FINIS.

Les Angoysses

Douloureuses qui procedent

D’amours: composees par

Dame Helisenne.

Premiere Partie.

[Marque d’imprimeur: Ne hault ne bas, mediocrement.]

De Crenne.

[Illustration]

Helisenne aulx Lisantes.

Dames d’honneur & belles nymphes

Pleines de vertus & doulceur,

Qui contemplez les paranymphes,

Du regard, de cueurs ravisseur:

L’archier non voyant, & mal seur,

Vous picquera, prenez y garde.

Soyez toutjour sur vostre garde:

Car tel veult prendre, qui est pris.

Je vous serviray d’avantgarde

A mes despens, dommage & pris.

L’EPISTRE DEDICATIVE DE DAME HELISENNE A Toutes honnestes Dames, leur

donnant humble salut. Et les enhorte par icelle a bien & honnestement

aymer, en evitant toute vaine & impudicque amour.

[Illustration]

Les anxietez & tristesse des miserables (comme je peulx penser &

conjecturer) se diminuent, quand on les peult declarer a quelque sien

amy fidele. Parce que je suis certaine par moy mesmes, que les dames

naturellement sont inclinees a avoir compassion. C’est a vous mes nobles

dames, que je veulx mes extremes douleurs estre communiquees. Car

j’estime que mon infortune vous provoquera a quelques larmes piteuses:

qui me pourra donner quelque refrigeration medicamente. Helas quand je

vins a rememorer les afflictions, dont mon triste cueur a esté, & est

continuellement agité, par infinitz desirs & amoureux aguillonnemens.

Cela me cause une douleur qui excede toutes aultres, en sorte que ma

main tremblante, demeure immobile. O trescheres dames, quand je

considere que en voyant comme j’ay esté surprinse, vous pourez eviter

les dangereux laqs d’amour, en y resistant du commencement, sans

continuer en amoureuses pensees, Je vous prie de vouloir eviter

ociosité, & vous occupez a quelques honnestes exercices. En ces

considerations je me vins a reverberer & reprehendre mes forces, en

exorant celle qui est mere & file de l’altitonant plasmateur, de vouloir

ayder a ma triste memoire, a soustenir ma debile main, pour vous le

sçavoir bien escripre.

[Illustration]

COMMENCEMENT DES ANGOISSES AMOUREUSES de dame Helisenne, endurees pour

son amy Guenelic.

Chapitre premier.

[Illustration]

Au temps que la deesse CIBELE despouilla son glacial & gelide habit, &

vestit sa verdoyante robbe tapissee de diverses couleurs, je fuz procree

de noblesse: & fuz cause a ma naissance de reduyre en grand joye &

lyesse mes plus prochains parens, qui sont pere & mere, parce qu’ilz

estoient hors d’esperance de jamais avoir generation. O que a juste

cause, je doibs mauldire l’heure que je nasquis, las que je fuz nee en

maulvaise constellation, Je croys qu’il ne estoit Dieu au ciel, ne

Fortune en terre pour moy, O que j’eusse esté heureuse, si le laict

maternel m’eust esté venim, qui eust esté cause de la transmigration de

l’ame sans ce qu’elle eust esté agitee de tant grand anxieté &

tristesse. Mais puis qu’il a pleu au createur, que j’ay esté receue au

monde, & procree, force m’est de mitiguer mes grandes & extremes

douleurs, ce qui me semble estre impossible. Et pour reciter la premiere

de mes infortunes, la cruelle Atropos me feist ceste oultrage, premier

que fuz aagee d’ung an, de me priver du personnage (qui naturellement

m’eust provocquee a grand dueil, si je n’eusse esté pupille & en bas

aage) se fut mon pere, dont ma mere eust si grande tristesse &

amaritude, que sans l’ardeur d’amour qu’elle avoit en moy, la dolente

ame se fut separee de son corps.

Ainsi doncques demouray fille unique, qui fut occasion que ma mere print

ung singulier plaisir a me faire instruire en bonnes meurs, & honnestes

coustumes de vivre. Et quand je fuz parvenue a l’aage de unze ans, je

fuz requise en mariage de plusieurs gentilz hommes: mais incontinent je

fuz mariee a ung jeune gentil homme, a moy estrange (parce qu’il y avoit

grand distance de son pays au mien) mais nonobstant qu’il n’y eust eu

frequentation, ny familiarité aulcune, il me estoit si tresagreable, que

me sentois grandement tenue a fortune, & me reputant heureuse. Et aussi

j’estois le seul plaisir de mon mary, & me rendoit amour mutuel &

reciproque: moy vivant en telle felicité, ne me restoit que une chose

c’estoit santé, qui de moy s’estoit sequestree, au moyen que j’avoys

esté mariee en trop jeune aage: mais ce ne me pouoit empescher de

persister en l’ardente amour de mon mary, & quand il estoit contrainct

soy absenter, pour faire service a son prince, je demeurois si chargee

d’une extreme tristesse, que je l’estime indicible, & non equiparable,

combien que certaine son absence, estre propre pour ma santé. En

perseverant en telles amours ma personne croyssoit, & premier que

pervinse au treiziesme an de mon aage, je estoye de forme elegante, & de

tout si bien proportionee, que j’excedoye toutes aultres femmes en

beaulté de corps, & si j’eusse esté aussi accomplie en beaulté de

visaige, je m’eusse hardiment osé nommer des plus belles de France.

Quand me trouvoye en quelque lieu, remply de grand multitude de gens,

plusieurs venoient entour moy pour me regarder (comme par admiration)

disans tous en general, voyez la, le plus beau corps que je veis jamais.

Puis apres, en me regardant au visage disoient, elle est belle: mais il

n’est a accomparer au corps. J’estoye requise de plusieurs, qui estoient

ardens en mon amour non de gens de basse condition, mais princes & grans

seigneurs: ce qui fut cause d’acroistre le bruict de moy, en plusieurs &

divers lieux. Et fut parce que ung Roy avoit de coustume de sejourner

souvent en une petite ville, dont n’y avoit de distance que deux lieues

dela, jusques au lieu de nostre residence. Et luy estant informé de moy,

eut desir de me veoir, parquoy ung jour vint a nostre chasteau (me

pensant trouver) mais mon mary (comme prevoyant le temps futur) m’avoit

faict absenter, cognoissant que impossible m’eust esté de resister

contre ung tel personnage: mais le bruict du pays fut tel (pour aulcun

temps) que j’estoy estimee du nombre de ses amyes, puis incontinent fut

sceu le contraire, tellement que resplendissois en renommee de chasteté

louable, & aussi jamais pour homme que j’eusse veu (combien qu’il fust

accomply en don de grace & de nature) mon cueur n’avoit varié, & avoit

tousjours ferme propos de vivre ainsi, en desprisant & ayant a

abomination celles qui avoient bruict d’estre flexibles & subjectes a

tel delict.

L’origine du divertissement de Helisenne, pour aymer a reproche.

Chapitre. II.

[Illustration]

Ce pendant (O mes nobles dames) que vivoye ainsi constante & a bonne

raison, parce qu’il ne estoit chose que peusse desirer, que promptement

n’en fusse servie: & croys que si mon mary eust sceu le secret de mes

pensees, que sans dilation les eust accomplies. Et si fortune muable ne

eust esté envieuse de ma felicité, je me reputeroye fort obligee a elle.

Mais a ceste heure a juste cause m’en doibs plaindre, comme de celle qui

a usé de crudelité en moy. Et le moyen qui donna voye & ouverture a mes

malheurs, fut par une terre que nous avons litigieuse, parquoy nous fut

chose urgente & necessaire, de nous trouver en une ville (laquelle n’est

loing de la dicte terre en litige) a cause que celluy pour qui estions

inquietez, se tenoit sur le lieu, & estoit fort vigilant, & craignant

d’estre prevenuz deliberant y aller, Je n’estois aulcunement marrye de

l’inquietitude, ignorant la fortune & maladventure, ou briefvement je

debvoye succumber: mais suyvant le naturel du sexe fœmenin (lequel n’est

jamais rassasié de veoir, & d’estre veu) ne pensoye jamais veoir le jour

de nostre partement, & continuellement incitoye mon mary, que ce feust

bien tost. Le desiré jour venu, nous transmigrames en ladicte ville

(pour avoir raison de justice) ou estoit le comble de mes prochains

malheurs. Or pleust a dieu, que j’eusse eu la science, de la troyenne

Cassandra, laquelle par esprit de prophetie prevoioyt la destruction du

tresillustre & noble sang Troyen. Helas je me feusse conservee des

infiniz regretz qui journellement pullullent en mon triste cueur, mais

je croys que c’estoit predestination divine, parce que je congnois, que

serviray d’exemple aux aultres.

Doncques parvenue au logis, incontinent me vins appuyer sur une

fenestre, & regardois, en tenant propos joyeulx a mon mary, sans me

soulcier de la chose, qui nous avoit contrainct de venir, ce qui estoit

de grande importance. Ce jour se passa en toutes recreations, &

voluptueux plaisirs. Et le lendemain me levay assez matin (ce que

n’estoit ma coustume) & en m’abillant vins ouvrir la fenestre, & en

regardant a l’autre part de la rue, je veis ung jeune homme, aussi

regardant a sa fenestre, lequel je prins a regarder ententivement, il me

sembla de tresbelle forme, & selon que je pouoye conjecturer a sa

physonomie, je l’estimoys gracieux & amyable: il avoit le visage riant,

la chevelure creppe, ung petit blonde, & sans avoir barbe, qui estoit

manifeste demonstrance, de sa gentille jeunesse. Il estoit assez

honneste en son habit, toutesfoys sans user d’acoustremens superfluz. Et

au moyen de la grande chaleur, n’avoit autre habillement, que ung

pourpoint de satin noir. Apres l’avoir trop que plus regardé, retiray ma

veue: mais par force estoye contraincte retourner mes yeulx vers luy, il

me regardoit aussi, dont j’estoys fort contente: mais je prenoye

admiration, en moymesmes, de me trouver ainsi subjecte, a regarder ce

jeune home, ce que d’aultres jamais ne m’estoit advenu. J’avoys

acoustumé de prendre & captiver les hommes, & ne me faisoye que rire

d’eulx, mais moymesmes miserablement, je fuz prise. Je ne pouois retirer

mes yeulx, ne desirois aultre plaisir, que cestuy la. O mes dames, je

vous exore & prie, que vueillez considerer, la grande puissance

d’amours, veu que jamais je n’avois veu ce personnage, Vous pourriez

trouver cela fort estrange: car le plus souvent amours viennent par

continuelle frequentation. Las je m’efforçay de resister, voulant

expulser amours de mon cueur, car le soir quant je fuz couchee aupres de

mon mary, je vins distinctement a penser, la grande amytié, que luy

avois tousjours portee, & que ma renommee avoit (jusques a present) esté

clere, sans estre notee, de chose, qui peust denigrer mon honneur. En

ces considerations, raison me venoit a coroborer, me conseillant d’estre

ferme, & ne me laisser vaincre, & me disoit, comment veulx tu prendre le

villain chemin, ord, & fetide, & laisser la belle sente, remplye de

fleurs odoriferentes: tu es liee de mary, tu peulx prendre ton plaisir

en mariage, c’est beau chemin lequel suyvant, tu te peulx saulver. O

paoure dame, veulx tu preferer amour lascif, a l’amour matrimonial qui

est chaste & pudicque, que tu as en si grande observation conservee? En

considerant toutes ces choses, combien que feusse attaincte, & mon

entendement fort blessé, au moyen de l’ardent amour, dont j’estoye

possedee. Raison dominoit encores en moy: car une bonne pensee m’en

amenoit une aultre: & commençay a considerer, & ruminer plusieurs

hystoires, tant antiques que modernes, faisant mention des malheurs

advenuz par avoir enfraintz & corrumpu chasteté en excedant les metes de

raison, & me vint souvenir de la grecque Helene, qui fut cause de la

totalle destruction de Troye. Puis comparut en ma memoire, le

ravissement de Medee, laquelle pour remuneration & recompense d’avoir

preservé de mort son amy Jason, il l’expulsa de son pays, parquoy luy

fut necessaire de mendier, & requerir les suffrages & secours d’aultruy,

dont advint que la paoure malheureuse, par ung desespoir, de ses propres

mains occist ses enfans. Apres il me souvint de Eurial & la belle

Lucrece, lequelz pour aulcun temps en grand hilarité & joyeuseté furent:

mais depuis ledict Eurial fut contraint soy absenter, & suyvre

L’empereur, qui fut cause de la mort immaturee de sa dame. Plusieurs

aultres, se representoient en mes tristes pensees: comme Lancelot du

lac, & la royne Genevre, qui furent cause de adnichiller l’excellente

renommee du magnanime Roy Artus, & consequemment des nobles chevaliers

de la table ronde. Et en ce mesme temps, Tristan de cornouaille, & la

Royne yseul souffrirent tresgriefves fatigues, parce que leurs damnables

amours estoit venues a la notice du roy Marc.

