais si les aultres s’estoient demonstrez
superbes & orguilleulx, ceste dame se monstra encores plus furieuse:
tellement que son cruel regard semblable a celluy de Meduze Gorgone,
m’espouventoit. Et lors feist tonner sa voix pleine d’horreur & de
menaces & nous dist: que mieulx aymeroit nous veoir par execrable mort
finer, que de nous gratifier aulcunement. Et que sans delayer, nous
ostissions de devant sa presence, ou aultrement nous donneroit a
congnoistre combien il luy en desplaisoit. Apres avoir ouy ces propos,
premier que de nous absenter, luy dismes: ma dame si nous eussions
estimé que nostre requeste vous eust tant esté desaggreable, soyez
certaine que ne vous eussions requis: mais pensant que feussiez doulce &
benigne comme est la coustume des aultres dames de ce faire: la
hardiesse avons prins, toutesfoys si vous dictes, que nous ayons faict
faulte, je le vous concede, car presentement a juste cause se doibt
blasmer & detester nostre rude conception & debile sçavoir, lequel n’a
sceu comprendre en vous voyant si layde, que possible n’estoit, qu’il y
eust en vous quelque bonté.
En disant ces parolles, sans plus differer nous departasmes: &
incontinent que feusmes sortyz hors de la ville, lors nous veismes que
gueres n’y avoit de distance jusques a ung petit chasteau, vers lequel
nous adressasmes nostre chemin. Et quand nous y feusmes parvenuz, le
gentil homme, qui y faisoit residence, nous feist treshonnorable
reception, & nous commença a interroguer de plusieurs propos, dont luy
recitasmes une partie de nos fortunes tant prospere que adverses. En
quoy oyant, il prenoyt singuliere delectation: mais entre aultres
choses, ne oubliasmes de luy exprimer l’inveteree malice que nous avions
trouvee aux habitans de la petite ville. Et par especial a la cruelle
dame: laquelle nous avoit si inhumainement repulsez & dechassez. Tout
subit que le gentil homme entendit telles parolles: il interrompit
propos, nous disant: certes je congnois bien ceste dame dont vous
parlez: laquelle est si accomplie en toutes iniquitez, que par bouche ne
se pourroit exprimer, par conception comprendre, ou par fantaisie
imaginer. Et entre aultres vices qui resident en sa personne, celluy de
detraction jamais ne la desaccompaigne: & de telle sorte en a usé, qu’il
n’est memoire du contraire. Parquoy sans usurper le droict d’aultruy,
elle a acquis le nom de la dame maldisante, car jamais de sa bouche, une
veritable ne doulce parolle ne sortit. Et si vous veulx bien advertir,
que non seullement par parolles, mais par l’effect de ses œuvres
perverses, elle a esté occasion de faire dilater sa renommee en plus de
divers lieux, que ne pourroit faire ung vertueux & magnanime chevalier
par admirables faictz d’armes. Et encores sa crudelité est fort
augmentee depuis le temps que ung sien parent a eu discord contre une
treshonneste dame sa femme pour quelque occasion a nous occulte &
incongneue: mais toutesfois son ire a esté si vehemente contre la noble
& gratieuse dame que il luy a appareillé une vie trop pire que une
violente mort: Car long temps y a qu’elle est detenue captive en ung
chasteau nomme Cabasus, & pour plus la molester & aggraver ses tourmens
& aussi pour gratifier a sa cruelle seur sachant qu’elle se delectoit
fort a mal faire, luy bailla la dame en garde, a laquelle comme j’ay ouy
reciter elle commença a inferer trop de contumelies & opprobres, mais
toutesfoys selon ma conception encores n’est riens des maulx qu’elle luy
a faict en comparaison de ceulx qu’elle a proposé de faire. Car non plus
que enfer se rassasie de transgloutir ames, aussi ne faict ceste
oultrageuse dame, de executer ses iniques vouloirs. Parquoy, la paoure
prisonniere doibt bien desirer la mort.
O que c’est grand dommage de la perte d’une telle dame, car croyez que
d’autant que la maldisante est consummee & parfaicte en malice, l’aultre
est autant accomplie en dons de grace & de nature, tellement pour les
perfections & bontez (dont dieu & nature l’ont singulierement douee) de
tous les gentilz hommes & dames du pays celle est plaincte & regretee,
comme si de chascun elle estoit parente. Et tous en general considerantz
sa condition, croyons certainement que c’est a tort & sans juste
occasion, que telle calamité elle souffre.
Epistres des deux amantz qui long temps ne se virent.
Chapitre. IIII.
[Illustration]
Les propos du gentil homme finis, les ayant tresaffectueusement
escoutez, luy requis qu’il me voulust dire le nom de ceste tant
vertueuse Dame, a qui fortune estoyt si cruelle ennemie: A quoy
promptement me respondist que le nom d’icelle estoyt Helisenne. Et de
ceste parolle ouye ainsi m’advint: comme il faict a une creature de
quelque peril marin eschappee, qui par grande timeur, reste sans
respirer & congnoyssance de soy mesmes. Toutesfoys aulcunement retourné,
le plus honnestement que je peuz, me retiray en lieu taciturne, &
Quezinstra me suyvit. Et lors avec vois debile, ainsi je luy dis:
Trescher amy, pourtant que a gens d’entreprinse, ociosité ne convient,
nous fault estudier de n’estre negligens en ceste affaire: Et pource que
les choses originees de bon conseil, de coustumes prennent bonne fin: Je
vous demande quelle est vostre opinion: Laquelle en mes urgentes
affaires m’a tousjours esté tresutile. Et lors il me prononça telles
parolles:
O Guenelic bien est necessaire de penser & excogiter les moyens plus
convenables pour sçavoir liberer Helisenne de ceste captivité: Et pour
nous y ayder, me semble que mieulx ne pouvez faire que par une
fidelissime lettre la certiorer de vostre venue: laquelle estant
advertie, ne cessera d’ymaginer les moyens pour sortir: non tant pour
recouvrer sa liberté que pour l’aspirant desir que elle peult avoir de
se trouver avecq vous. Car croyez que si en amour l’homme ard, vous
debvez estimer que la dame brusle: & l’ardeur qui domine en l’un ne
default en l’aultre. Mais pource que la condition feminine est plus apte
a inventer subtilitez que celle des hommes, son conseil moult pourroit
estre favorable: lequel par le benefice d’une lettre, nous pourra
manifester tout subit la deliberation ouye. Combien qu’il feust tart &
heure de reposer, ne voulus faillir de donner principe a mes amoureux
escriptz: qui furent de ceste teneur.
Lettres de Guenelic pour envoyer a Helisenne.
Possible ne seroit au tien Guenelic, souveraine Dame, de pouvoir
discerner de deux dissemblables choses tenant lieu de occupation en son
cueur: laquelle des deux pourra lieu de superiorité obtenir. L’une si
est, l’incredible hylarité par luy conceue, a l’occasion de se sentir
pres de la chose: pour laquelle retrouver, a nulles fatigues ne a
pardonné. Et l’aultre qui bien est differente si est, l’anxieté
douloureuse qui assiduellement son cueur traveille pour estre certain
que tu languis & consume ta vie avec extreme misere & calamité: pour de
laquelle te delivrer, ay conclus plustost souffrir la mort, que de
faillir a te restituer ta liberté. Et de ce ma longue servitude te doibt
prester foy indubitable: mais premier que de l’entreprinse commencer, ay
bien voulu par lettres le tout te communicquer: tant pour te rendre
certaine de ma bonne convalescence, que pour sçavoir ton opinion: car a
ton jugement tousjours me veulx condescendre: pour estre en tout avec
discretion & prudence determiné: & ce que par toy sera deliberé &
advisé, me sera acceptable & aggreable. Mais si en aulcuns degrez de
benevolence est la myenne fidelle servitude envers toy, je te exore &
prie, que du benefice de lettres ne vueille estre avare envers celluy
qui tant desire en ta presence assister: car si bien amplement je ne
suis en ton estat certioré, je resteray en une extreme perplexité: ayant
timeur que l’occasion de l’espargner d’escripre, ne te procede pour
estre succumbee en quelque sinistre accident, ou infirmité de corps, ou
de vehemente tristesse de l’ame. Car pour estre les dames fragiles & de
petite complexion, te pourroit facilement estre advenu: pource que tu es
constituee en telle captivité & destituee de toute consolee lyesse,
Toutesfoys j’ay esperance que pour le futur, si tu te recorde mes
services, tu reprendras tes forces. Et pour me consoler sans dilation de
ton estat, me confermeras en certitude. Quand l’amoureuse lettre fut
escripte & sigillee de diverses cogitations fut mon entendement occupé,
meditant & pensant en quelle sorte les pourrois faire entre les polites
& belles mains de ma dame consigner: ce que voyant Quezinstra, pour
craincte que par continuelle sollicitude ne me intervint quelque
adversité de maladie, il me dist: Je vous supplie, que vous veuillez
desister de ces superfluitez de pensee, qui d’aultres choses ne vous
servent, que de consommation d’esperit & dissipation de corps. Bien
m’esmerveille qui vous meust, veu & consideré que presentement estes si
pres de vostre desir. A vostre advis, est il si difficile de faire
diriger voz lettres a vostre dame? Soyez seur que nous trouverons
quelque subtil moyen, & pour vous gratifier, je accepte la charge de les
luy faire tenir, parquoy vous debvez vostre cueur reduire en certaine
lyesse & consolation. Apres avoir ouy la promesse de Quezinstra,
J’estimay tant de son sçavoir, que j’eux esperance pouoir par son moyen
la plus grand partie de mes desirs accomplir. Parquoy delaissay ce que
mon cueur molestoit & travailloit, puis nous couchasmes pour reposer.
Mais l’heure venue que Proserpine delaysse sa mere, pour retourner aux
tenebreux Royaulme de son mary, lors pour donner ordre a noz affaires,
en detestant le dormir je me levay: Et Quezinstra (pour me satisfaire) a
l’insidieux sommeil ne voulut obeyr: mais en grande promptitude aussy se
leva: puis comme vigilant & solliciteux de mes desirs se occupa en
plusieurs imaginations: Et entre aultres choses, rememora qu’il avoyt
entendu dire que la dame mal disante avoit le gouvernement du chasteau
de Cabasus & de ma dame Helisenne. Parquoy luy sembla que pour avoir
expedition de nostre affaire, n’y avoit meilleur moyen que par faintise
& dissimulation se ayder du nom de la cruelle dame, en faisant mes
lettres, de par elle a ma dame presenter. Laquelle les ayant leues
entendroit la subtilité excogitee & invention. Cela pensé, a la
proposition donna l’effect: Et L’acteur bien instruict en grande
diligence sa commission accomplit: & me apporta lettres dont le contenu
d’icelles s’ensuit.
Lettres de Helisenne adressantes a Guenelic.
Apres la reception de tes lettres, trescher amy, j’ay esté en danger de
succumber en l’inconvenient de la matrone Romaine: laquelle par anxieté
de la mort de son seul filz a elle annoncee, ne peult laysser la vie: Et
depuis comme elle rencontra sondict filz qui n’estoyt encores mort par
excessive hylarité sa vie termina, aussy moy qui par assidue &
continuelle douleur n’ay peu parvenir a celle qui de tout maulx est la
fin, combien que par divers moyens je l’ay cherchee: mais presentement
par estre advertye de ta venue, mon cueur a esté d’une certaine lyesse
si profux, que par superabondante delectation, a grand peine ay peu
evader que de mon debile corps l’ame ne se soit separee: mais toutesfoys
apres longue sincopise, m’a estee restituee aulcune vigueur: qui m’a
donné le pouvoyr de t’escripre ces presentes: ayant affectueulx desir
que tu soys assistant & present pour recouvrer le singulier plaisir de
ta veue: & aussy affin de t’exprimer quelle est mon opinion sur ce que
tant tu desire sçavoir. Et pour satisfaire a nostre commune affection,
je te advertis que me suis advisee, que moyen n’y a plus convenable pour
communicquer l’ung a l’aultre le secret de nostre cueur, que tu te
transmigre a ce chasteau: auquel parvenu, a la plus grosse des tours (en
laquelle je suis captive) la pourras appercevoir une fenestre ferree:
qui de parler nous donnera faculté, au moins si tu es pourveu d’eschelle
apte pour parvenir a l’altitude du lieu: Mais il ne fault que tu vienne
jusques au temps silentieux de la secrette nuict: toutesfoys si le temps
estoit obscur: Et que Diane ne te voulust de sa preclaire splendeur
gratifier: affin que par ma coulpe toy & moy ne soyons frustrez de noz
desirs, je te veulx donner du lieu plus ample & manifeste notice. Et
pour t’en rendre tout certain te fault entendre que la predicte fenestre
est sur le jardin: Et a l’endroict d’icelle, y a ung arbre de telle
haulteur qu’il excede la summité de la tour. Et pour ce toy estant de ce
bien informé, sur ignorance ne te pourras excuser: si te obsecre & prie
que ne veuille plus longue espace delayer ta desiree venue: que ceste
nuict en laquelle j’espere plus facilement du reste de mon estat te
donner intelligence, que par le benefice literaire. Apres avoir par
plusieurs foys leu la receue lettre pour les consolatives ymaginations
qui me survindrent, en moy mesmes je disoye.
O Seigneur qui prestas tant de felicité au filz de Anchises, quand au
giron de Helissa en la forme de Ascanius te reposas: a ceste heure ne te
pourroye suffisamment remercyer: car je voys manifestement que par toy
plus de graces me est impartye: que a icelluy que je ay predict, combien
que ton frere feust, car ce ne est moindre beatitude, le conserver, que
l’acquerir. Ces parolles ay je proferees, que ce que tu ne as permys
(nonobstant ma longue absence) que l’amour de ma dame envers moy soit
diminuee. Et pour tant deposees toutes cures & fastidiation je me
persuade de croyre que de Helisenne suis plus aymé. Et avec plus grande
felicité que jamais gentil homme fut de dame. Et pour ne vouloir user de
ingratitude, voyant, seigneur amour, que de toy toute prosperité
provient toutes graces te rendray, tous honneurs je te porteray, tous
sacrifices te exhiberay, Et perpetuellement te adoreray. Et tant que
l’esperit mon corps informera en tous lieux ou me trouveray, en
perpetuelle attestation ta gloire je publieray. Et a la posterité future
ton sacré nom commenderay, puis que de ta doulce faveur tu me fais
digne.
Guenelic enfin parle a sa dame.
Chapitre. V.
[Illustration]
Prononcees ces parolles, avecq ma secrete conception me sentys
totallement consolé: & dictz a Quezinstra: que temps estoit de nous
sequestrer de ce lieu pour approcher du chasteau, ou ma dame estoit
captive. Incontinent que je eux ce dict, sans plus longue dilation, du
gentil homme preismes congé, car remerciant du bon & honnorable
traictement que si liberalement nous avoyt faict. Puis quand nous
feusmes sortiz hors de la porte, En jectant nostre regard en
circonference apperceusmes le chasteau de Cabasus: & ce qui facilement
nous le fist congnoistre, ce fut a l’occasion que le gentil homme nous
avoit exhibé la situation du lieu, & comment il estoit construit &
edifié. Mais tout subit que je l’euz apperceu, en moymesmes je disoye:
O Guenelic voyla le lieu ou est ton supreme contentement: la est ta
vraye joye, que le ciel t’a appareillee.
O que bien est heureuse la peyne qui de tel salaire est accompaignee.
Disant ces motz, approchasmes le lieu desiré. Et voyant que gueres n’y
avoit de distance de la a une belle & grande forest, y adressasmes
nostre chemin pour nous solacier: & aussy pour sçavoir se quelque lieu
habitable y avoit pour aulcunement nous reffociller, en attendant
l’heure oportune. Et comme nous eusmes ung petit cheminé, veismes ung
domicile, ou residoient gens commys pour conserver & garder la forest:
Et ce lieu nous feust bien propice jusques a ce que le temps feust venu,
que Somnus le cueur de l’homme plus validement assault. Et lors estant
garny de ce qu’il m’estoit necessaire, a l’heure me partys & me
transportay au lieu designé: auquel parvenu, vous debvez croire que plus
legers furent mes membres que une feuille automnale estant sur les
branches sans liqueur: & quand je fuz approché de la fenestre, je veis
celle qui estoit unicque restauration de tout mon travail: laquelle
telle salutation me feist, que jamais pareille n’eust Alcumena de
Juppiter: Adonys de Venus: Et Hercules de Deyanira: car moins jucunde
que benigne ne fust la reception: Et a l’heure j’eux une si excessive
joye que je demeuray immemoratif de moy: Et de ma deliberation, Amours
avec si grande force mon cueur lya, que en ma faculté ne fust de pouvoir
une seulle parolle proferer. Mais ce que la pronontiation me denyoit,
les sentimens & gestes exterieures le manifestoient. Et d’aultre part
j’avoye certaine evidence que ma dame n’estoit moins attaincte que moy
car pour me contempler: demeura en suspendz: Et avec plusieurs mouvemens
de couleurs voyoys ses yeulx yrradians: dont les pupilles errantes &
vagabundes en leur circonference estincelloient de desir amoureux: comme
font les raidz du soleil matutin reverberez en la claire fontaine. Apres
avoir longue espace tenu silence, a mon cueur fut restituee sa
tranquillité & repos. Et lors commençay a former telles parolles.
Ma dame, admiration ne te prengne pource que je suis si lent & tardif de
parler: car ta presence avec la lumiere de tes yeulx par les miens
receue: par si vehemente ardeur m’a le cueur allumé, que la chaleur
dilatee en mes membres, me faict sembler l’intemperé & froid hyver pour
chaud esté. Et pour l’alteration de cueur qui tant penible m’est a
souffrir, tout ainsi que les flambles d’une fournaise (dont le feu est
trop vehement) pressent l’une l’aultre a l’entree du soupiral: ainsi de
mon estomach sortoient souspirs en si grand affluence, que totallement
la parolle m’a esté forclose. Et si te certifie que pour te exprimer
avec quelle force Amour me domine, ne souffiroient toutes les langues
disertes, Grecques & Latines: car d’autant que l’amour est
incomprehensible, tu doibs croire qu’elle est inenarrable. Et puis donc
ma dame que tu congnoys avec quelle saveur j’ay nostre amour observee
entre tant de fatigues, peines, & travaulx, tu doibs estimer que telle
amytié a perpetuité durera. Pourquoy ne reste plus que de trouver moyens
convenables pour te liberer de ceste calamité & extreme misere, en
laquelle tu es constituee. Las si tu sçavoys combien la consideration de
tes anxietez preste de douleur a ma vie, encores estimerois tu l’amour
que je te porte plus fidelle & parfaicte que tu ne fais: mais toutesfoys
si a l’experience l’on doibt soy prester, en brief je manifesteray,
combien ton infelicité m’est fascheuse: car pour la varieté de fortune,
ne par timeur de mort ne delaisseray mon entreprinse: mais en attendant
l’opportunité de l’achever, ne te soit ennuy de me narrer comme tu as en
ce lieu esté transmigree.