Apres avoir en mon ymagination consideré toutes ces choses, j’estoye

deliberee de me desister d’amours, quand l’appetist sensuel me vint

livrer ung tresdur assault, me voulant persuader de le suyvre, en

accumulant en ma triste memoire innumerables pensees, toutes

dissemblables aux premieres, dont je commençay a devenir froide, & feuz

en telle extremité, que par voix ne se pourroit exprimer, par conception

comprendre, ou par fantasie ymaginer. La semblance, effigie ou

similitude du jeune jouvenceau, estoit paincte & descripte en ma pensee.

Cela causoit port, faveur, & ayde, a amours, en sorte que la pensant

mitiguer, elle croissoit & augmentoit, & disois en moymesmes, se n’est

que simplesse, d’estre ainsi timide, il fault laisser la triste

apprehension de maulx qui sont advenus au temps preterit, & avoir regard

au temps present. Je cognois plusieurs jeunes dames & damoyselles qui

ont bruyct d’avoir quelque amy, lesquelles vivent en joye & en liesse,

force me sera de les ensuyvre: car de resister, les puissances me sont

ostees: une chose y a qui me conforte, c’est que qui peche avec

plusieurs, il n’est pas digne de si tresgrande reprehension. Et pour

finale resolution, pour le moins je veulx avoir le plaisir, du regard

delectable de mon amy. Je nourriray amours licitement en mon cueur, sans

le divulguer a personne, tant soyt il mon amy fidele. Ainsi doncques,

commençay du tout a chasser raison, parquoy la sensualité demeura

superieure.

Helisenne surprinse d’amours est apperceue de son mary.

Chapitre. III.

[Illustration]

En telles varietez de pensees, je passay toute la nuyct, j’estoye debile

& de petite complexion pour ceste cause, au matin quand me voulus lever,

me trouvay en maulvaise disposition de ma personne, pour l’acerbe

travail, que j’avoys eu, de mes vaines & infructueuses pensees. Non

obstant cela, d’ung grand & fervent desir portee, Je m’abilllay le plus

hastivement que je peuz, pour venir a la fenestre ou j’atendois d’avoir

singulier plaisir, & incontinent que je y feuz, veis celuy qui estoit le

vray possesseur & seigneur de mon cueur. Alors je commençay a user de

regardz impudicques, delaissant toute craincte & vergoigne, moy qui

jusques a ce temps avois usé de regardz simples & honnestes: il avoit

aussi ses yeulx inseparablement sur moy, qui fut cause que mon mary (en

considerant les contenances de nous deux) eust quelque suspition, & pour

en plus sçavoir, me disoit souvent, m’amye, par ce que je peulx

comprendre, en considerant vostre contenance (qui est fort differente a

vostre premiere coustume) vostre cueur est fort oppressé & chargé de

tristesse, & melencolie, dont suis esbahy, veu que vous avez si grand

desir d’estre en ceste ville, vous fasche il de quelque chose mal

faicte? que je puisse reparer, ou amender? ou si vous avez desir d’avoir

chose qui soit en ma puissance, ne differez de le dire: car vous debvez

estre certaine de l’avoir promptement: car je vous porte si grand

amitié, que liberallement exposeroye mon corps pour vous, jusques a la

mort (si l’occasion s’y offroit.) A l’heure en grand promptitude,

trouvay une artificielle mensonge, & luy deiz non, je vous asseure, que

pour le present n’ay aulcune fascherie, a quoy vous puissiez remedier,

car ceste soubdaine melencolie, ne me procede d’aultre chose, sinon que

j’ay craincte de la terre litigieuse, cognoissant que partye adverse,

est fort vigilante, & nous avons accostumé de vivre en delices &

plaisirs mondains. Parquoy nous sera difficile estre diligens, comme le

cas le requiert. Et lors mon mary en monstrant semblant de prester foy a

mon dire & face joyeuse, me respondit, m’amye, je vous supplie ne

craignez riens de ce que soyons prevenus ou surprins: car je vous

prometz y avoir tel soing, que n’aurez cause de vous irriter, & ne vous

soulciez de riens que de faire bonne chere, & prendre recreation. Et en

ce disant, il me monstra mon amy (comme s’il n’eust prins garde a noz

continuelz regardz) & me dit, voyez la le jouvenceau le plus accomply en

beaulté que je veis de long temps: bien heureuse seroit celle, qui

auroit ung tel amy. Ainsi qu’il proferoit telles parolles, mon amoureux

cueur se debatoit dedans mon estomach, en muant couleur, du principe,

devins palle & froide, puis apres une chaleur vehemente, licencia de moy

la palle couleur, & devins chaulde, & vermeille, & fuz contraincte me

retirer, pour l’affluence des souspirs, dont j’estoye agitee comme le

monstrois par indices evidens, gestes exterieures & mouvemens

inconstans. Et quand je voulois prononcer quelque propos, par maniere de

plaintes & exclamations, l’extreme destresse de ma douleur, interrompoit

ma voix, je perdis l’appetit de manger, & de dormir m’estoit impossible.

Long seroit a racompter & difficile, les pensemens que j’avoye: car je

croy veritablement que jamais amoureuse ne fut si cruellement traictee

en amours. Mais je m’esforceray d’en declarer, le plus qu’il me sera

possible. Ainsi doncque perseveray journellement en telles amours

tousjours usant des regardz acoustumez. Toutes ces choses veoit mon

mary, comme cler voiant estoit certain que j’estoye surprinse, mais il

ne m’en monstroit aulcun maulvais semblant. Mais au contraire, me

monstroit plus grande amitié que jamais, dont je faisoye bien petit

d’estime, car toute l’amour que luy portoys au paravant, s’estoit de luy

separee, & en estoit le jeune amy vray possesseur. J’avois tant de

plaisir en le regardant, que n’estimoye liesse qui la mienne superast, &

ne cessay de penser & ymaginer, comment je pourroye parler a luy, &

aulcunesfoys estoye si perturbee, que quant mon mary parloit a moy, je

luy faisoye reiterer son propos par plusieurs fois, parce que l’appetist

desordonné, avoit tout transporté mon esprit, au moyen de mes inutiles

pensees. Je veoye mon amy quelques foys jouer d’une fleuste, aultres

foys d’ung luc. Je prenoye singulier plaisir a l’ouyr, & a bref parler

tous ces faictz m’estoient merveilleusement aggreables.

Je ne feuz en ceste delectation suave, doulce & melliflue que jusques au

sixiesme jour, parce que mon mary me donna a cognoistre, la suspition

que celeement & tacitement portoit en son triste cueur: car en se venant

apuyer a la fenestre aupres de moy, me vint a prononcer aulcunes

parolles, qui me semblerent merveilleusement acerbes. Il se tourna vers

moy, & en soubzriant me dit, m’amye, se jeune homme la vous regarde

fort, il a ses yeulx immobillement sur vous, je sçay que c’est d’amours,

comme celuy qui l’a experimenté, mais je jugeroys & serois d’opinion

selon ses gestes & contenances, qu’il est surprins de vostre amour. La

prononciation de ce mauldit & insidieux propos me transperça le cueur, &

feuz agitee, persecutee, & affligee de nouvelles doleurs, parquoy ne

peuz promptement respondre, & quand je peuz parler, riant fainctement

luy deis. Je crois que ce bien la ne m’est pas deu, car vous estimez que

celle seroit felice & heureuse, qui auroit ung tel amy, non pourtant je

ne n’ay point d’envie, car feust il aussi beau que Narcissus, qui

n’estimoit creature equiparable a luy en beaulté, jamais mon cueur ne

pouroit varier, ne vaciller, & certes aussi je croy que ces pensees &

ymaginations, ne sont pas en moy, au moins que j’eusse peu appercevoir.

Et apres avoir excusé mon amy, je me retiray oultrageusement irritee,

nouveaux & divers pensementz discouroyent par ma fantasie, j’estois

incessamment aguillonnee de la beaulté ymaginee & paincte en ma memoire

du plaisant jouvenceau, mais quand j’euz bien consideré, je commençay a

mitiguer, & temperer ma fureur, disant en moy mesmes, je ne doybs estre

hors d’esperance de mon amy, car mon mary n’a point de suspicion de moy,

mais indubitablement m’estime ferme & constante, S’il c’est apperceu des

coustumiers regardz de mon amy, je trouveray bien excuse qui aura lieu.

Il me fault apprendre a souffrir patiemment, car il n’est si grand

travail, que par prudence ne soit moderé: ne acerbe douleur, que

patience ne derompe. Et avec ce qui se differe, ne s’abolist. En ceste

deliberation passay encores quatre jours, je n’osoye plus regarder a la

fenestre en la presence de mon mary, mais en son absence, je usoys des

regardz accoustumez, pensant que par ce moyen me fust imparty quelque

refrigeration, mais cela me causoit plus de ardeurs & enflammemens. Ung

jour entre les aultres, je veiz mon amy allant par la rue, Il me print

vouloir de m’enquerir de son estat, & maniere de vivre, ce qui me fut

exhibé. Il estoyt de basse condition, dont je feuz merveilleusement

marrye, mais la grand fureur d’amours (dont j’estoys possedee &

seigneuriee) me offusquoit, & ostoit la congnoyssance, en sorte que

combien qu’il m’en despleust, l’amour ne diminuoyt.

Helisenne change de logis non pas de cueur.

Chapitre. IIII.

[Illustration]

Ce pendant que vivoye ainsi destituee de ma liberté, mon mary estoit

melancolieusement irrité, de veoir mes gestes & contenances. Et pour

ceste occasion, voulut changer de lieu (dont je fuz aulcunement faschee)

mais considerant que mon amy trouverroit bien le lieu, & que amours le

presseroit, & stimuleroit, de investiguer & chercher. Je ne feis aulcun

semblant de mal contentement, & ainsi nous departasmes & alasmes resider

en ung aultre lieu (assez proche du temple, ou l’on faict les divins

oracles) ce qui vint incontinent a la notice de mon amy.

Parquoy la journee sequente, se trouva en la maison plus proche de la

nostre, sejournoit a la porte, regardant s’il me verroit a la fenestre,

mais incontinent que je l’euz veu, je me retiray ung petit, affin de

prendre conseil a mon miroir, de mon accoustrement, grace, & contenance.

Puis apres me mis a regarder affectueusement, & pour la doulceur

intrinseque que je sentoye de sa veue, je commençay a dire en moymesmes

(comme si j’eusse parlé a luy) Certes mon amy vous estes fors diligent,

aulcune negligence ne vous doibt estre attribuee, ou improperee. Parquoy

vous estes digne, & meritez d’avoir recompence, pour le moins vous doibt

estre imparty ceste privaulté d’avoir audience. Ainsi que je prenoys

singulier plaisir, en mes amoureuses pensees, mon mary se vint apuyer

aupres de moy, lequel ne se peust garder de desclairer & descharger son

cueur, en adressant son propos a moy, d’une grand fureur me vint a dire.