Incontinent mon propos finy, je veis ma treschere dame qui pour proferer
telles paroles sa bouche rosaïcque ouvrit, & dist.
O Guenelic soyez certain que l’excessif amour que je te porte, me
stimule non seullement a te obeyr apres tes parolles ouyes: mais bien
desireroye sçavoir tes secretes cogitations pour a mon pouvoir icelles
accomplir.
Et pour ce, combien que le rememorer (de ce dont tu me supplie faire le
recit) me soit cause d’une incomprehensible affliction, si ne veulx je
faillir de te narrer ce que je pourray reduire en memoire.
Et pour te donner de la chose ample notice, tu dois sçavoir que apres
que par tes indiscretes poursuictes, tu euz donné a mon mary certaine
evidence de noz amours, que a ceste occasion me furent inferees tant
d’opprobres, injures & cruelz tourmens: que comme ne pouant souffrir
telles precipitations, par plusieurs foys me mis en effort de me priver
de vie par mes propres mains toutesfoys me intervenoient quelques
empeschemens, parquoy ne pouvoys executer mon inique & miserable
vouloir.
Et pource que mon mary voioyt qu’il ne me estoyt possible de me desister
de ton amour: & que pource que ne pouvoys avoyr jouyssance me vouloys
desesperer: pour obvyer aux inconveniens, il me feist absenter:
Mais las si deliberee estoye de t’exprimer l’extreme douleur que je
souffroys de ma transmigration, tu doibs croyre que a ce faire ne
suffiroit tout le cours de ma vie: car depuis que fuz partie de ta cité,
je ne cessay de lachrymer & pleurer. Et quand je fuz conduicte en ce
lieu ou tu me voys, je fuz baillee en garde a une dame, laquelle est
seur de mon mary. Et par cela je comprins qu’il avoit de moy eu quelque
compassion interieure, pour ne me vouloir faire longue espace de temps
languir: car je congnoissois sa seur si perverse, que (selon mon
ymagination) j’estimoye que moy estant regie & gouvernee par elle, que
ma triste vie ne pourroit gueres de temps durer. Parquoy croyois estre
de brief par mort delivree de mes infelicitez: Mais nonobstant j’ay esté
frustree de mon desir mortel, Car combien que mon corps soit tant
delicat & tendre, si n’a il peu dissouldre pour quelque acerbe douleur
qu’il eust soubstenu: mais a esté en icelluy retenue la doulente ame
agitee d’innumerables passions, car avec l’amaritude que j’avoye pour
estre absente de toy, j’estoye continuellement affligee, & cruellement
persecutee, tant en faictz que en parolles.
Et entre aultres choses qui furent cause de l’augmentation de mes
tourmens: ce fut a l’occasion que ceste mauldicte creature insidiatrice
de noz amours trouva moyen de merveilleusement me increper a l’occasion
qu’il luy avoit esté exhibé ung livre de mes angoisses: lesquelles
j’avoye redigees par escript, ayant ceste esperance, que par ce livre tu
pourroys estre certain de mes tribulations: mais helas, je croys que
entre les mains de toy, mon cordial amy, elles n’ont estees consignees:
mais pour plus aggraver mes maulx, mon acerbe fortune a permis qu’il
soit tumbé entre les mains de ma cruelle ennemie, laquelle par ce moien
a eu evidente demonstrance de l’infallible amour que je te porte.
Et pourtant elle ne cesse de me injurier & improperer: & persuade a mon
mary de croire que quelque esperit malin m’a instiguee a faire cest
œuvre, & dict que tresutile chose seroit d’imposer fin a ma vie.
Helas si elle eust entendu quel plaisir c’est aux amans qui sont absens
de leurs amours, de recepvoir la mort elle n’eust esté si prompte de me
la vouloir appareiller: mais faulte d’intelligence, en me pensant
contrister, elle me letifioit. Ains toutesfoys pour nulles instigations,
elle n’eust puissance de faire condescendre mon mary a son vouloir. Et
quand elle luy en tenoit propos pour se liberer de son inquietude, il
luy disoit qu’il croyoit que j’estoye tant debile pour les peines &
travaulx souffers que possible ne seroit que ma vie peust estre longue:
Parquoy il n’estoit deliberé de vouloir anticiper mes si briefz jours.
Et quand elle ouyoit telle responce, par furieuse rage recommençoit a me
exagiter, & a tousjours continuer depuis que suis ycy enfermee, sinon
que depuis trois moys: mais la discontinuation procede pource qu’elle
est occupee a travailler aultres personnages, contres lesquelz elle a
conceu quelques injustes indignations. Et par ce moyen, pource que
impossible luy seroit de nous persecuter tous ensemble (a cause de la
distance des lieux) elle ne se trouve en ce chasteau que deux foys la
sepmaine.
Et a l’heure elle faict recompense du temps qu’elle estime avoir perdu,
car elle me faict double travail. Et pource qu’ilz sont deux jours
passez qu’elle n’a assisté en ce lieu, je croys qu’elle viendra demain:
mais puis que fortune m’a tant favorisee que elle a permis que j’eusse
le delectable plaisir de ta veue, il est a croire, que elle est
rassasiee de me persecuter. Parquoy l’apprehension future du mal que
ceste perverse me pourra faire, ne me est tant triste qu’elle a esté au
temps preterit: car la recordation de toy avec l’esperance de estre
delivree de brief, me donneront force telle, que toutes molestations me
seront faciles a tolerer.
Narration des adventures de l’une & de l’aultre partie des amans.
Chapitre. VI.
[Illustration]
Ce pendant que je escoutoie telles parolles, je feuz commeu a tant
grande compassion que pour l’anxieté du cueur, fut ma face arrousee de
affluentes larmes qui de mes yeulx distilloyent. Et quand je peuz
parler, je luy dictz, helas ma bonne maistresse, comme a il esté
possible que ta delicate personne ayt peu soustenir tant de cruelz &
insupportables tourmens, certes l’on te debveroit colloquer au
Cathalogue des martyrs, & de toy faire solennelle commemoration: mais
comment monsieur ton mary a il esté si cruel, veu que jamais en amours
ne te fust impartie aultre delectation que le regard & le parler pour
cela tu n’avois merité si griefve punition.
A ces motz Madame me respondist, tu ne te doibs esmerveiller de mon
mary: car par l’instigation de plusieurs langues malignes, il estoit
stimulé a me tourmenter: car tu doibs croyre que l’on luy a faict tant
de rappors que tu detractoys de moy, que a ceste occasion il estoyt tant
perplex & doubteux qu’il ne sçavoit par son jugement, lequel determiner:
ou si me conserveroit en vie, ou si a icelle il imposeroyt fin: car soys
certain que s’il fust advenu, ou s’il advenoyt que je parvinsse a ce
cinquiesme & dernier degré d’amours & que la chose vint a la notice de
mon mary, tu doys entendre qu’il ne vouldroit ensuyvre l’exemple du
Grec: lequel par le Phrygien, de sa femme fut spolié: Et nonobstant son
ravissement voluntaire, si ne receut elle aulcune punition. Mais depuis
le dixiesme an a son mary feist retour: lequel benignement la recuillit
& accepta.
Aussy Philippe de Macedoine les amours de sa femme patiemment supporta.
Mais bien suis seure que de telle pitié envers moy ne seroyt usee, car
de la plus cruelle & ignominieuse mort que l’on pourroyt excogiter, l’on
me feroit exterminer & prendre fin. Considere donc en quel peril estoyt
ma vie par le dangereulx mors des langues pestiferes: qui ont prononcé
ce que je croys n’avoyr jamais esté par ta bouche proferé. Je pense bien
que quelque foys par attediation ta patience estoit expugnee: Et pour ce
ne pouvoys user de telle discretion, comme l’urgente necessité le
requeroyt, & a cause de ce, je presuppose que tu peulx avoyr dict
quelque legers propos, non pas telz que les faulx relateurs m’ont
recité, lesquelz pour honnesteté je me deporte de referer. Et aussy pour
ne causer anxietez en noz cueurs, veulx imposer fin a ce propos: Te
suppliant que ne me veuille imputer a malignité de courage, pourtant si
je te rememore tes petites faultes: lesquelles je t’ay dictes seullement
pour te donner a congnoystre la peine que toy & moy avons souffers, pour
ne sçavoir simuler & faindre le contraire de ce que ton cueur & le mien
desiroient. Ces parolles dictes, a ce qui s’ensuyt je donnay
commencement:
Ma Dame je voys apertement, que les faulx delateurs ont esté occasion de
noz tourmens, Et si quelque foys par impatience, comme tu dictz, j’ay
indiscretement poursuivy mon amoureuse entreprinse pour deux causes je
doibs impetrer mercy: l’une si est, pour ce que amour excessif a ce
faire me contraignoit: Et l’aultre pour les peinez & travaulx
insupportables que a ton service j’ay soufferte.
Disant ces parolles, elle interrompit propos: Et en soubriant, me dist:
Guenelic, tu as oublié a dire ce que plus a ta cause serviroit: c’est
que telle est l’humaine virile condition que l’homme pour n’estre
satisfaict promptement, & a son desir, il se fastidie & ennuye: Qui
souvent est cause de les faire exceder les metes de raison. Et pour ce
si de cela l’on prenoit punition, bien peu en demeureroyent impuniz.
Apres telles parolles ouies je luy dictz, Ma dame combien que telles
excuses (que pour moy tu cerches) soient en desprisant le sexe viril, si
ne te veulx je de ce reprimer: car il me souffist puis que de ta bonne
grace je ne suys spolié: si te supplie de ne plus parler de chose qui
nous puisse aulcunement contrister. Et veuille mediter & penser les
moyens plus convenables pour te jecter de ceste captivité: affin que
joieusement je te puisse emmener. Incontinent apres avoir ce dict, ma
dame commença avec sa doulce voix a telles parolles former.
Tresdoulx amy, peu souvent advient que le temps trop serain n’apporte
tempeste: aussy les demesurees lyesses si elles ne sont temperees, se
reduisent en amaritude: je voys par tes gestes & contenances que grand
jubarité t’est irritee: & te semble chose facile de me pouvoir delivrer,
& ceste ymagination te procede a cause de l’affectueulx desir que tu en
as. Mais si tu es bien considerant, tu penseras que es choses ou les
vies & honneurs concernent, l’on doibt bien cogiter & penser, & puis
faire sentence & conclusion.
Et premier que je te declaire quelle est mon opinion: je te supplie que
me veuille narrer quel a esté l’estat de ta vie, depuis que tu fuz
adverti de mon absence.
Apres telles parolles, pour satisfaire a son desir, sans riens reserver
luy exprimay toutes les calamitez & miseres soubstenues en mes penibles
& fatigieux voyages dont elle eust telle compassion que par adventure ne
fut si grande a Scipion envers Massinissa.
Car je veis ses beaulx yeulx vers, arrousés de petites larmes
ressemblant a perles orientales: lesquelles glorieuses larmes furent
conciliatrices & confort de toutes mes peines preterites. Et quand la
mienne dame vit que j’avoys achevé mon propos, ainsi me dist:
Je congnoys assez, O unicque seigneur, confort & salut de ma vie, que
pour cause de l’affection que tu me porte, que sans tranquilité ne
repos, tousjours a esté ta vie: mais puis que fortune de ta presence m’a
faict digne, en mettant fin a mes lamentations, t’exposeray le moyen
(entre tous les aultres) bien pensé & excogité, qu’il me semble plus
utile pour a noz intentions parvenir. Et pour te le divulguer, tu doibs
entendre que si en ta faculté estoit de captiver la benevolence de
celluy qui est commis pour la garde de ceste prochaine forestz, il me
semble que nostre nef seroit joincte au seur & desiré port: car cestuy
homme a grand privaulté & familiarité au portier de ce chasteau. Et a
cause de leurs accoustumees conversations, il frequente souvent en ce
lieu. Parquoy au moyen de sa congnoyssance tu pourras facilement avec
luy entrer, & aussy ceulx de ta compaignie: mais il fault attendre
l’opportunité. Et si est chose tresurgente que tu saiche bien premier
que tu viengne, si la dame maldisante ne sera point en ce lieu: car
comme je t’ay predict, je suis certaine que de brief elle viendra. Je
t’ay declairé toute ma conception & ultime conclusion: reservé
toutesfoys que si aultre estoyt ton opinion, a ta prudence je m’en
rapporte. Quand j’eux le tout entendu telles parolles je luy dictz.
O ma doulce dame, moderatrice de tous mes travaulx, tes discretes
melliflues & doulces parolles me prestoient une suavité qui me preserve
de tout ennuy pour la nouvelle joyeuseté: si que a grand peine puis
faire louenge condigne de ton utile conseil. Mais toy estant celle, en
laquelle reside prudence & humanité, selon ta benignité accoustumee
m’excuseras. Et pource que la deesse qui envers Orpheus fut tant
piteuse, qu’elle consentit Eurydice restituer, desja commence sa corne
musser, contraincte me sera le sequestrer. Mais combien que je me parte
avec le corps, de l’ame je te laisse dame & maistresse. Et te supplye
que ne te veuille contrister, si mon retour est plus tardif que toy &
moy ne desirerions: & ne pense que la dilation soit par ma coulpe
maligne: mais pour donner meilleur principe a noz choses, a ce que bonne
fin s’en puisse ensuyvir.
Et lors doulcement respondant me dist: Guenelic grandement je loue ceste
tienne consideration: & ne soys timide que ton absence me soit tant
triste que ne la puisse patiemment tolerer: puis que je seray certaine,
que elle ne sera sinon que pour attendre le temps opportun. Et pourtant
va t’en en paix, en ayant souvenance de moy. Et a l’heure apres le doulx
& amyable congé de elle, je me departiz.
Subtilz moyens de l’amoureux pour parvenir a la presence de sa dame.
Chapitre. VII.
[Illustration]
Retourné a la maison ou je avoye laissé Quezinstra, le tout avecq luy
communicquay, lequel ayant le tout distinctement entendu, me dict que
l’invention par Helisenne excogitee luy sembloit assez subtile pour
nostre entreprinse achever. Et je voyant que la chose ne luy sembloit
difficile, je feux merveilleusement joyeulx: car plus content, ne en
plus grand lyesse ne fut Cesar depuis la Pharsalicque bataille que je
fuz. Et pour ce avec la recordation de Helisenne consommay quelque
temps: puis apres quand je veiz l’opportunité, fainctement dissimulant
je commençay a me enquerir & interroguer le gardeur de la forest en
demandant a qui estoyt le chasteau de Cabasus, Et aussy quelles gens y
faisoient residence. Et a l’heure me respondist que pour le present n’y
avoit aultres gens que une dame: laquelle en grande extremité y estoyt
detenue captive pour quelques occasions incongneues a tous les
circonvoisins. Et lors Quezinstra & moy luy demandasmes se nul ne
l’alloit visiter: A quoy il nous feist responce, que non, fors
seullement la parente du seigneur, laquelle n’i assistoyt pour la
consoler, mais au contraire, pour l’agiter, affliger & cruellement
persecuter. A ces parolles luy dismes, que grand dommage estoit de
l’infelicité de ceste dame, Et que si possible estoit de la pouvoir
veoir, que pour ce faire a quelque peril ne pardonnerions. Et lors il
nous respondist, que souventesfoys il y frequentoit par le moien de la
grand familiarité qu’il avoit au portier, auquel totalement on se fioit.
Et a l’heure tresinstamment luy suppliasmes qu’il nous voulut tant
gratifier, que par son moien feussions dignes de la presence de ceste
tant infortunee dame: A quoy en grand promptitude nous respondit, que le
portier avoit expres commandement de ne permettre aulcune personne y
entrer, Et pource que autant difficile seroit l’assister en cest
chasteau, comme seroit d’entreprendre la restauration de toutes les
piramides D’egypte, & de la royalle & populeuse Babylonne: & que de
chose tant ardue entremettre il ne se vouldroit. A ces parolles fut ma
grand joye convertie en trop grand anxieté, car ces motz ne me furent
moins acerbes, que fut a Menelaus le recit du ravissement de sa femme,
ce que voyant Quezinstra, me tira a part & me dist:
Ne vous esmerveillés pas trop, voyant cest homme qui n’est en riens
favorable a voz desirs. Quelle obligation, quel contract d’amytié,
quelle estroicte benevolence tient il avecq vous, qu’il doibve si
facilement condescendre a voz plaisirs? Si vous desirez sçavoir son
ultime volunté: Il est necessaire de luy faire present de assez grand
abondance de pecune. Et en ce faisant, je croys que sans grande
contradiction se rendra a voustre vouloir obeyssant.
Nous lisons que la fille de Leda fut par ses damoyselles persuadee de se
submettre au plaisir du Phrygien: combien que icelles damoyselles
fussent estimees sy fidelles, qu’elles estoient comme gardiennes du
corps de la royne deputees. Et mesmes de par le roy Menelaus, du quel
elles estoient parentes. Mais elles furent prevenues de avarice: car
riens n’est en ce monde, que par icelle ne soyt corrumpu. Et pourtant
desistez vous de ceste precipiteuse sollicitude, en usant de mon
conseil. Incontinent ces parolles ouyes, je vouluz bien sans aulcunement
delayer, ceste deliberation accomplir, ce que je feiz. Et celle
invention me fut tresutile: car cest homme de avarice prevenu, apres
aulcune repulsion, au prendre se consentit: nous promettant de
totallement satisfaire a nostre vouloir: & conclusmes que la nuict
prochaine environ deux heures, devant la venue de la belle Aurora, nous
transporterions au chasteau de Cabasus.
La nuict accompaignee de desir, ne me permist aulcunement reposer. Et
quand l’heure de partir fut venue, au lieu desiré nous transportasmes.
Et tout subit que le portier eut la voix de nostre conducteur entendu,
assez promptement la porte ouvrit. Et comme esmerveillé de
l’extemporanee venue, luy demanda la cause de si grand hastiveté:
attendu que ceste heure estoit plus commode & disposee a repos que a
aultre chose. Et ce pendant qu’il proferoit telz motz, dedans la porte
nous entrasmes: ce que voyant le portier fut merveilleusement irrité.