Je vois la vostre amy que vous regardez merveilleusement, soyez

certaine, que je sçay veritablement que vous estes surprinse, dont il me

deplaist. Je vous vois user de regard dissolus & impudiques, & estes si

perturbee, que raison ne domine plus en vous, mais je vous asseure si

vous continuez en telz regardz, je vous donneré a congnoistre que vous

m’aurez tresgriefvement offensé. Quant je l’euz escouté, ne fut en ma

puissance de respondre, mais comme femme vehementement affligee, par

langoureuse infirmité, & tresangoissieuse douleur, me convint asseoir,

aultrement je feusse tombee, & quant je peuz parler luy commençay a

dire. Las mon amy, qui vous meult de m’increper, & si cruellement

blesser mon cueur, en me servant de telz propos? vous me causez si

extreme douleur, qu’il ne m’a esté possible de vous sçavoir promptement

respondre, car je n’eusse jamais pensé, que votre esperit eust esté

occupé de telles vaines & inutiles pensees. Vous m’avez veue tousjours

user de telles honnestetez que ceulx qui me cognoissent tous en general

ont eu bonne opinion de ma vie, & n’ay esté digne de reprehension. Mais

quand j’ay bien pensé & enchargé en la sublimité & infinité de ma

pensee, je ne puis concepvoir que n’ayez esté intoxiqué ou contaminé de

quelque langue maligne, lesquelles pullulent maintenant en grande

affluence et infiny nombre. Mais si vous considerez quelle a esté ma

vie, facilement vous pourrez reduyre es termes de raison, dont vous vois

grandement aliené. Quand j’euz dis, il commença a me regarder en

proferant telz motz en grand rigueur. Ha fausse femme, telles excuses ne

trouveront lieu de reception en mon cueur, car combien que tu ayes esté

chaste & pudicque, je congnois apertement ton cueur estre subverty &

eschauffé d’ardeur libidineuse & as contaminé pudicité, pour ensuyvre

amour lascif, parquoy j’ay bien raison de mauldire l’heure que

premierement je te veis, car telles dissolutions seront cause de

denigrer & adnichiler ton honneur, & le mien: & si la chose vient a ma

congnoissance, soye certaine que j’en prendray cruelle vengence, & en ce

disant, se despartist, & je demeuray tant chargee de tristesse &

amaritude que impossible seroit le sçavoir relater, ne reciter. Mais

apres avoir esté longue espace en telle extremité, commençay a reprendre

ung petit de vigueur, parquoy a voix cassee & interrompue je deiz, O mon

trescher amy unicque esperance de mon afflict cueur comment pourray je a

ceste heure temperer la grand ardeur, qui journellement croist &

multiplye en mon cueur, en sorte que je brusle & consumme. Je ne vois

apparence ne commencement de refrigeration, & quand possible me seroit

de m’en desister, je ne vouldroys, pour le delectable plaisir, que j’ay

en ton regard. Las Fortune, tu me preste continuellement cause de

desespoir, car si je suis privee de la veue de mon amy, je ne desire

aultre chose, que l’oultraigeuse Atropos immatureement use de crudelité

en moy, qui me semblera doulceur, combien qu’elle provocque les aultres

a avoir timeur & craincte. En disant ces propos j’estoye tant fatiguee &

lassee, qu’il n’estoit possible de plus. Ainsi que j’estoye en telle

vaine & superflue sollicitude, je veis mon mary lequel revenoit de

solliciter aulcuns de ses affaires, Lequel voyant que j’estoye si

triste, pensoit que j’eusse eu honte & vergongne des injures qu’il

m’avoit dict, (ce que par ce moyen me deusse retirer de l’excessive

amour, que je portoye a mon amy) mais il estoit bien aliené de la

verité, car aultre chose que la mort, ne m’eust sceu separer de son

amour. Nonobstant mon mary avoit moderé sa fureur, & me dist. Je vous

prie dictes moy d’ou vous procede vostre tristesse, esse pource que

n’avez l’oportunité d’accomplir vostre vouloir luxurieux & inceste? ou

s’il vous desplaist, ayez contrition d’avoir si long temps persisté en

voz continuelz regardz, ne vous voulant desister de vostre folye. Vous

repentez vous d’avoir laissé surprendre vostre cueur voulant commencer

une vie detestable & abominable? Si je pensoye que vostre vouloir fut de

adnuller, & chasser amour de vostre cueur, & vous vouloir reduyre &

remettre a plus honnestes coustumes de vivre, je ne vous en tiendroye en

moindre estime, parce que je cognois les premiers mouvemens n’estre en

nostre puissance.

Tout subit qu’il eut achevé son propos, je luy commençay a nyer le tout.

Car j’estoye devenue hardye, & audacieuse, Et jusques a ce temps avoys

esté timide, & luy deis ainsi. Comment estes vous encores en telle

mauldicte & damnable opinion. Je cognois manifestement que c’est

tentation dyabolicque, vous estes persuadé de quelque furie infernalle,

tendant a fin de vous faire perpetrer & commettre ce enorme & execrable

peché, qui vous cause destruction de corps & d’ame. Certes vous avez

grand tort, car l’integrité de mon cueur jamais ne se maculeroit. Et au

contraire de vostre dire, le pouez sçavoir par longue experience. Et en

ce disant (par maniere de despit) me retiray en une aultre chambre, &

parce qu’il estoit heure de coucher, deliberay ne retourner jusques a ce

qu’il fut endormy, ce que je feiz. Et environ l’heure de mynuict, me

allay coucher en grand melencolye, car toutes choses m’estoient

desplaisantes tristes & odieuses. Mais le lendemain matin allay ouyr les

suffraiges divins, en ung petit temple, & ainsi que vouloys retourner,

je veiz mon amy, lequel me jetta une trespersante œillade, qui me fut

penetrative jusques au cueur, j’eux si parfaicte joye, que je mis en

oubly tous les tourmens & griefves douleurs que j’avoye soubstenuz, a

l’occasion de luy. Je me prins a regarder sans avoir honte, ne

vergongne, & ne me sousioye d’ung sien compaignon, qui evidemment pouoit

apparcevoir mes regardz impudicques & artificielz. Et quand je pensoye

de retourner, l’apprehension m’estoit plus triste, que selon mon advis,

n’avoye eu de recreation de sa veue, mais craignant que mon mary ne

survint contre mon vouloir, me convenoit retirer.

Ainsi comme avez ouy (trescheres dames) j’estoye traictee en amours,

aulcunesfoys par extremes douleurs contraincte gemir & lamenter, &

quelque fois grand joye & consolation m’estoit irrigee, au moyen du

plaisant regard de mon amy, j’allois ordinairement ouyr les suffraiges

divins au maistre temple ou tout chascun convenoit, pareillement si

faisoit mon amy tousjours accompaigné de plusieurs. Je veoye

manifestement son inconstance & imprudence, par ce qu’il me monstroit.

Et comme je pouois conferer, ou presupposer par signes evidentz, il

publioit & divulgoit noz amours. Et oultre plus j’en feuz certaine par

l’une de mes damoyselles, laquelle l’ouyt en devis, & disoit ainsi a

l’ung de ses compaignons, ceste dame la est merveilleusement amoureuse

de moy: voyez les regardz atrayans, de ses yeulx, je presuppose qu’en

continuant de poursuyvre, facilement en pourray avoir jouissance. Quand

ce propos me fut recité, tout subit deffaillit la vigueur de mon cueur,

& par passionnee facherie, enclinay mon chef en terre, comme fait une

violette sa couleur purpurine, quand elle est abbatue du fort vent

Boreas. Je demouray long temps fort pensant, puis apres redressant ma

veue je veiz mon amy, lequel je regarday en monstrant semblant en

maniere de plaincte, & disoye en moymesmes. Las fortune que tu m’es

aspre, adverse, feroce & cruelle. Je congnois a present que ce n’est que

simulation & fainctise de celluy que j’estimoys qu’il m’aymast

cordialement, mais helas il ne tend a aultre fin que a me priver

d’honneur, pour en tenir ses propos & derisions, mais combien que je le

congnoisse tel, mon cueur est tant a luy, qu’il n’est en ma faculté de

le retirer, mais doresnavant je ne useray plus de regardz, au moins en

public, car la bonne renommee est facile a denigrer, & par especial des

gentilles femmes, quand elles ne sont modestes, comme a leur honnesteté

appartient, en ceste deliberation me departis, et vins en ma chambre, &

me tins tout le jour solitairement, et au soir quand je fuz couchee

aupres de mon mary, mon entendement commença a voltiger en composant

diverses et nouvelles fantasies, qui me causoit une laborieuse peine, en

sorte que ne pouoye dormir.

Helisenne se passionne pour son amy.

Chapitre. V.

[Illustration]

Moy estant ainsi tormentee et travaillee, je ouy plusieurs instrumens,

lesquelz sonnoyent en grande armonie et melodieuse resonnance, j’eux

quelque suspicion que ce pourroyt estre mon amy. Et pour en sçavoir la

verité, me vouluz lever, combien que j’eusse tousjours esté paoureuse

aux tenebres nocturnes: je devins hardie et asseuree, mais en pensant

saillir de mon lict pour aller a la fenestre, mon mary me dist. Ou

voulez vous aller? Je croy veritablement que c’est vostre amy, & sans

plus dire mot se rendormit. O que j’estoye marrye, & plus triste que

ceulx qui sont detenuz en prison caligineuse, parce que tremeur me

detenoit, que je n’osoye regarder a la fenestre, dont j’estoye remplie

de ire & de courroux, qu’il n’estoit en ma faculté de refrener, & ainsi

se passa la nuyct. Mais mon amy continua de revenir par plusieurs foys,

& une foys entre aultres, mon mary s’esveilla, & en ce tournant vers

moy, tel principe donna a son parler. O mauldicte femme, tu m’as

tousjours nyé ce que par signes demonstratifz evidentement pouoye

cognoistre, si je n’eusse esté de vray sens aliené, je suis certain & le

sçay indubitablement que c’est ton amy, qui amene plusieurs joueurs

d’instrumens pour te donner renovation, & pour te induyre & faire

condescendre a son inique vouloir, mais s’il cognoissoit ton cueur aussy

bien que moy, il ne s’en travailleroit pas fort. Car ton effrenee

lascivité a bien la puissance de te contraindre a le provocquer luy

mesmes, & s’il estoit expert en amours, il auroit peu congnoistre

(considerant telles contenances) la grant ardeur qui incessamment te

domine, ton appetit venerien a envenimé ton cueur, qui au paravant

estoit pur & chaste: tu es si abusee de son amour, que tu as changé

toutes tes complexions, façons, gestes, vouloyrs & manieres honnestes,

en opposite sorte, mais sois asseuree que je n’en souffriray plus, car

ta vie desordonnee me cause tant d’ennuyz, & de passions, que

contraincte me sera de user de crudelité, & ignominie en ta personne: &

quant il eut ce dit il se teut. Et je me levay comme femme furieuse, &

sans sçavoir prononcer la premiere parolle, pour luy respondre, je

commençay a derompre mes cheveulx, & avioler et ensanglanter ma face de

mes ongles, & de mon trenchant cry femenin penetroye les aureilles des

escoutans. Quant je peuz parler comme femme du tout alienee de raison je

luy dis. Certes je croy que quelque esprit familier vous revele le

secret de mes pensees, ce que je pensoye estre reservé a la divine

prescience: & vrayement je l’ayme effusement & cordialement, & avecq si

grande fermeté, que aultre chose que la mort ne me sçauroit separer de

son amour: venez doncques avecques vostre espee, faictes transmigrer mon

ame de ceste infelice prison corporelle, & je vous en prie, car j’ayme

mieulx mourir d’une mort violente, que le continuel languir, car mieulx

vauldroit estre estranglee, que d’estre tousjours pendant, & pourtant ne

tardez plus, transpercez le cueur variable, & retirez vostre espee

taincte et sanguinolente. Ne usez de pitié en moy non plus que feist

Pirrhus en Polisenne, laquelle fut immolee sur le tumbeau de Achilles,

et si vous ne le faictes, la fureur et rage qui me tient me pressera et

pourforcera de me precipiter moy mesmes: et en ce disant mes yeulx

estincelloient de furieuse chaleur, et frappoye de mon poing contre mon

estomach, tellement que je feuz si lassee, que je demeuray comme morte.