Parquoy a nostre conducteur demanda, dont luy procedoit ceste temeraire
hardiesse, de avoir admené gens avec luy. Et pour quelle occasion il
avoit faict. Las dist il, bien m’avez deceu & circonvenu, dont je
m’esmerveille: car je avoys en vous totalle confidence: je voys
apertement, que ceste chose sera cause de me ruyner & exterminer: car si
la parente de monsieur en est advertie: il n’y aura excuse qui pour ma
salvation soit utile. Et lors nous luy commençasmes a dire, mon amy,
desistez vous de ceste timeur qui vous est intervenue, & condescendez a
nostre vouloir: qui est tel, que premier que nous absentons de ce
chasteau, nous delivrerons la dame de la captivité en quoy elle est
detenue. Et pour ce, regardez de nous favoriser en cela. Et si ainsi le
faictes, vostre service ne sera sans remuneration: Mais si aulcunement
estiez a noz desirs contraire: & que feussiez cause de quelque esmotion,
ou tumulte: bien vous pouvez pourveoir de vraye contrition & patience:
car sans aulcune difficulté, premier que les gens surviennent, par mort
violente vous feray finer. Quand le portier eut entendu mes parolles
considerant que sa vie estoit en la puissance d’aultruy: sans ce qu’il
fust en sa faculté de pouvoir resister a nostre conducteur demanda si de
nostre estat il avoit aulcune notice. Et si nous estions des parens ou
aliez de madame: auquel il respondit, que il estoit ignorant de cela. Et
que nous estions gentilz hommes a luy estrangers: qui par subtiles
ingeniositez & continuelles persuasions l’avions seduict, par donner a
entendre que seulement desirions de veoir madame Helisenne: Et que par
estre trop credule, il avoit esté deceu. Le tout distinctement entendu
par le portier, voyant que force luy estoit de obtemperer a nostre
vouloir, nous dist, que de nous favoriser en cela ne sçavoit quelque
moyen, sinon que de force convenoit rompre l’huys de la tour. Et apres
qu’il eut ce dict, se voulut absenter, disant, que pour le saulvement de
sa vie, luy estoit necessaire de se rendre fugitif, sans jamais au pays
faire retour. Et lors estantz timides que mal ne nous en advint, je luy
prohibay le partir. Et luy dictz, que de ce lieu premier que nous ne
partiroit. Et lors pour le contenter, luy feis present de assez grosse
somme de deniers, dont il se tint merveilleusement content: puis apres
sans plus tenir long propos, a l’huis de la tour feusmes conduictz:
lequel fut incontinent par violence rompu. Et en entrant dedans la
chambre, gratieusement saluasmes ma tresdoulce dame Helisenne, laquelle
me dist ainsi.
Infortuné delivrement de Helisenne, & fin des amours de Guenelic.
Chapitre. VIII.
[Illustration]
O Guenelic je ne puis conjecturer, quelle lyesse pourroit estre si
grande, que elle peult celle que presentement je sens superer, ny
encores approcher.
O dieux quelle influence celeste de telle beatitude m’a rendu digne.
O felice presence: qui m’est de si grand contentement, que le puis
exprimer: car jamais Demetrius a Almya, Leander a Hero, Juppiter a
Europa, ne Hercules a yolle, ne furent tant acceptables ny aggreables
que tu es a moy. Et si je reputoye heureuse la veue que ces jours
precedentz par le benefice de la fenestre me fut concedee, ceste icy
excede trop en felicité: car j’estoye fort perplexe & doubteuse que ne
peusse parvenir a ma future delivrance: mais a ceste heure par ta
providence, je me voys totalement liberee de mon antique travail. Apres
ceste amoureuse & doulce prononciation je luy ditz.
O ma dame unicque, soys certaine que si ma veue te donne plaisir, le
assister en ta presence me est bien autant plaisant & delectable que
jamais fut Andromeda a Perseus, l’egyptienne au triumphateur Cesar, & la
belle nymphe Eperye a Esacus. Mais pource ma dame que trop lente
departie nous pourroit nuyre, il convient executer noz deliberations, &
nous preparer a nostre expedition. Tout subit que j’eux imposé fin a mon
dire, ma dame se tourna vers une antique damoyselle: laquelle avec
grande observance de fidelité l’avoit servie. Et a ceste occasion, ainsi
luy dict, m’amie pour ne vouloir user d’ingratitude, je vous veulx
retribuer des bons & aggreables services que m’avez faict: pour
recompense desquelz, liberalement vous donne assez grosse somme de
pecune: que trouverez en ce mien petit coffre, dont voyla la clef. Et en
ce disant, luy presenta: dont la damoyselle grandemenent la remercia:
puis luy dict, ma dame je suis grandement letifiee de veoir imposer fin
a voz assiduelles anxietez, mais je suis timide que quand la chose sera
parvenue a la notice de monsieur vostre mary & de sa parente, qu’il ne
me facent souffrir quelques molestations. Car ilz pourront suspecter que
je suis de voz secretz participante: vous sçavez que en leurs yres sont
tant precipiteulx que tresfacilement envers leurs serviteurs sont
cruelz. Et lors ma dame luy respondist, M’amie, vous pourrez certifier a
monsieur mon mary & a sa parente, que mon amy Guenelic, pour lequel j’ay
enduré si griefve peine, tant par subtile ingeniosité que par force, est
entré en ce chasteau avec certaine deliberation de m’en jecter dehors: a
quoy je n’ay faict aulcune resistence: car le seigneur amour qui sur moy
a domination & seigneurie, me presse & stimule de le suivir. Et pour ce
advertirez monsieur mon mary, que s’il a desir de femme qu’il s’en
pourvoye: & de jamais me veoir, toute esperance luy soyt perdue: car je
n’ay intention de jamais en sa presence assister.
Incontinent apres ces parolles, nous sequestrasmes du chasteau pour
venir a la porte, ou noz chevaulx estoient tous prestz & appareillez:
sur lesquelz montez, non lentement mais en grande & extreme diligence
commenceasmes a cheminer. Mais ce pendant quelque infelice influxion du
ciel permist que la dame maldisante fust de nostre affaire certioree: Et
ceste infortune nous advint par ung meschant & malheureux garson, qui
toutes les devises que nous avions tenues au chasteau avoit entendu: Et
par ce moyen, sans que nous en prinssions garde, s’estoit de nous
absenté pour a la cruelle dame en faire ample recit. Helas ce nous fust
occasion de convertir nostre grand hylarité en trop grand amaritude: car
comme nous cheminions dedans la forest & n’estions encores que a quatre
mille de distance du chasteau de Cabasus, il nous sembla ouir ung
merveilleux bruict de chevaulx. Et a ceste occasion ma dame fut fort
timide: car la pensee son mal prevoyant recogitoit & pensoit toutes les
choses qui la pouvoient offenser. Et pour ceste cause me dist, Guenelic,
je ne puis conjecturer dont me procede l’anxieté douloureuse qui au
cueur m’est survenue, je suis en une extreme perplexité, doubtant que se
ne soit quelque presage de mal futur, car le bruict que nous avons ouy,
me mect en doubte, Et a l’heure moy qui moins angustié & adoloré
n’estoye la commençay a reconforter, quand de plus en plus augmentoit le
bruict. Et tost apres apperceusmes la grand multitude de gens qui tous
d’une voix unanime se escrioyent, O ravisseurs & non point chevaliers,
rendez nous la dame que vous avez seduycte, ou aultrement par force
serez contrainctz. Par ces parolles fut la mienne Dame de si cruel
travail affligee, qu’il n’estoit possible de plus. Et pour ce avecq une
voix fort oppressee, ainsi me dist.
Helas tresdoulx amy, je voys apertement, que en ce jour que nous
estimions tant felice pensant qu’il feust principe de nostre perpetuelle
beatitude, nous sera tresmalheureulx: car ce nous est chose manifeste,
que par mort acerbe, furieuse & execrable immaturement finerons noz
jeunes jours. Quand j’entendis ces piteuses & lamentables parolles
(combien que ma douleur interieure fut grande) je dissimulay en face le
tourment que le triste cueur sentoit. Et pour la consoler, luy disoye
qu’elle feust ferme & de bon couraige: car je avoye bonne esperance que
quelque vertu divine, de peril mortel nous preserveroyt, & en ce disant,
contemploye sa face qui tant estoit pasle & descoulouree, que plus morte
que vive ressembloit. Quoy voyant Quezinstra & moy, feusmes de advis de
la descendre & poser soubz ung arbre, craignant que par debilitation son
travaillé corps peust tumber. Mais pas plus tost ne l’euz descendue &
que feusmes remontez, que nous feusmes assailliz de toutes partz. Et
lors mettant les mains aux espees commenceasmes a nous deffendre
virilement: Et de telle sorte, que du principe chascun de nous abbatit
le sien qui depuis n’eurent puissance de eulx relever: mais eulx
confiant de ce qu’ilz estoient gros nombre, par grande superbité
mettoient peine de nous grever, tellement que Quezinstra & moy feusmes
ung petit blessez: mais noz vulnerations ne furent cause sinon que de
plus en plus nous eschauffer. Et pour les enormes coups que
continuellement recepvoient noz ennemys: le nombre commença si fort a
diminuer, qu’il n’y eust nulz d’eulx qui ne feust merveilleusement
timides: Parquoy ne feirent plus gueres de resistence. Et apres qu’ilz
eurent long temps souffers, se rendirent fugitifz. Et en leur absentantz
tous ensemblement donnoient maledictions a la dame maldisante, pour ce
qu’elle les avoit stimulez de nous invader.
Apres les avoir vigoureusement poursuyvis, nous retirasmes: rendant
graces & louenge a la souveraine divinité: qui tant nous avoit esté
favorable, dont estions merveilleusement letifiez: & nous estoit advis
qu’il ne restoit plus que de consoler madame Helisenne, & puis
joyeusement nous mettre au chemin. Parquoy je commençoye a louer &
extoller fortune, estimant que elle eust pacifié avec nous: mais
manifestement nous demonstra, que d’executer son yre envers nous
n’estoit encore rassasiee: car comme nous penssions assister en la
presence de ma dame, ne fut en nostre pouoyr: pource que en poursuyvant
noz adversaires, nous estions grandement eslongnés du lieu, auquel nous
l’avions laissee: Et pour ce commençasmes a investiguer & cercher. Et
avec ce je jectoye vociferations treshaultes, en invocquant le nom de ma
dame: mais nul sinon Echo ne nous respondit. Toutesfoys apres l’avoir
long temps cerchee retrouvasmes le lieu desiré: mais helas je veiz ma
dame en telle extremité, que je n’eux occasion sinon de me douloir &
contrister.
Repentence de Helisenne & de son trespas.
Chapitre. VIII.
[Illustration]
Apollo l’extreme partie de Pisces abandonnoit: Et avec la main dextre le
chef de Aries tenoit, quand devant madame nous presentasmes. Et si tost
que ma doulce dame me eust apperceu, elle demonstra par ses gestes
exterieures, que ma veue luy estoit plus aggreable qu’il ne seroit
possible d’exprimer: & comme je me feuz posé aupres d’elle en donnant
plusieurs baisers a sa descoulouree face, Et lors avec voix debile ainsi
me dist.
O mon unicque refuge consolatif.
O lumiere de mes yeulx.
O creature que tant a la mort que la vie oultre l’humain croyre j’ayme.
Bien puis dire que avec la delectation que j’ay de te voir, nulle espece
de mort ne me peult espouventer.
O mon doulx amy, en briefve espace, certaine evidence auras, combien
griefve & remplye d’amaritude ton absence m’a esté: car parce que je
n’esperoye de jamais te veoir, j’ay esté par angoisseuse douleur tant
affligee & travaillee, qu’il n’est en ma faculté de pouoir exhiber. Et
avec ce, ay esté tant agitee de l’ivernalle froidure, que icelle peine
corporelle congregee avec les passyons de l’ame m’ont tant persecutee
que je sens de moy approcher les troys seurs lesquelles immaturement le
fil vital me copperont.
Quand elle eut ce dit, elle se teut. Et a l’heure estant destitué de
tout espoyr & ce qui assez me desplaisoit, estoit que pres de la aulcun
lieu habitable ne se retrouvoyt. Parquoy avec continuelz sanglotz &
souspirs qui en grand multitude de mon dolent estomach sortoient, ainsi
commençay a dire: ma dame chere, je ne puys trouver parolles par
lesquelles je te puisse exprimer l’extreme douleur que pour la tienne je
souffre: car tu doibz croyre que te veoir ainsi infirme & languissante
m’est une peyne incredible. Et si t’asseure que les parolles par toy
proferees, me sont sagettes qui me vulnerent le cueur: Parquoy je suis
certain que ta mort sera occasion de la myenne, Car ma vie seulement par
la tyenne vit. Las madame estymeroys tu que l’incomprehensible amytié
que je te porte me peult souffrir vivre, en te voyant mourir? certes si
tu le croyois, grandement de la verité tu seroys alienee. Helas ma vie
est du tout hors d’esperance, combien que quand je feis retour vers toy,
ayant obtenu victoire de noz ennemys, une grand hylarité
m’accompaignoyt. Et ignorant l’infortune & male adventure, je pensoye
que pour le futur ma vie seroit doulce & tranquille: mais ces
consolatifz pensemens, en petite espace se sont convertiz en trop
acerbes & durissimes cogitations. O dolente & anxieuse mutation: O temps
cruel: O jour plein de misere: O mauldicte fortune, cruelle furieuse,
detestable, excecrable & abominable: a quelle occasion me veulx tu
exterminer? N’avois je pas assez pené & travaillé? Et si ton yre n’est
encores ressassiee, pourquoy ne l’execute tu en aultre sorte sans me
vouloir priver de celle, laquelle avec tant de fatigues je pensoye avoir
acquis, O aveuglee, depiteuse & ennuyeuse, regarde a quelle extremité &
calamité ton ingratitude m’a conduict. Certes je n’ay chose qui me
puisse conforter sinon que j’espere que ce que le corps ne pourra, a
l’ame ne sera impossible: Car par le moyen de ma mort continuellement,
toy ma dame, elle accompaignera. Tout subit que j’eux imposé fin a mon
parler, (combien qu’elle feust debile & pres de sa fin) ces parolles
respondit:
O Mon doulx seigneur, de ce que tu dictz que la douleur mienne te cause
une extreme tristesse, assez je te croys: mais plusieurs raisons te
doibvent induire a la supporter. Et entre aultres, tu doibz estre
recordz, que moy ne les aultres ne sommes engendrez pour estre
immortelz: car il est manifeste, que toutes choses qui naturellement
commencent, naturellement finissent: car estant nostre matiere originee
de quatre qualitez contraires, ne peult estre pardurable: comme cree de
matiere & forme, ainsi que le philosophe en sa physicque nous enseigne.
Et pourtant en consideration de ce, je te supplye, que voyant ma mort,
ne te vueille trop angustier: mais considere que l’homme prudent &
saige, ne se doibt par lyesse exalter, ne par anxieté desprimer. Et si
l’absence & privation de moy te moleste, de tant plus te doibs consoler
de me veoir liberee des calamitez: qui en ce mortel monde journellement
nous surviennent: aussi tu doibs penser a l’expectation de la vraye
immortalité de l’ame.
O glorieuse mort: par laquelle nous vivons, a toy est redevable toute
l’humaine condition: car de corruptible la fais eternelle. Et pour ce se
doibt nommer faulse & inicque l’opinion de celluy commun peuple rural, &
vulgaire: estimant que mourir & terminer ses jours en aage anticque,
soit plus felice que de mourir en florisante jeunesse.
O combien par cela ilz se demonstrent ignares & de petit entendement,
puis que es choses transitoires ilz s’arrestent & ne se conforment aux
opinions de tous sçavans esperitz, lesquelz aulcunement la mort ne
craignent: comme il appert par les parolles de sainct Paul: lequel en
cryant, disoit, je desire la mort pour estre avec la vie, a laquelle par
ton moyen, on parvient.
Le philosophe Socrates ayant foy indubitable de l’immortalité de l’ame,
avec consolation beut le venin.
Le saige Caton voluntairement n’eut mort soufferte, si d’icelle eust eu
doubte.
Si bien tu considere ce que je te recorde, facilement tu mitigueras ton
acerbe douleur: laquelle trop plus me griefve, que l’apprehension de la
mort. Et pourtant si tu ne as compassion de toy, je te prie, aye la de
moy: qui tes peines & les myennes souffre. Mais si j’estimoye que apres
ma transmigration tu te peusse associer de ceste belle vertu de
patience, sans sentir grand peine, je endureroys la mort: de laquelle le
divin Platon escript estre de tous maulx le plus petit. Dictes ces
parolles en dressant sa veue aux cieulx, donna principe a la
pronontiation de telz motz.
O Eternel & souverain dieu, qui voys noz cueurs & congnois noz pechez,
je te supplye que par ta misericorde vueille tourner en oblivion mes
continuelles iniquitez: par lesquelles je congnois avoir envers toy
commis offense tresgriefve: car je ay tousjours perseveré en maulvaises
cogitations, suyvant ma sensualité: laquelle m’a conduict, ou raison,
conscience & honnesteté repugnoient. Mais toutesfoys j’espere tant en ta
divine clemence & infinye bonté, que mon oraison ne sera enervee, mais
te sera acceptable: Car jamais tu ne refuse pardon a tes creatures, puis
que de cueur devot ilz te requierent: car comme tu as faict exprimer par
Ezechiel ton prophete en ces parolles. Toutes les foys que le pecheur se
retournera a Dieu par vraye penitence, tous pechez que il pourroit avoir
commis ne luy seront imputez, ny ne l’empescheront d’avoir la vie
eternelle. Et a ceste occasion, combien que le retour soit tardif, si
debvons nous avoir foy indubitable, que nous impetrerons mercy. Car
comme dict sainct Cyprien, Au poinct que l’ame est pres de sortir du
corps, la clemence & begninité de toy, mon Dieu tresmisericordieux, ne
la rejecte poinct de vraye penitence qui ne peult estre trop tardifve,
mes que elle soit vraye, Ne aussi le peché n’est pour lors irremissible,
s’il desplaist a la volunté. Et par quelconque necessité ou parvienne a
vraye penitence, l’on obtient facilement pardon de son peché: ce que
n’empeche le cryme & enormité d’icelluy: ne la briefveté du temps qu’on
a a vivre, ou l’extremité de l’heure, ou la dissolution de la vie &
conversation precedente, pourveu que l’on convienne en contrition &
desplaisance la volupté & plaisir precedent: car la charité de toy, mon
Dieu est ainsi, que une mere: qui a son sein estendu pour recepvoir
benignement ceulx qui voluntairement se retornent a elle.
Et pour ce dict sainct Paul, Ou le peché a esté plus grand, la grace de
dieu s’est plus estendue.
Le prophete aussi exhortant les pecheurs a soy retourner par vraye
contrition & penitence: leur dist en ceste maniere: retournez par
condigne penitence au createur: car il est tresbegnin, & misericordieux,
& par trop plus prompt a pardonner que l’on n’est a le requerir.
Et a ceste occasion je me confie tant de ta grace, sublime dieu, que je
croys que toy voyant comment je manifeste mon grand peché, je accuse ma
vituperation & turpitude, & deteste mes vices: lesquelz par ton immense
prudence & incomprehensible bonté, tu couvreras & exaulceras mon ultime
supplication, en collocant mon ame avec les esleux ou elle se pourra
consoler & letifier.