Et quand je feuz revenue en moy, je veiz mon mary et mes damoyselles, et

aultres serviteurs domesticques qui estoient esbahys de telle sincopise

et pasmoison. Et quand je peuz parler je demanday pourquoy on s’estoit

levé, et mon mary respondit, mais que vous soyez couchee, je vous le

diray, & sans tenir plus long propos, par une de mes familieres

servantes me feist porter coucher, & commença a me dire. O mon dieu, je

n’eusse jamais pensé (combien que je vous eusse dit honte, & usé de

propos rigoureux) que la chaleur d’amours eust esté en vous si vehemente

& inextinguible, car je voy que vous en estes a la mort, dont je suis

marry. Car combien que vous en ayez grandement failly, & que m’avez

confessé de vostre bouche que vous estes occupee en nouvelles amours, je

vous ayme tant qu’il me seroit difficile, & (comme je croy) impossible

de me sçavoir divertir de vostre amour, mais je vous asseure que je

prendray cruelle vengeance de vostre amy, lequel est cause de accumuler

& assembler tant de tristesse en mon cueur, mais s’il vous prent envie

de le baiser, devant qu’il soit trois jours je vous le feray baiser

mort. Quand je ouy ces propos, mon cueur fut aussi fort oppressé que

ceulx qui reçoipvent condemnation & sentence mortelle, & ne me peuz

tenir de luy respondre. J’ayme trop mieulx que prenez vengence de moy

comme je l’ay merité, sans oultrager ce jeune homme, qui n’a riens

offensé, pourtant s’il est amoureux a il servy la mort? c’est le propre

& vray naturel des jeunes gens, Ces parolles proferees en souspirant

jusques a effusion de larmes, en sorte que mon dolent mary fut

contrainct de me appaiser, en me jurant & affermant que puis que j’en

estois si amerement couroucee qu’il ne le vouldroit molester ny

oultrager, mais il me prioit de delaisser le fol desir que j’avoye de

mon jeune amy, disant que facilement le pourrois faire, en me

conseillant en moymesmes, & que combien qu’il soit difficile, si est il

possible. Et en me faisant telles remonstrances se approcha de moy, pour

parvenir au plaisir de Venus, mais en grand promptitude me retiray loing

de luy, & luy dis. Mon amy Je vous supplie que me laissez reposer, car

au moyen des tristesses & angoisses dont mon miserable cueur est

continuellement agité, j’ay une deliberation de tous mes membres en

sorte que n’espere plus de vivre, sinon en langueur & infirmité. Et en

ce disant me assis en mon lict, faignant d’estre griefvement attainte de

maladie, dont il desplaisoit grandement a mon mary, & se efforçoit de

appaiser mes larmes, pleurs, douleurs, & souspirs, & quand il pensa

m’avoir ung peu consolee, il s’endormit jusques au jour.

La jalousie du mary avec la description d’une femme laide.

Chapitre. VI.

[Illustration]

Quand le SOLEIL matutin eust rendu le jour cler, il s’esveilla & me

print entre ses bras, pour me penser resjouyr & retirer a son amour,

mais il estoyt merveilleusement abusé, car mon cueur avoit desja faict

divorce & repudiation totale d’avecq luy, parquoy tous ses faictz me

commencerent a desplaire, & n’eust esté contraincte, je n’eusse couché

avecq luy, mais pour couvrir & donner umbre a mon unicque vouloyr, me

convenoit user de dissimulation, monstrant semblant de me vouloyr

reduyre & remettre es termes de raison, en quoy mon mary avoit

esperance: pour ce jour ne me vouluz lever, & feiz fermer les fenestres,

ne desirant que d’estre solitaire, & en lieux taciturnes, comme font

gens contritz inconsolablement, parce qu’il m’estoit prohibé & deffendu

de me trouver en lieux ou fut mon amy, & encores mon ingrate fortune

permist que mon mary (ce jour mesmes) s’enquist a plusieurs des voysins

que signifioyent telz & semblables jeux, que journellement on continuoyt

de sonner devant nostre maison. Il luy fut respondu, n’estre la coustume

s’il n’y avoyt fille a marier, & incontinent la response ouie, s’en vint

a nostre hoste qui estoit homme rusticque, & de rude & obnubilé esperit,

auquel il dict. Mon hoste, n’avez vous ouy ces jours precedentz par

plusieurs & diverses foys, la grand melodie des joueurs de fleutes, dont

on joue devant vostre maison? Je vous asseure que selon ma conception je

presuppose que c’est quelqu’ung qui est espris de l’amour de vostre

femme ou de la mienne. A ces motz respondit l’hoste, Monsieur, je

m’esbahys qui vous meult, ny a quel propoz vous dictes telles parolles,

car j’estime ma femme aussi bonne & chaste que femme de la ville, & en

ce disant s’eschaulfoyt, monstrant par signes evidentz qu’il estoit

oultrageusement irrité, qui estoit manifeste demonstrance de son petit &

rural entendement, parce que sa femme estoyt layde & odieuse, & de sa

deformité & laydeur je vous en veulx faire le recit: Elle estoyt de

petite stature, bossue & boyteuse, & si avoit le visaige fort ridé, les

sourcylz larges de deulx doygs, sans y avoir distance de l’un a

l’aultre, elle avoyt les yeulx petitz & noyrs, merveilleusement enfoncez

en la teste, & le nez fort camus, la bouche oultrageusement grande, &

les lebvres grosses, & si n’avoyt seulement que deux dentz grandz oultre

mesure, & avoit le col court, & les tetins luy reposoient sur le ventre,

& si estoit aagee de soixante & douze ans. Parquoy toutes ces choses

considerees, je pense & a bon droict, qu’elle eust esté refusee &

chassee de tous hommes. Ainsi que mon mary se delectoyt (en escoutant

les propos de l’hoste,) l’une de mes damoyselles estoit presente,

laquelle incontinent me vint reciter le tout, mais combien que fusse

fort marrie & destituee de tous plaisirs, je ne me peulx garder de rire,

en considerant la follie de l’hoste, & comme j’en tenoys propos mon mary

survint, lequel me demanda comment je me portoye, & me deist. M’amye, je

vous prie que delaissez voz pleurs & gemissemens, & reduysez vostre

cueur en consolee liesse. Quant a moy, je ne vous presteray matiere, ny

occasion de melencolie. Il est demain le jour d’une feste solennelle,

parquoy je veulx & vous commande que vous accoustrez triumphamment,

affin que vous assistez au temple avecq moy, car doresnavant ne vous

sera permis de sortir de la maison sinon en ma compaignie, car je veulx

veoyr quelle contenance sera la vostre en ma presence, parce que je suis

certain, que vostre amy se y trouvera. Tel propos me tenoyt mon mary,

auquel ne feiz aulcune responce, mais tins silence, nonobstant que

tacitement grand joye & hilarité m’estoyt irrigee, emanee, ou exhibee au

moien de l’esperance future de la veue de mon amy, & pour le fervent

desir que j’avoye, la nuyct me sembla de grande duree.

Mais quand Proserpine commença a cheminer en la maison du chien

tricipite, & Phœbus son chair au zodiac accomodoyt, sur lequel (icelluy

Phœbus monté) portoit en son chef son dyademe tout couvert de

resplendissantz & lucides rais pour illustrer & esclarcir l’universel

monde, Je me levay subitement, & commençay a m’appareiller, je vestis

une cotte de satin blanc, & une robbe de satin cramoisy, j’aornay mon

chef de belles brodures, & riches pierres precieuses, & quand je fuz

accoustree, je commençay a me pourmener, en me mirant en mes sumptueulx

habillemens, comme le pan en ses belles plumes, pensant plaire aux

aultres comme a moymesmes, & ce pendent mon mary se habilloit, lequel

prenoit singulier plaisir en me voyant, & me dict qu’il estoit temps

d’aller, & en ce disant, sortasmes de la chambre en la compaignie de mes

damoyselles, je cheminoye lentement, tenant gravité honneste, tout le

monde jectoit son regard sur moy, en disant les ungz aux aultres, voyez

la, la creature excedant & oultrepassant toutes aultres en formosité de

corps. Et apres qu’ilz m’avoyent regardee, ilz alloyent appeller les

aultres, les faisant saillir de leurs domicilles, afin qu’ilz me

veissent. S’estoyt une chose admirable de veoyr le peuple qui

s’assembloyt entour moy, & quand je feuz parvenue jusques au temple,

plusieurs jeunes hommes venoyent en circuyt tout a l’entour de moy, me

monstrant semblant amoureux, par doulx & attrayantz regardz tirez du

coing de l’œil, pour essayer de me divertir & decepvoyr, mais je ne m’en

soucioye aulcunement, Car toutes mes pensees estoyent accumulees en ung

seul. Je regardoye en plusieurs et divers lieux, mais je ne veoye celuy

qui estoit le singulier plaisir de ma veue, et ne vint jusques a ce que

le service divin fut commencé, et luy venu, il ne usa des regardz

accoustumez, mais ne feist seulement que passer devant moy, Je ymaginoye

que c’estoyt pource que mon mary estoit present, pour eviter de luy

donner suspition, parquoy je feuz contente. Et quand l’office solennel

fut finé, nous partismes pour venir au logis, et passasmes le temps en

recreation et voluptueulx plaisirs, jusques a ce que retournasmes pour

ouyr vespres, ou mon amy ne faillit de se trouver, lequel (a ceste foys)

ne usa de discretion, parce que a la presence de mon mary donnoyt

evidente demonstrance de son affection, par ses regardz amoureux, &

doulx attraictz, en perseverant de me monstrer a sez compaignons,

combien qu’il n’eust encores parlé a moy, & quand je veoye son

inconstance, je regardoye d’ung regard doulx & simple, affin de luy

monstrer & exhiber par signes, que par sa contenance il causoyt une

grande doleance en mon cueur: mais pour ce, ne differa ses importunitez,

car il venoyt passer si pres de moy qu’il marchoit sur ma cotte de satin

blanc, j’estoye fort curieuse en habillemens: c’estoit la chose ou je

prenoye singulier plaisir: mais non obstant cela il ne m’en desplaisoit,

mais au contraire voluntairement & de bon cueur j’eusse baisé le lieu ou

son pied avoit touché: mon mary veoit le tout, lequel par fascherie fut

contrainct soy absenter, dont contre mon vouloyr, & pour eviter occasion

de noyse je le suyvis, et incontinent que feusmes en la maison il me

deist. Je m’esbahys de vostre amy, lequel n’a sceu dissimuler son

amoureuse follye en ma presence, il luy procede de grande presumption de

venir marcher sur vostre cotte, il semble par cela qu’il eust grand

privaulté et familiarité avecq vous. Doncques pour eviter de m’engendrer

plus de passions et fascheries, que mon triste cueur ne sçauroit porter,

je vous prohibe et deffendz de vous trouver en lieu ou il soyt en mon

absence, et oultre plus quand je seroye present, et feust a l’eslevation

du corps de Jesuchrist, je veulz que incontinent que vous le pourrez

apercevoyr, que sans dilation vous absentez: et sy vous n’observez ce

mien commandement, j’ay ferme propos et deliberation de me separer de

vous: vous avez du bien de par vous, terres et seigneuries plus que je

n’en ay, lequel je ne vous veulx retenir. Car je ne vouldroye

aulcunement prouffiter du bien d’une femme lascive. Et quand il eust ce

dict, je luy respondis, que j’accompliroye son commandement, et qu’il

n’en fut perplex ne doubteux, sy je ne luy en donnoye l’occasion: et a

l’heure il se contenta adjoustant foy a mon dire, et n’en fut non plus

parlé jusques au lendemain que me vouluz lever et accoustrer

d’habillementz riches & sumptueux: ce que mon mary ne voulut permettre,

et pour luy complaire feuz contente de me habiller plus simplement, &

quand je fuz appareillee, nous nous transportasmes au temple ou je

trouvay mon amy, lequel persevera ses importunitez, en sorte que je fuz

contraincte de changer trois foys de lieu, mais tousjours il me suyvoit,

en tenant propos de moy a ses compaignons, & par conjecture je pense

qu’il parloit de mon mary, lequel continuellement estoit avecq moy, car

j’entendis l’ung de ses compaignons qui luy disoit, que parce qu’il

pouvoit comprendre en regardant ma face, qui me demonstroit si anxieuse,

qu’il y avoit de la suspition: & quand mon amy ouyt ces motz, il

commença a rire, & voyant cela, & aussi memorative du commandement de

mon mary, je m’absenté, pensant que quelque foys trouveroys lieu plus

commode & opportun pour exprimer l’ung a l’aultre les secretz de noz

pensees.