Apres qu’elle eut ainsi humblement exoré la supernelle bonté, elle jecta
son piteulx regard sur moy: & comme elle eut apperceu par mes gestes
exterieures que je souffroye une douleur indicible & non equiparable:
qui me contraignoit a desrompe mes beaulx cheveulx, Et a donner des
tresviolentz & enormes coups contre ma blanche poytrine: Et a l’heure
elle commença a telles parolles proferer:
O Guenelic, pource que tu continue tes lachrimes, pleurs & gemissemens,
tu me frustre du tout de l’esperance que j’avoie en ta science: laquelle
j’estimoye estre suffisante pour refrener ton courroux, & mitiguer tes
passions: qui sont tant excessives, que tu ne fais aulcune demonstrance
de ta vertu. Toutesfoys l’heure est venue que tu la doibs monstrer &
approuver, couvrant la douleur de ma mort, & si tu te veulx efforcer,
bien le pourras faire: car il n’est si grand travail, que par prudence
ne soit moderé: ne sy acerbe douleur, que patience ne desrompe. Parquoy,
je te supplie d’imposer fin a ton grand deconfort: & te console, en
pensant que la clemence divine a esté de nous piteuse, puis qu’elle n’a
voulu permettre, que le peché d’adultere, eust esté par nous commis: qui
eust esté cause de me faire finer par mort plus infelice, que celle que
de brief je voys souffrir: laquelle sans timeur recepvray, Car j’espere
que mon ame sera collocquee au lieu, ou elle trouvera son semblable, a
la semblance duquel elle fut premierement cree. Et pourtant ne me
veuille tant offenser comme d’estre envieulx de ma beatitude: & si
jusques a present d’une amour sensuel tu m’as aymee, desirant
l’accomplissement de tes inutiles desirs, a ceste heure de telles vaynes
pensees il te fault desister. Et d’autant que tu as aymé le corps, sois
doresnavant amateur de l’ame par charitable dilection. Et donne telle
correction a ta vie, que le venin de la concupiscence ne te prive de la
possession de ceste divine heritaige qui nous est promise. Et pour ce je
prie nostre fabricateur, que toy & moy consolez nous y conduyse.
Regretz de L’amy, de la mort de sa Dame.
Chapitre. IX.
[Illustration]
Incontinent ces propos finis, pour le travail qui par trop la crucioyt,
apertement en contemplant sa face l’on congnoyssoit son extreme fin
venir: car ses beaulx yeulx se commençoyent desja a ternir & obscurcir,
a l’occasion des tenebres de la mort, dont elle estoit prochaine. Et je
voyant que nul remede n’y avoit, souffroys si acerbe douleur, que non
moins pasle qu’elle n’estoye. Et quand je vouloys aulcune parolle
proferer, la faculté ne me estoit concedee, a cause de l’interruption de
mille souspirs accompaignez d’infinies larmes qui totallement me
denioyent le prononcer.
Quoy voyant Quezinstra combien que son cueur fut fort oppressé pour la
compassion qu’il avoit de nous, si se efforçoit il de me consoler. Et ce
pendant je veis ma dame qui de rechief me commença a regarder: & ouvrit
la bouche pensant dire aulcuns motz: Mais pour les douleurs mortelles
qui l’aggressoyent, la langue & tous les membres furent de leurs
puissances destituez. Et lors en se estendant entre mes bras, comme
morte demeura. Et a l’heure fut mon douloureux cueur agité d’une si
extreme destresse, que fuz long temps sans mouvoir ne respirer. Et puis
quand je peuz parler, avec voix cassee & interrompue commençay a dire.
O acerbe mort, cruelle, furieuse & de toute execration digne: pourquoy
si immaturement es tu en ce corps entree? helas tu m’as desherité de
celle en laquelle j’estimoie consister mon eternel contentement. Mais je
voys bien que les cueurs mortelz sont de plusieurs erreurs nourris: car
cela que j’estimoye appartenir a soulas, est converty en pourriture. O
caducque & faulse humaine esperance. O fragile condition: nostre voix:
combien les choses mondaines sont transitoyres. Certes chose n’y a en
ceste region terrestre, sur laquelle on se puisse fonder. Helas bien me
avoyt adverty ceste saincte & bonne personne, qui tant de remonstrance
me feist, que en quelque extreme peril je succumberoye. Bien voyz qu’il
le sçavoit, pour avoir congnoissance de l’infelice planete qui esclaira
a ma nativité, qui me propina influence tresmalheureuse, a laquelle je
n’ay sceu obvier. O que mauldicte & detestable fut l’heure que je
naquis. O que bien desireroye n’avoir jamais esté au monde produyct.
O que j’eusse esté heureulx, si du principe de ma triste & anxieuse
naisçance, de la terre nue, m’eust esté faict lict: ou bien que je
n’eusse eu plus lonque vie que les hommes qui nasquirent des dentz par
Cadmus semez. Helas si ainsi me feust advenu, je n’eusse esté agité de
tant d’angoysses, infelicitez, lachrimes, pleurs, souspirs, douleurs,
tourmens, & desespoyrs: lesquelz maulx tous ensemblement a mon doulent
cueur font residence. Et jamais je n’en seray liberé, sinon par le moyen
de la mort, que tant j’ay increpee & desprisee. Mais si briefvement elle
faisoit l’ame de mon triste corps separer, elle repareroit en partie
l’offense que elle m’a faict. Et pour ce je luy prie qu’elle ne me
veuille espargner, puis que de l’aller je suis prompt & appareillé. Et
quand je auray passé a l’aultre rive en contemplant la doulce veue
rassasieray ma voulunté. Ainsi parlant & formant telles plainctes &
exclamations, pour le cruel travail, la voix dedans la bouche se
arresta, Et a l’heure Quezinstra ainsi me dist:
Guenelic grandement je m’esmerveille des continuelz murmures que vous
faictes a l’occasion de la mort de ceste dame, Ne avez vous craincte de
offenser Dieu qui telle loy a nature a donné? Ignorez vous ce qui est
escript: c’est qu’il n’y a sapience, ne conseil, force, ny aultre chose
qui puisse valoyr contre le vouloir du sublime & puissant Dieu au
vouloir duquel vous debvés condescendre, en donnant evidente
demonstrance de vostre discretion: & ne detestez & blasmez la mort, puis
que elle est liberatrice de tous noz travaulx. Et a ce propos, le
Psalmiste l’appelle & la requiert, que elle vienne diligemment: affin
que elle mette fin a ses gemissemens & lachrimes. Et aussi sainct Paul
ad Philip. 1. L’estime la porte, par laquelle nous sommes liberez de
prison. Or considerez doncques quelle chose est plus juste, plus saincte
& de plus grande louenge digne: par son moyen nous parvenons a la
fruition de la vie bien heureuse: & sommes ressoulz a l’altitude des
choses divines, lesquelles pour la profondité a l’humain entendement
sont incomprehensibles: comme manifestement nous enseigne le glorieulx
sainct Paul. 2. Cor. 12. & Act. 9. qui gousta de ceste melliflue
doulceur quand il feust trois jours ravy jusques au tiers ciel: Et quand
il fut retourné, il dist (1. Cor. 2.) que jamais l’œil d’homme mortel ne
pourroit veoir, ny les aureilles entendre, ny la conception comprendre
ce que Dieu a promis & preparé a ses amys. O combien doncques doibt
estre aspirant le desir de parvenir a ceste glorieuse felicité. Certes
pour ceste cause ne debvons plorer ne lamenter pour ceulx que nous
voyons mourir avec une ferme foy: laquelle donne espoir qui engendre
charité parfaicte: & comme il est escript en sainct Jehan. Joan. 4.
Charité est Dieu: & pourtant si elle est en nous, Dieu aussy nous avons.
O tresgrand don de foy dont telle beatitude vient, que de l’exprimer ne
est en nostre faculté: toutesfoys pour ne estre negligent de vous
consoler, bien vous ay voulu rememorer les sainctes escriptures:
estimant par cela, a vostre douleur remedier: car si vous estes prudent,
vous mediterez & penserez souvent avec quelle foy & vraye contrition,
madame Helisenne a l’esperit a Dieu, & le corps au monde restitué. Et en
ceste consideration, je ne fais aulcune doubte que a vostre mal ne
trouvez quelque refrigeration medicamente vous persuadant pour vray: que
elle est colloquee en la glorieuse societé. Et pour ceste occasion
debvez imposer fin a voz douloureuses complainctes. Et aussy vous
supplie de vous voulloir desister de ceste damnable & faulse opinion, de
dire, que par le moyen des planetes, nous sommes contrains: car cela est
ung merveilleux erreur. Aulcuns hereticques appellés Priscialinistes
dyent que tout homme nayst soubz la constellation des estoylles, & est
regy & gouverné par leurs influences, lesquelles ilz appellent Fatum en
latin: c’est a dire destinee en françoys. Dient en oultre que selon
l’ordonnance des influences d’icelles estoylles, l’homme est contrainct
a faire bien ou mal, desquelz hereticques l’erreur est condamnee &
evidemment improuvee par plusieurs raisons de sainct Augustin au premier
chapitre du cinquiesme de la cité de Dieu: Et est aussi condamnee ceste
heresie par Chrisostome, qui dict, qu’elle faict troys manieres de
blasphemes contre Dieu.
La premiere est, qu’il s’ensuivroit que Dieu est & a esté maulvais en
creant les estoylles. Parquoy sur l’evangile de sainct Mathieu est dict
en ceste maniere, se aulcun par le moyen des estoylles est faict
homicide, ou adultere, grande iniquité & injustice debvroit estre pour
ce atribuee aux estoylles: mais encores plus a celluy qui les a creés.
Car puis que Dieu est congnoissant & non poinct ignorant des choses
futures, & qu’il congnoissoit que telle iniquité debvoit proceder
d’icelles, si ne les avoit voulu amender, il ne seroit pas bon, si
l’avoit voulu & il n’avoit peu: il seroit impotent, & non point tout
puyssant.