Les approches des deux amans pour parler ensemble.

Chapitre. VII.

[Illustration]

Ainsi doncques perseveray tousjours de suyvre la maulvaise partie de mon

esprit, & n’eurent puissance les propos & derisions (dont usoyt mon amy)

de me sçavoir desmouvoir de ma follie: mais parce que j’avoye les jours

precedens observé le commandement de mon mary, en dissimulant l’ardente

flamme qui me brusloit & consumoyt, qui est une chose fort difficile, il

me fut imparty plus de liberté que je n’avoye eu de long temps: car

j’alloye au temple seulement en compaignie de l’une de mes familieres

damoyselles, dont j’estoye fort joyeuse, pensant que mon amy auroit

opportunité de parler, & pour l’inciter, je me tenoye dedans le temple

jusques a ce qu’il estoit vuyde de toutes gens, & continuay ainsi par

plusieurs jours, nonobstant il ne se advançoit de parler, dont estoye

esmerveillee, & ymaginoye que ce qu’il differoit luy procedoit de

pusillanimité, toutesfoys je ne lassay de persister, & ung jour entre

aultres, je vey qu’il estoit plus pensif qu’il n’avoit accoustumé, & se

promenoit seul tenant son bonnet en sa main, pour me donner recreation

en voyant ses beaux cheveux tant bien pignez. Et apres qu’il se fut

assez pourmené, il entra en une chapelle ou on commençoit a faire le

divin service, parquoy j’eu occasion honneste de me lever, & aller pres

de luy. Je veoye qu’il regardoit souvent entour luy, & aussi faisois je

pareillement, & croys que noz pensees n’estoient differentes, car tous

deux d’ung vouloir unanime avions timeur de la survenue de mon mary: &

incontinent le service divin faict & accomply, il commença a se

pourmener, mais il ne tarda gueres qu’il ne se vint presenter devant

moy, en me saluant & regardant d’ung œil doulx & amoureux, & dict ainsi.

Les amans pour n’estre apperceulx usent de letres.

Chapitre. VIII.

[Illustration]

Madame, il y a long temps que j’ay grand desir & affection de parler a

vous, pour vous declairer ce que facilement pouez conjecturer, mais je

ne veulx tenir long propoz, affin d’eviter la suspition dez gens, qui

vous pourroient causer & engendrer scandale: & pourtant je vous prie de

me dire familierement, s’il vous plaira recepvoir une mienne letre.

Quand je l’eux ouy parler je luy deis, que liberalement la recepvroye, &

qu’il ne feist difficulté de m’escripre entierement tout son vouloyr

sans riens reserver, & que pareillement le feroye sçavant du mien. A la

prononciation de mes parolles je devins palle, & me print ung

tremblement de tous mes membres, souspirs en si grand multitude

vuidoyent de mon estomach que l’ung ne donnoit lieu a l’aultre, parquoy

je luy declairoye assez par mes gestez exterieures, & par le semblant de

mes yeulx attrayans, que j’avoye l’affection interieure de mesmes a luy,

dont il se monstroit joyeulx par semblant, & en prenant ung humble

congé, me remercya. Et incontinent qu’il fut party, je retournay en mon

logis jusques au lendemain, que nous retournasmes au temple: nous

arrivez, je le veis accompaigné d’ung sien compaignon, mais incontinent

qu’il m’eust veu, de luy fut licencié, & en se pourmenant, faignant dire

ses heures se monstroit plus modeste & craintif que au paravant, ce

qu’il ne feit jamais depuis. Et quand il eust l’opportunité, il me vint

saluer, me presentant ses lettres, lesquelles je receupz le plus

subtilement que je peuz, pensant n’estre apperceue de nul, & luy dictz,

que le lendemain luy en rendroys response: & lors en baissant le chief,

se tint taciturne aulcune espace, puis apres en rompant silence reprint

le propos en ceste maniere. Ma dame, je craintz merveilleusement

monsieur vostre mary, & a l’heure en grand promptitude sans luy donner

loisir d’achever son propos, je luy deis. Je vous prie ne vous souciez

de cela, car il n’a doubte, ne suspition sur moy. A ces motx il me print

a regarder comme par admiration, considerant en son ymagination (comme

j’ay peu comprendre le depuis) que l’impetuosité D’amours avoit rompu en

moy les laqz de temperance & moderation, qui me faisoit exceder toute

audace fœminine: toutesfoys suyvant son propos, il me dict. Ma dame, je

suis joyeulx d’estre certain qu’il n’a doubte ne suspition de nous: il

fault moderer nostre vouloir avecq discretion, pour ne luy prester

occasion d’estre en doubte, & le plus occultement & secretement qu’il

vous sera possible m’exhiberez voz lettres, en me monstrant par quelques

honnestes, & secretz signes, quand il vous plaira que je m’approche pour

les recepvoyr. Et en ce disant, print congé, & je le conduysoye de mes

yeulx estincellantz de desirs amoureulx, car j’estoye toute embrasee du

feu Venerien & croissoit L’amour si puissant en mon cueur, que le

reciter seroit incredible a ceulx qui n’ont experimenté Amours.

La lecture des letres de l’amoureux.

Chapitre. IX.

[Illustration]

Incontinent apres la reception de ses lettres, fort hastivement je

retournay, & en entrant dedans ma chambre les ouvry, & leu le contenu

d’icelles, lequel s’ensuyt.

Ma dame puis que la libere faculté de parler a vous, pour vous encliner

mon amoureuse conception ne m’est permise, j’ay esté contrainct par la

persuasion du filz de Venus vous escripre la presente, & pour vous

certiorer de l’extremité ou amour excessif m’a conduict, devez sçavoir

que lors que premierement dressay ma veue sur voz yeulx vers &

irradians, me sembla veoir issir une splendeur, laquelle plus pres le

cueur me transperça, que ne feist l’aguë sagette de Juppiter, Phaeton, &

a l’heure me sentant de ce doulx regard surprins, je vins distinctement

a speculer vostre excellente beaulté, mais en considerant l’excellence

de vostre beau corps proportionné, oultre la forme commune de mon vray

sentement demeuray privé. Et pour la recente memoire de l’acerbe douleur

ou je fuz reduict, mon entendement est si perturbé, qu’il me seroit

impossible de vous louer & extoller de louenge condigne, selon la

speciosité de vostre forme, & encores que ne fusse agité d’aulcune

perturbation cognoissant les debiles forces de mon fragile esperit, je

ne l’oseroye entreprendre, parce que j’estime que le narrer seroit

difficile a toutes langues disertes, car selon ma conception, l’exprimer

de choses si singuliere se doibt reserver a la divine eloquence de

Mercure. Et pour ce je m’en abstiendray, & veulx continuer de vous

exposer le secret de mon cueur, voulant observer la coustume antique des

trescelebres Persians, qui estoit de ne se presenter a l’altissime

sublimité du Roy les mains vaques de presens, non pour presumption

qu’ilz eussent que le seigneur fust flexible a aulcune avarice, mais

pour observance & supreme reverence. Et pource ma dame que je n’ay chose

de moy plus estimee que ma personne, le plus fidelement que je puis je

vous en fais present pour ung perpetuel mancipe: vous suppliant que de

tel cueur l’acceptez comme je le vous presente, & considerez que ce

n’est moindre vertu le gracieulx recepvoir, que le liberal donner.

Aultre chose donc ne reste, que a ung fidelle serviteur rendre guerdon.

Et si ma valeur est petite au respect de vostre altitude, non comme ma

compaigne ou eguale, mais comme ma dame & superieure vous prie me

guerdonner, affin que par dureté ou negligence de me secourir ne me

prestez matiere de cruelle & violente mort, mais vous estant sur toutes

creatures souveraine & plaine de urbanité traictable, soyez commeue a

pitié & compassion, & ne vueillez souffrir que si infelicement je

renonce a la nature, & soubz l’esperance de vostre doulceur imposeray

fin a ma fidelissime lettre. Escript par celluy qui hardiment se peult

nommer le serviteur en amours excedant tous aultres en loyaulté & fidele

servitude.

Et apres les avoir leues, j’eu une incomprehensible & inestimable joye &

consolation: car par ses escriptz, il se disoit mien a perpetuité, &

lors je commençay a cogiter & penser en moy mesmes, quelle response je

donneroys a ses lettres, & me sembla qu’il ne seroit bon d’acquiescer

promptement a sa requeste, parce que les choses qui facilement sont

obtenues, sont peu apprecieez: mais celles que en grandz fatigues on

acquiert, sont estimees cheres & precieuses. Pour ces causes, je luy

escripvis lettres par lesquelles il ne pouoit gueres esperer de parvenir

a son intention, dont le contenu d’icelles s’ensuyt.

Lettres que la dame escript a son amy.

Chapitre. X.

[Illustration]

Apres avoir a mes yeulx presenté voz lettres, & le contenu d’icelles

distinctement medité & consideré, par ce que puis concepvoir (si vostre

lettre n’est par simulation ou fainctise composee) je presuppose que par

l’insupportable charge d’amours estes plus angustié & afflicté que a

homme prudent ne convient: car si bien considerez, vous ne devez

persister en telles amours, lesquelles ne consistent en vertu, Parce que

impossible me seroit satisfaire a vostre affectueux desir sans denigrer

& adnichiler ma bonne renommee: ce qu’il me seroit plus accerbe que une

violente mort, parce que je n’estime ceulx ou celles vifz desquelz la

bonne renommee est estaincte, mais se doibvent estimer pires que mortz.

Et au contraire de ceulx qui ont faict actes vertueux dont leurs noms

sempiternellement durent, en despit de la cruelle Atropos, combien que

en cendres leurs oz demolis reposent. Iceulx se doibvent estimer vifz, &

se doibt l’on persuader de les ensuyvre par vertueuses coustumes, qui

rendent l’homme immortel. Et pour a ce parvenir necessairement fault

eviter de se laisser submerger en ses voluptueuses lascivitez, affin de

n’estre conduict a ceste antique & accoustumee infelicité, soubz

laquelle tout le monde se lamente, & s’en ensuyvent plusieurs

inconveniens. Si la fille de Leda eust observé le vivre pudicque, le

Grec n’eust le tresfameux ylion mis en totalle ruyne. Et si la royne de

Carthage eust perseveré d’estre constante, elle eust avec louenge

perpetuelle de son amy Sicheus l’umbre suyvie. Telles hystoires doibvent

estre suffisantes pour nous garder de succumber en semblables delictz.