La seconde blaspheme est, que dieu seroit cruel de faire souffrir peine
pour les delictz que les humains pourroient commettre par la creation &
contraincte d’icelles estoylles: parquoy dict icelluy Crisostome,
pourquoy endureroys je peine pour la chose que je auroye commise, non
par volunté: mais par necessité.
Le tiers blaspheme est, que dieu ne seroit pas saige en ses
commandemens: car qui est celluy qui commande a aulcun & deffend de non
perpetrer le mal qu’il ne peult par contraincte eviter ny aussi
d’accomplir le bien: auquel on ne peult parvenir.
Certes il n’est personne au monde qui feust reputé saige en faisant telz
commandemens: Et pourtant telle opinion est grande offense envers dieu.
Il est aussi dict au huictiesme sermon sur sainct Jehan, que le seigneur
& facteur des estoilles, n’est poinct soubz la destinee & disposition
d’icelles. Nous avons quant a ce, une naturelle evidence: Car quand au
monde est produict ung roy ou seigneur, si c’estoit œuvre du ciel
s’ensuyroit que ceulx qui naistront soubz ceste influxion seroient roys
& seigneurs, qui n’est pas verité. On pourroit demander, si l’impression
des luminaires celestes est point cause de la diversité des meurs &
conditions des hommes. A ce peult estre respondu que la question a
double sens, selon diverses interpretations: Si on veult dire que
icelles estoilles soient causes necessitantes les voulentés, les
fortunes, & conditions des hommes, ce seroit heresie: car c’est contre
la foy, en tant que par ce, il s’ensuyvroit que quelconques choses que
l’on feist, on n’auroit ne acquerroit nul merite ne gloire: mais si on
veult dire que les meurs des hommes sont dispositivement &
contingentement variez pour la disposition des estoylles, ceste chose
peult avoir verité, & ne repugne point a la foy n’a raison: car il est
manifeste que la disposition diverse du corps, faict moult a la
variation & mutation des affections des meurs & complexions, comme dict
L’acteur des six principes, Parquoy les coleriques sont naturellement
disposez & promptz a yre: les sanguins, sont begnins: les
melancolicques, sont enuyeulz, & les flumaticques, paresseulx: mais cecy
n’est point necessaire: car l’ame a domination sur le corps, quand elle
est aydee par grace: comme nous voyons plusieurs colericques qui sont
doulx & amyables, aussy plusieurs melancolicques sont begnins. Et pource
que la vertu des corps celestes œuvre, & a aulcune causalité en la
mixtion & qualité des complexions: de ce procede, que sur les meurs &
conditions des hommes peust aulcun petit dispositivement &
contingentement: combien que la vertu de nature inferieure, faict plus a
la qualité de la complexion, que ne faict la vertu des estoilles.
Parquoy sainct Augustin au cinquiesme livre & chapitre deuxiesme de la
cité en la solution d’aulcune question, Touchant deux freres: lesquelz
furent ensemble malades & guariz, approuve & loue plus la response de
ypocras medecin, que de l’astrologie quand on demanda a ypocras la cause
pourquoy avoient estez ensemble malades & guariz: il respondit, que ce
fut pour la similitude de leurs complexions: mais l’astrologien dict que
c’estoit pour l’identité & convenances des constellations, pour ces
choses est la question precedente absolue, C’est assavoir que les
impressions des estoilles, sont causes aulcunement dispositives de la
variation & diversité des meurs: mais non pas necessaires ne
suffisantes: car on a liberal arbitre avecq l’ayde de Dieu, pour
resister, Et pour ce dict Ptolomeus en son almageste, Le saige homme
aura domination sur les estoilles: Et pour ces causes, appert les dessus
nommez Priscilianistes errer grandement: car comme dict sainct Thomas en
sa premiere partie: question cent & seize, au premier chapitre, Que
toutes operations naturelles & humaines sont reduictes a une cause
premiere qui est la providence divine. Et pour ce dict encores a ce
propos sainct Augustin au premier chapitre du cinquiesme de la cité,
l’homme disant de la divine volunté que c’est chose destinee, retienne
sa sentence & corrige sa langue: comme s’il vouloit dire, que tel entent
mieulx, que il ne dict: car a parler proprement, destinee n’est riens
sinon en tant qu’elle est referee a la volunté & prescience divine.
Icelluy sainct Augustin (selon la glose du pseaulme cent & ung) dict,
que predestination divine: par laquelle dieu nous a eternellement
esleux, est cause principale de tous noz merites, & que nostre volunté
est seulement cause concomitative & associative. Et pour ce, est dict au
neufviesme chapitre de l’epistre aux Romains, Qu’il n’est pas en la
faculté du voulant, ne du croyant d’avoir telle predestination: mais est
en dieu seulement, que a mercy de ceulx qui luy viennent a plaisir, &
les aultres laisse endurcir en leurs malices: Auquel pas de L’apostre,
dict la glose de sainct Augustin, Qu’on trouve assez cause de
l’obstination des hommes, Mais de la misericorde n’est poinct rendue
aulcune cause ne merite: car Dieu par sa grace, donne sans desserte aux
hommes premiation & loyers: Mais pourtant n’est poinct a dire que Dieu
endurcisse les obstinez en leurs baillant malice: Ains en les destituant
& privant de sa grace: de laquelle ilz ne sont point dignes, en tant que
ilz ne veullent flechir leurs cueurs & affection au commandement divin.
Et pour ce ne est point escript sans cause en la quatriesme question de
la vingt deuxiesme cause, Qui par equité & justice a nous tresocculte &
incongneue, Dieu, a iceulx ne confere point sa grace. Parquoy a ceste
occasion cryoit L’apostre a l’onziesme chapitre de l’epistre aux
Romains. O altitude de la sapience & science divine: combien
inscrutables & incongneuz sont telz jugementz? quand de ta grace tu
vestz les nudz qui te plaist d’estre vestuz: laquelle chose il faict par
certaine raison qui de luy seul est congneue. Et pource que le parler de
ceste matiere est chose trop ardue, m’en veulx abstenir: Et de rechief
vous supplie que ne veuillés perseverer en telz erreurs: la fin desquelz
n’est aultre que travail de corps, & mort de l’ame. Apres que Quezinstra
eut a son dire mys fin: combien que j’eusse une si grande douleur au
cueur, que par medicine, ne par confort secourir on ne pouvoit:
Toutesfoys accumulees toutes les forces, en ceste maniere luy
responditz.
Le trespas de Guenelic.
Chapitre. X.
[Illustration]
Trescher compaignon & amy, voz melliflues & artificieuses parolles,
pourroient facilement guarir toutes douleurs (au moins si elles doibvent
estre guaries) mais la mienne qui est intolerable, ne peult estre
temperee. Helas trop m’est griefve & insupportable la privation d’une
telle dame: parquoy ne puis trouver remede a mes ultimes passions: car
il n’est en mon pouoir de me monstrer plus tolerant, que plusieurs de
noz predecesseurs: lesquelz pour la mort de leurs amis, n’ont pardonné
au lachrimer & pleurer.
Manifeste exemple nous en rendent Phenix & Chiron: lesquelz depuis la
mort de leur disciple, ne volurent survivre. Thimoleon vingt ans son
frere mort pleura.
Agar pour la mort de son filz perpetuellement larmoya. Sainct Augustin
en grand affluence de larmes & gemissemens de la mort de sa mere se
lamenta.
Si doncques tant d’hommes fameulz & renommez ont larmoyé: & aulcuns, par
anxieté, la vie laissee, je ne pourroys eviter que pareillement je ne
succumbe. Mais quand a la reprehension que m’avés faicte touchant
l’influxion du ciel, en cela ne veulx user de pertinacité: Mais a tous
bons jugemens, me veulx condescendre. Et pource que je sens mon triste
corps de vivre las, comme s’il estoit de ses ans naturelz fournis, je
desire que ma dolente ame se puisse reunir avec ma treschere dame
Helisenne: laquelle me semble avec voix piteuse m’invocquer, me disant,
que si ma vie est longue, travail & ennuy ne me desaccompaigneront. Et
pour ce, me sera trop plus utile le mourir que le continuel languir.
Apres que j’eux pronuncé telles paroles, je feuz assez longue espace
tenant silence: puis apres quand je commençay a parler, en dressant ma
veue aux cieulx sortit de mes yeulx grande abondance & superfluité de
larmes. Et avecq humilité de cueur dictz ainsi.
O Eternel plasmateur qui avez congnoissance devant l’heure de ma
nativité, quel je seroys, quel je suys: & quel je doibtz estre: je te
obsecre & prie, que ne me vueille punir selon mes iniques pechez: qui
sont en si grand nombre que en ma possibilité n’est de les pouvoir
distinctement declarer, mais je espere fort de ta misericorde: car de
toy tout bien procede: en toy toute felicité consiste: & de toy toute
gratitude & grace provient. Veuille donc user de ta grande clemence
envers moy, ta paoure creature, en couvrant mes multipliees faultes: ce
que j’estime que tu ne me denieras. Car de toy mon createur, dict Esaÿe
au 53. chapitre. Que veritablement tu as porté noz langueurs, douleurs &
infirmités. O scaturie d’infinie bonté: puis que toy mesmes, paye ce que
de quoy nous sommes debiteurs.
O doulx redempteur: toy impeccable, tu porte noz pechez.
O mon doulx salvateur: combien que justement tu me peusse accuser, j’ay
esperance que tu me excuseras: car tu ne desires pas la mort du pecheur.
Et pour ce estant accompaigné d’une infallible esperance, je suis prest
& appareillé te rendre mon esperit: lequel a ta providence humblement je
recommande.
Fin des Angoysses douloureuses qui procedent D’amours.