Et pour ung petit appetit, n’estre si faciles d’escouter les polides,

elegantes & suaves parolles de vous aultres jouvencaux: lesquelles ne

sont sinon ung laqz deceptif pour circunvenir & decepvoir cellez qui

sont trop faciles ou dommageable croire: lequel vice a esté cause de

adulterer plusieurs dames fameuses, puis apres qu’ilz ont obtenu la

privee & secrete fruition des amours de celles qu’il disent tant aymer

ne sont contentz, mais aulcunesfoys par indiscretion s’en vantent &

glorifient, Parquoy toutes ces choses considerees tresheureuses sont

celles qui de la flamme d’amours se peuvent conserver. Pour laquelle

evaderie vous supplie que imposez fin au continuel poursuyvre, car je

crains que par voz continuelles stimulations je ne soye persuadee de

exceder les metes de raison, car voz doulx & attrayans regardz, avecq

les parolles exhibees par voz lettres pourroient causer grand efficace &

emotion aux cueurs des jeunes dames, & aulcunes de simple entendement

penseroient resider en leurs personnes beaucoup plus de dons & de

perfections que dieu & nature n’y en auroit mis. Mais ne voulant tumber

au laberinthe de presumption, je ne prens aulcune gloire de voz louenges

& exaltations, car peult estre que par affection non moderee vostre œil

peult errer. Mais croyez que ce amour de son auree sagette m’avoit

attainte, que aultre que vous de ma benevolence ne seroit possesseur. Et

de ce vous supplie vous vouloir contenter. En exorant L’altitonant que

felice repos vous octroye.

Les Miennes Lettres Sigillay, & avec ung grand desir trouvay subtil

moyen de les luy consigner, & il les receut joyeusement, & tout subit

apres les luy avoir exhibees me retiray en ma chambre, ou j’estoys plus

voluntiers seule, que accompaignee, pour plus solitairement continuer en

mes fantasieuses pensees, & en telle solicitude je me delectoye a lire

les lettrez de mon amy, puis apres je regardoye le double des miennes,

distinctement tous les termes de l’une & de l’aultre. Et ainsi que

m’occupoye en telles solacieuses exercices mon mary survint, dont ne me

prenoye garde, lequel en hurtant du pied par grande impetuosité ouvrit

l’huys de ma chambre, dont je fuz si merveilleusement troublee, que je

n’euz advis ne discretion de cacher les lettres. Il commença a me

regarder par grand despit & desdaing meslé de colere en prononçant

telles parolles.

Le courroux du mary jaloux, & l’excuse de sa femme.

Chapitre. XI.

[Illustration]

O Meschante femme, presentement est venue l’heure que tu ne pourroys

aulcunement nyer ta lubricité, & non moderee affection: Car combien que

tes deceptives parolles ont eu puissance de m’instiguer & incliner a

t’eslargir & impartir quelque liberté, en adjoustant foy a tes

mensonges, parce que je pensoye, au moyen des remonstrances que je te

faisoye journellement que tu feusses pressee & stimulee de te reduyre a

ta premiere coustume: mais pour quelques exhortations ou monitions que

je sceuz faire, ton cueur en ce inveteré & endurcy, n’ay aulcunement

sceu convertir, & en ce disant print les lettres que j’avoye laissees

sur mon lict, parce que timeur avoyt obnubilee la clarté de mon

entendement, & quand il les eust leues, ce luy fut cause d’augmentation

de fureur, & fort indigné s’approcha de moy, & me donna si grand coup

sur la face, que violentement me feist baiser la terre, dont ne me peuz

lever soubdainement, mais quand je commençay a reprendre mes forces, je

plouray moult amerement, tellement que les ruysseaulx de mes larmes

tomboyent en grande superfluité & abondance aval ma face. La cause de

mon pleur ne me procedoit de la juste douleur, & remordz de conscience

que je debvoye avoyr de ma vie detestable, mais au contraire d’une

grande superbité, car au moyen que j’avoye chassé raison, tousjours

depuis c’estoyt monstree de moy loingtaine & fugitive, parquoy selon mon

advis mon mary me faisoit grand tort, lequel continuant ses parolles

injurieuses, me deist. Admiration ne te prenne de ce que oultre ma

coustume je t’ay furieusement frappé, mais approche de moy, & regarde

tes lettres, que tu ne sçauroys nyer: & me deis sans me servir d’une

artificielle mensonge (dont tu scez maintenant user). Qui est le

personnage a qui tu pretendz commettre telz escriptz? Quant il eust ce

dict, je commençay a mediter & penser, & disoye a moymesmes. Helas je ne

me sçauroye excuser, car ma lettre de ma main escripte rend cler

tesmoignage de ma vie, puis je disoye au contraire, si m’est il

necessaire de le nyer, car a face hardie une prouve ne nuyt. Lors en

faisant grandz plainctes & exclamations, deis ainsi. Helas mon amy, qui

vous meult d’estre si cruel, pour la lettre que vous avez trouvee,

laquelle a esté composee seulement par exercice, & pour eviter oysiveté,

parquoy ne me debvez ainsi injurier ne molester, sans avoir ouy mes

raisons. Quelle loy au monde est tant inicque, barbare & triste, qu’elle

permette le supplice devant la sentence? Ou est la conseillee raison? ou

est vostre prudent jugement, que premier me condamnez que de m’escouter?

Ainsi que je proferoye telles parolles, les pensant continuer, il

interrompit propos, en disant. Voicy lettres qui t’ont esté envoyees,

d’ou viennent elles? Je luy respondis, que je ne les cognoissoye. Non

(dict il) & pour plus grand approbation de telz mensonges, je te

certifie que j’ay recogneues tes letres entre les mains de ton amy,

lequel par inconstance & indiscretion les communicquoit a deux de ses

compaignons, & si tu es si hardie & asseuree que vueilles soustenir le

contraire, je trouveray maniere de les avoir de luy par quelque subtil

moyen, car tout son desir & affection n’est qu’a penser & ymaginer

diverses façons, & divers actes, a toy dommageables, pour te priver

d’honneur, affin de te publier, mais doresnavant tu n’auras plus de

delectable plaisir de sa veue, parce que je ne veulx que tu sorte de ta

chambre, ne que regarde a la fenestre, & s’il te semble que en ceste

sorte ta vie seroit trop infelice, je ne me veulx desdire de l’offre que

je t’ay faicte, c’est de separation comme j’ay predict.

Ainsi doncques estoye contraincte d’endurer, & souffrir toutes ces

fatigues, estant privee de la veue de mon amy, lequel estoyt esmerveillé

de ce qu’il ne me veoyt plus: mais ce nonobstant il ne voulut imposer

fin a l’amoreuse poursuyte, mais continua par plusieurs & diverses foys

de venir avecques chantres, dont entre les aultres je recognoyssoye sa

voix. O que j’estoye anxieuse a l’occasion que ne m’osoye monstrer, &

adoncques je fuz plusieurs foys tentee de me lever, & me precipiter, en

me jectant du hault des fenestres en bas, je feuz en telle calamité

quinze jours ou environ, que fusmes contrainctz partir pour eviter

scandale, car les voisins tenoient divers propos, de ce que l’on

perseveroit telz & semblables jeuz. Je feuz assez joyeuse de changer de

lieu, affin que plus facilement me feust permis d’aller parmy la ville,

pensant que quelque foys pourroye rencontrer mon amy, toutesfoys apres

noz transmigrations je feuz trois sepmaines sans le veoir, ne ouyr de

ses nouvelles, qui me fut chose tresgriefve, & quasi insupportable.

Pendant ce temps que je languissoye en telle calamité, toutes choses

m’estoient tristes & odieuses, & ne prenoye delectation es choses de ce

monde, & encores fortune non rassasiee de me prester matiere

d’angoisseuses douleurs, les voulant augmenter s’efforça d’appareiller

une infortune, dont le rememorer m’est triste, & ayant horreur de le

relater, toutesfoys en plorant & lamentant mon infelicité, je m’efforçay

de l’escripre. Et pour vous declairer, la male adventure ou je cuiday

succumber, ung jour entre les aultres moy estant couchee aupres de mon

mary, merveilleusement pensive, en sorte que les affections (dont mon

cueur estoit agité) me consummoient l’esperit, dont j’estoye si debile,

qu’il me sembloit impossible de me sçavoir lever, mais je fuz si fort

oppressee de mon mary, que contraincte me fut de m’evertuer, combien que

par plusieurs foys me convint recoucher, sans me sçavoir ayder de mes

membres, helaz ce m’estoit certain presaige de mon mal futur, mais la

demonstrance m’estoyt occulte.

Parquoy sans y avoir regard, ne consideration, en grande & laborieuse

peine me habillay, puis allasmes ouyr le divin service de Dieu en ung

devot monastere, & ainsi que vouloys entrer dedans, mon mary me deist.

Je vous prie dictes moy (sans m’en vouloir riens celer) s’il advenoyt

que vostre amy fust dedans ce temple, seroyt il en vostre faculté de

pouoyr moderer vostre vouloir & appetit, en sorte que ne useriez des

regardz accoustumez? Adoncques je commençay a le regarder, en disant. Je

prie au createur que au cas que cela me advienne: que toute puissance

elementee me soit contraire, & que tygres & loups ravissans lacerent &

devorent mon corps, ou que les troys seurs le fil vital immaturement me

couppent, & quand je euz ce dict, nous entrasmes dedans le temple. Je

commençay a regarder entour moy. Je veis grand multitude de peuple tant

hommes que femmes, & entre aultres je veis mon amy, & lors combien qu’il

me fust prohibé & deffendu de le regarder, je ne peuz dissimuler ne

temperer mon vouloir: car sans differer de rompre & enfraindre ma

promesse, je regardoye tresaffectueusement, sans reduyre en ma memoyre

les peines & tourmens que mon mary me faisoit souffrir, a l’occasion de

luy: mais comme une femme ençaincte, laquelle est persecutee de griefves

& excessives douleurs devant la naisçance de l’enfant, mais incontinent

qu’elle voit son fruict, la parfaicte joye & lyesse ou elle est reduicte

luy faict oublier les peines precedentes, & aussi pour la suavité &

doulceur intrinsecque que je recepvoye du delectable regard de mon amy,

me faisoit oublier tous mes travaulx & fatigues preteritz. Mon mary

voyant cela, me vint dire que j’entrasse en ung lieu ou il me mena, ce

que je feiz, mais pourtant ne laissay de continuer ma folle contenance,

& sans tenir gravité comme a mon honnesteté appartenoit, regardois

tousjours si je pourrois veoir passer mon amy, & mon mary voyant qu’il

estoit impossible de refrener la vehemence d’amours qui me possedoit &

seigneurioit, ne pouant souffrir telles dissolutions en regardz

impudicques, fut contrainct de soy absenter, & lors je feuz ung peu

memorative de son commandement que j’avoye transgressé, & de mes

juremens que j’avoys parjurez, & pour ce me levay soubdainement & le

suyvy, & quand feusmes parvenuz en la maison, mon mary commença a

m’increper & injurier, en disant. O meschante & malheureuse creature

remplie de iniquité qui ne desire que l’execution de ton appetit

desordonné comment t’ose tu trouver en ma presence? n’as tu crainte que

je convertisse mon espee par juste ire en ta poictrine? En proferant tel

motz, par si grand fureur & impetuosité, me donna si grand coup, que au

cheoir je me rompiz deux dentz, dont de l’extreme douleur je fuz longue

espace sans monstrer signe d’esprit vital, & quand je fuz revenue de

pasmoison toute palle & descoulouree, je commençay a regarder autour moy

sans dire mot. Car a l’occasion des griefves & insuperables douleurs

inferieures, la parolle m’estoit fortclose, mais peu apres grand

multitude de souspirs vuydoyent de mon estomach, & m’intervindrent

diverses & merveilleuses fantasies si cruelles & ignominieuses, que la

recente memoire rend ma main debile & tremblante, en sorte que par

plusieurs foys y laissay & infestay la plume, mais pensant qu’il me

seroit attribué a vice de pusillanimité, je me veulx efforcer de

l’escripre.

L’impatience d’amours par despit cherche la mort.

Chapitre. XII.

[Illustration]

Et pour les bien declarer, vous fault entendre que toutes mes pensees se

reduyrent en une, qui estoit telle que par mort me vouloye mediciner. En

mon trouble courage, je fuz si eschauffee de fureur, pour l’ardent desir

que j’avoye de mettre mon miserable vouloir a execution, que furieuse

rage revocqua les forces en mon corps angoisseux & debile, qui toutes

dehors estoient dispersees, & voyant que n’avoye l’opportunité de ce

faire comme beste vulneree & blessee courroys au long de la chambre en

la presence de mon mary, & d’une jeune damoyselle disant en moy mesmes.

O Thesiphone, O Megera & Alecto furies infernales, qui continuellement

exagitez l’humaine generation, aydez moy a user de crudelité en

moymesmes. Tel present me soit faict de par vous qui fut a Canacé de par

le roy Eolus son pere, qui fut ung glaive pour transpercer son corps, a

cause du crime par elle perpetré & commis. Ou que j’eusse le moyen de me

precipiter, comme fist Isiphile. Ou sinon que peusse metre fin a ma

miserable vie par quelque venimeux bruvaige, comme celluy qui fut cause

du dernier jour a Socrates. Ou que a ma grand fureur & rage fust imposé

fin, par telle mort dont Philis se desespera, en se pendant a ung arbre,

a l’occasion du tardif retour de son amy Demmophon: mais puis qu’il

m’est impossible de trouver moyen de la mort, a cause de la presence de

mon mary, je vouldroye qu’il me advint comme a la belle nymphe Perye,

laquelle en marchant sur l’herbe de son pied nud, tendre, & delicat, ung

aspic venimeux la picqua d’une dent, en y laissast le venin mortifere,

dont la pudicque vierge alla promptement mourir, ou qu’il me advint

comme a Dathan & Abiron, lesquelz furent transgloutiz en la terre. Moy

estant de telle fureur esmeue, cerchoye par tout pour trouver moyen de

la mort, mais je croy que quelque furie infernale que j’avoye invocquee,

se monstra diligente de me servir selon mon affectueux desir, parce

qu’en regardant en plusieurs & divers lieux, se presenta & offrit devant

ma veue ung petit cousteau, lequel je prins, & le plus subtilement &

occultement que je peuz en le cachant soubz ma robbe.

Et lors que je feuz saisie, incontinent je commençay a trembler a cause

de la triste apprehension de la mort, & en pensant marcher, je tumboys &

sentoys en moy ung grand debat entre ma douloureuse ame & mes paoureux

esperitz de vie, mais la cruelle Megera me persuadoit de suyvre le

propos mortel, me faisant rememorer que moy vivante ne pourrois plus

veoir mon amy, parce que mes amours estoient trop publiees &

vulgarisees, mais apres ma mort mon ame le pourra frequentement visiter,

parquoy la mort me seroit felice & heureuse. Et doncques (pour la future

esperance de la veue du mien amy) chassa de moy la froide paour, parquoy

je feuz enflambee de plus ardens desirs a la mort. Et combien que ma

face fust paincte de palle couleur, je commençay a reprendre mes forces,

& sans plus vouloir differer, me levay par grand fureur & impetuosité

voulant sortir de la chambre, ce que mon mary ne voulut permettre,

pensant en son imagination, en considerant les contenances que la grand

fureur dont j’estoys oppressee me contraignoit d’aller, affin de trouver

mon amy, mais quand je veiz que ne pouoye sortir, je me retiray en une

garde robe, & ainsi que je vouloye transpercer ce cueur amoureux avecq

le glaive, je croy que par permission divine je fuz preservee & gardee.

Car la jeune damoyselle qui estoit en la chambre survint, laquelle

voyant chose si horrible & espouentable, ne se peult contenir qu’elle ne

s’escriast haultement, & s’approcha de moy pour me oster le cousteau. A

quoy feiz tout mon effort de resister, & ce pendant mon mary survint,

lequel pensoit que de rechef feusse tumbee en paulmaison, mais quand il

eut regardé & consideré la furieuse rage qui me detenoit, il fut espris

d’angoisseuse douleur, a cause de l’excessif amour qu’il me portoit,

dont il n’estoit en sa faculté de se pouoir divertir: laquelle eust

ceste puissance de refrener l’ire dont son triste cueur estoit

persecuté, & la convertit en compassion, parquoy benignement me vint a

consoler, en me faisant plusieurs remonstrances, & entre aultres propos

me disoit: M’amye, puis que je cognois manifestement qu’il n’est en

vostre faculté de vous pouoir desister d’amours, parce que n’y avez

resisté du commencement, mais par longues & continuelles pensees avez

nourry amour lascif en vostre estomach, en vous destituant de vostre

liberté, vous estes voluntairement submise a suyvre vostre sensualité.

Parquoy l’amour est tousjours augmentee avec si grande puissance, que

mieulx aymez estre privee de vie que d’amy, & sans avoir memoire ne

recordation, que si par telle mort concedez a la nature, que vous avez

perdu vostre bonne renommee, veu & consideré que auriez usé de crudelité

en vous mesmes, & moy qui ne l’ay deservy en serois tenu toute ma vie en

moindre estime, & devez aussy avoir regard, que quand vostre ame seroit

separee de vostre miserable corps, triste demeure luy seroit consignee a

l’occasion de l’enorme & execrable peché que vous auriez commis par

estre homicide de vous mesmes. Mais affin d’eviter que ne succumbez en

semblables inconveniens, je vous conseille de vous retirer, comme je

vous ay dict par plusieurs fois, laquelle chose vous sera tresurgente,

parce qu’il m’est impossible de plus supporter les importunitez que je

seuffre, affin de ne vouz engendrer scandale, car pour la conservation

de vostre honneur me fault dissimuler, sans oser prendre vengeance de

mon ennemy, combien qu’il soit homme de basse condition, qui m’est chose

si penible & fatigeuse, que ne le sçauroye exprimer, & pourtant regardez

d’imposer fin a mes extremes tristesses, soit par separation ou par vous

reduyre en vivant en plus grande honnesteté.

Le conseil du serviteur fidele.

Chapitre. XIII.

[Illustration]

Ce pendant qu’il prononçoit tel propos, ung de noz serviteurs survint,

lequel venoit de solliciter aulcuns de noz affaires. Luy arrivé, fut

incontinent adverty par la jeune damoyselle du perilleux dangier ou

j’avoye cuydé succumber. Lequel voyant que c’estoit chose digne d’estre

conservee en profunde silence, luy dict, qu’elle se gardast sur sa vie

d’en faire plus recit a d’aultre persone. Et apres avoit ce dict, il

vint saluer son maistre, duquel il estoit estimé serviteur fidele, &

pour tant il luy declara mon infortune, reservé qu’il se taisoit de mon

amoureuse follie. Le serviteur oyant ce propos, feist semblant d’en

prendre admiration, faignant de n’en sçavoir aulcune chose, & voyant son

maistre tant angustié & adoloré, luy commença a dire. Monsieur, par ce

que je puis comprendre, je cognoys vostre cueur estre merveilleusement

oppressé (& non sans juste occasion) mais ce nonobstant, il vous est

necessaire que par bonne discretion moderez & temperez les passions de

vostre triste cueur, car la vertu de l’homme, n’est demonstree sinon en

adversité, parce que celluy qui est remply de grand sçavoir, doibt

refrener sa volunté, en sorte qu’il ne s’esjouysse non plus des choses

prosperes, que s’esbahyr des choses tristes & adverses. Vous debvez

prendre consolation, considerant que ma dame a esté tousjours vertueuse,

& combien que son entendement soit perturbé par quelques agitations &

afflictions a nous incongneues, si debvez vous avoir certaine esperance

que raison dominera en elle, car vertu ne peult estre ostee d’ung lieu

ou elle a esté quelque temps, ne pour quelque cause, & pourtant je

seroye d’opinion qu’elle doibt declarer ses extremes tristesses a

quelque scientificque personne, qui avecq l’efficace de ses parolles la

pourra corroborer & conforter, & par ce moyen pourra retourner a sa

premiere coustume. Telles & semblables parolles escoutoit mon mary, &

combien qu’il feust oultrageusement troublé, si print il quelque peu de

consolation, & delibera d’user de l’opinion de son serviteur

domesticque. Parquoy en adressant son propos a moy, me remonstroit

doulcement, pensant tousjours que par ses exhortations mon angoysseuse

rage & extreme douleur se deust diminuer, mais il ne congnoissoit pas

que mon mal estoit incurable, mais apres que l’euz escouté, je faignis

de me vouloir reduyre, car nulle yre n’est si furieuse, que aulcunement

ne se refroydisse, parquoy je commençay a plorer, & en grand amaritude

plaindre mon oultrageuse follie, toutesfoys ne me repentoye d’avoir esté

surprise d’amour, mais estoye irritee de ce que n’avoye aymé plus

temperement, sans le donner a congnoistre a mon amy, lequel pensant par

la mutation de ma contenance que ses parolles eussent eu lieu de

reception, & fructifiay en mon cueur. Et affin que je feusse plus

inclinee a adnichiler mon inique vouloir me mena en ung devot monastere,

affin que en confession & sans difficulté je voulusse exhiber mon

infortune, & descharger mon cueur a ung auctenticque religieux, lequel

estoit fort bien famé & renommé. Il avoit esté adverty par le serviteur

que j’estoye en telle perturbation, que jusques a l’extremité m’avoit

conduicte. Moy estant en ce temple sans avoir aulcune devotion,

commençay a premediter quel propos je tiendroys audict religieux, &

disoye en moy mesmes. O mon Dieu, que c’est chose fatigieuse & penible

de faindre & simuler les choses. Je le ditz parce que ne ay aulcun

vouloir ny affection de communiquer le secret de mes amours en

confession, car je n’en ay contrition ne repentance, mais suis ferme &

stable a l’amour de mon amy, car plustost me exposeroys a mille espece

de mort, que de m’en desister, parquoy ne me semble que folie de le

divulguer a ce viellard, qui est du tout refroidy, impotent & inutile

aux effectz de nature, il me reprimera & blasmera, ce que aultresfoys

luy a esté plaisant, en me pressant & stimulant de chasser Amours, sans

en avoir jouyssance, & si je le croyoie, je n’auroye que la peine & le

tourment, sans ce qu’il me fut imparty quelque plaisir de delectation.

Toutesfoys fault il que je luy responde, & luy die a quelle occasion

j’ay voulu user de crudelité en moymesmes: car je sçay veritablement

qu’il est informé de mon miserable vouloir, mais quand j’ay le tout

consideré, je luy peulx bien le tout reciter, Car parce que je luy diray

en confession, il ne l’oseroit jamais reveler. Il ne me peut contraindre

d’user de son conseil, & si prendray plaisir a parler de celluy que

j’ayme plus ardemment, que jamais amoureux ne fut aymé de sa dame.

Par sainctz admonestemens femme d’amour picquee ne veult desister.

Chapitre. XIIII.

[Illustration]

Ainsi que mon esprit estoit occupé de telles varietez & pensees,

j’apperceu ledict religieux, & incontinent que l’euz veu, avecq modeste

alleure m’adressay vers luy, & depuis les salutations faictes, & que

feusmes retirez en ung petit lieu secret & devotieux, il me feist (de sa

grace) asseoir, pource que il veoit que je estoye quelque peu debile. Et

pour le principe & commencement de ces parolles, me deist ainsi. Madame,

par ce que je peulx presupposer & conjecturer, en regardant vostre face

tant palle & decoulouree, vous souffrez des passions si vehementes, que

difficile chose vous semble de trouver quelque petite allegeance a

vostre griefve douleur, mais si vous voulez vous retourner a Dieu, en

luy faisant devotes supplications, Vous debvez avoir ferme credence,

avecq une foy indubitable qui ne vous laissera, mais vous donnera ayde &

confort: Il vous fault efforcer d’avoir contrition des offenses que vous

avez perpetrez & commis: car aulcunesfoys par noz vilains & exorbitans

pechez, nous sommes cause d’encourir l’yre & indignation divine, qui

nous tourne a grande confusion, & ne pouons estre reintegrez en estat de

grace, que premierement n’en ayons faict penitence condigne. J’ay esté

adverty que ce jour d’huy avez cuidé tomber en tel inconvenient, comme

de perdre corps & ame, en vous voulant precipiter vous mesmes, dont je

m’esmerveille fort, quelle infortune ou adversité vous peult estre

survenue si grande qu’elle vous preste cause & matiere de desespoir,

n’avez vous regard ne consideration que nous decedez de ce monde, & que

nostre ame despouillee de ceste triste habitude corporelle, si par

cupidité ou maulvaistie elle se trouve fœtide & maculee, a perpetuité &

a jamais triste demeure, luy sera deputé. Je croys si vous avez

l’apprehension de telles choses, facilement vous pourrez reduyre, &

affin que je vous y puisse ayder, je vous supplie de me declarer la

cause dont vous procedent telles furieuses fantasies. Apres les

salutiferes parolles, je vouluz commencer a parler: mais devant que

prononcer la premiere parolle je commençay a trembler, & entra une si

extreme froydeur dedans mes os, que pour la douleur que je souffroys, la

parolle me fut fortclose, au moyen des regrectz qui anticipoient ma

voix: & fuz long temps, que plus simulachre ou statue, que creature vive

representois.

Moy estant en ceste extremité reduicte, ne pouoye trouver paix ne

tranquilité en mon cueur: mais souspirant jusques a effusion de larmes

tenoys le chef baissé, monstrant par mes gestes exterieures, que

j’estoye oultrageusement angustiee & adoloree. Ce voyant le religieux

avecq ses efficacissimes paroles mettoit peine de m’appaiser, & avoit

grande compassion de mes griefves douleurs: mais ses bonnes parolles

m’estoient de peu de fruict, ou de nulle valeur, pource que ma pensee

estoit occupee de venimeuse amour, qui me tourmentoit jusques a la mort.

Toutesfoys apres quelque espace me fut restitué aulcune vigeur, qui me

donna force & pouoir de parler. Et lors a voix cassee & interrompue a

cause de l’oppression de mon cueur, je commençay a proferer telz motz.

Helas monsieur, sy une congregation se faisoyt de tous ceulx en general

qui ont langues disertes, si seroyt il difficile de narrer les

insuportables passions, dont mon ame est continuellement agitee &

persecutee, sans avoir jamais esperance qu’il soyt imposé fin a mes

malheurs, jusques a ce que mort s’en ensuyve: parquoy ne prenez

admiration aulcune de veoyr ma face palle & descoulouree, mais affin que

ne ignorés l’occasion de mes lacrimes, pleurs & gemissemens de mon

infortune vous veulx rendre certain: combien que ne le relate sans

douleurs, car le rememorer m’est chose anxieuse. Las les pensees &

regretz infinis, dont je suis excessivement tourmentee & travaillee, ne

sont pour la juste douleur que debvroye avoir de mes iniques pechez:

mais me procedent a l’occasion des innumerables desirs, & amoureux

aguillonemens, dont je suis oppressee, & m’est impossible d’y sçavoir

resister: car je ayme si ardamment que je aymeroys trop mieulx estre

privee de vie, que de la veue de mon amy, dont en ces considerations de

mes peines insupportables, cela vous doibt facilement incliner a avoyr

commiseration de celle qui par trop grande amour voyez en une

langoureuse infirmité, trop pire que une violente mort: vous me incitez

& exhortez de me retourner a Dieu: en luy faisant devotes prieres &

intercessions. Helas comme seroit il possible de luy faire requeste de

me desister d’amours? Car soyez certain que je ne pourroye a ce

contraindre mon cueur: combien (que comme je vous ay predict) j’ay euz

peine & travaulx inestimables, il y a eu quelque doulceur, toutesfoys

seulement de sa veue: mais ung seul regard de mon amy: si je suiz palle,

il me peut colorer: si je suis triste, il me peult resjouir: si je suis

debile, il me peult fortifier: si je suis mallade, il me peult rendre

saine: & si j’estoye jusques a la mort, il a bien ceste puissance de me

vivifier. A ces causes je ne sçauroye avoir vouloir de me retirer de son

amour: mais quand ainsi seroit que je m’en vouldroye desister, je ne

suis si presumptueuse, & n’estime tant ma pusillanime vertu, que je le

peusse faire, veu & consideré que noz predecesseurs les plus

experimentez en science, n’ont peu a tel embrasement resister, mais

nonobstant la sublimité de leurs entendemens, se sont rendus humiliez &

captivez. David pour jouyr de Bersabee commit homicide. Le sage Salomon

soubz espece d’amour fut ydolatre. Aristote de naturalité le prince,

pour la persone de s’amye Remya, adora amours. Le filz de Alcumena, qui

fut dompteur des hommes & des monstres ne peult evader, qu’il ne fut

vaincu D’amours, en sorte que pour complaire a sa Dame yolle, il usa de

fard, & oultre plus feist œuvre de pedissecque & chambriere. Si je vous

vouloye reciter plusieurs aultres, ce ne seroit que consummation de

temps, & pour eviter superfluité de propos, je m’en deporte, vous

suppliant que veuillez considerer, que puis que amours a eu si grande

puissance sur noz predecesseurs, elle ne peult deffaillir a leurs

successeurs. Doncque seroit ce a moy grand follye, si j’estimoye superer

amours, a quoy les hommes n’ont peu faire resistence? Et pour ce toute

timeur mise arriere, il m’est force d’avoir le desir de ma jeunesse, ou

que miserablement je meure. Vous m’avez faict plusieurs remonstrances

que je congnois estre vrayes: car je suis certaine que quand mon ame

sera transmigree de mon corpz, que selon mes merites, ou demerites, du

juste juge elle sera jugee, mais je croy qu’elle ne sçauroit estre en

lieux si penibles que en mon miserable corps, car la plus grand peine

infernale & la comprehension intellectuelle de la divine justice, cela

leur est ung inestimable supplice. Et moy paoure malheureuse qui suis

tormentee en corps & ame de la flamme d’amours, qui me brusle & consume,

avecq les innumerables regretz, dont je suis agitee, sans avoir

esperance de quelque refrigeration: par cela peult on juger leurs peines

n’estre equiparables a la mienne, & pourtant je ne crains la mort: mais

continuellement j’ay ferme propos de la cercher. En cela ne seray

variable, car puis que mes amours sont venues a la notice de mon mary,

je suis certaine qu’il me contraindra de me absenter, pour me priver de

la veue de mon amy, pensant que par ce moyen je le deusse oublier. Helas

donc comment pourrois je vivre? Car combien que mon corps se departe,

mon amoureux cueur fera residence avecques mon amy, jusques a la

separation du corps & de l’ame, qui prochainement se fera: car ce qui me

conservoit & tenoit en vie, n’estoyt seulement que le singulier plaisir

& suavité que je recepvoye, en voyant celluy qui est le seigneur de ma

vie.

Cueur de femme obstiné en amours est impossible de reduyre.

Chapitre. XV.

[Illustration]

Quand j’euz achevé mon propoz en plourant amerement, & jectant souspirs

en tresgrande abondance, Le devot religieux fut longue espace tenant

silence, puis apres il commença a me regarder. Et avecque une doulceur &

clemence me deist ainsy. Ma dame, je croy selon ma conception que vous

me avez du tout exhibé le secret de vostre cueur, sans riens reserver,

dont j’ay esperance que vostre douleur se pourra temperer en refrenant

l’impetuosité de l’ire qui vous domine: car il est possible que la grand

destresse que vous souffrez croist & multiplie par la terre, & cacher ce

qui est aux amans une peine incredible: j’ay bien distinctement pensé, &

consideré l’inestimable douleur de vostre afflict cueur, qui me

provocque a grand compassion: car par ce que me avez exprimé, je croy

que jamais amoureux ne fut en telle extremité comme je vous voy: mais

toutesfoys combien que vous soyez tentee de commettre si grand crudelité

& ignominie en vous mesmes, comme de vous occire de voz propres mains, &

n’estimés les peines infernales equiparables aux vostres. Si vous fault

il mettre peine de resister, veoir, & approuver s’il y a vertu en vous,

combien que pour le present je croy veritablement n’estre en vostre

puissance de la demonstrer, a cause des agitations dont vostre ame

estoit occupee, & aussi par la grand fureur qui n’est encores refroidie.

Raison ne treuve lieu de reception en vostre cueur: mais quand

l’impetuosité de l’ire commencera a dominer, vous cognoistrez vostre

oultrage & furieuse fantasie, dont vous aurez horreur. Vous dictes

n’avoir tant de presumption en vouz que pensez suppediter amours, veu &

consideré que les hommes ne y ont sceu resister. Pour cela ne debvez

perdre l’esperance, combien que vostre sexe soit plus fragile & moins

constant, car les hommes liberallement se soubmettent a amour, pensant

ne estre dignes de reprehension, car entre eulx cela n’est estimé pour

vice: mais au contraire s’en vantent & glorifient, quand par leurs

deceptions, faintises, & adulations ilz ont circonvenu vostre sexe trop

croyable, & de escouter trop curieux: ce qui vous doibt estre exemple de

n’estre si facile de adjouster foy a leur blandices: & vouz debvés

garder de frequenter familierement avecques eulx. Car la continuelle

conversation est cause de augmentation d’amours. Et pourtant il fault

necessairement que evitez la presence de celluy qui vous cause tant de

peines & travaulx: car combien que vous dictes avoir singuliere

delectation en son regard: mais vous ne considerés l’amaritude qui est

meslee avecques ceste doulceur, qui vous est pyre que ung venin

mortifere. Et puis doncques que la peine est si vehemente, & qu’elle

passe le plaisir, bien heureuse vous pourrez nommer, si vous pouvez

moderer l’ardeur d’amours, & vous remettre a plus modestes termes: ce

que facilement pourrez faire, au moyen de l’absence & eslongnement de sa

veue, qui est la chose que plus vous craignez: & vous semble estre

impossible de vivre sans luy, non congnoissant que luy seul vous

afflige, tant que par ce moyen donne voye & ouverture a la mort: je sçay

bien que quand vous serez transmigree, du commencement souffrirez une

peine tresgriefve pour la recente memoire des plaisirs passez: mais par

prudence avec honnestes exercices, vous mitiguerés & tempererez voz

excessives douleurs, & par succession de temps la fureur se passera &

consumera, parquoy pourrez recouvrer vostre liberté, dont presentement

vous voy destituee, & pour vous induyre a ayder a chasser & anichiler

amour, si vous n’avez pitié de vostre personne, debvez avoir regard a

vostre honneur, qui facilement se pourra denigrer, & pensez que en

grande observance se doibt conserver & garder la chose, que quand une

foys est perdue recouvrer ne se peult. Je vous vueil rememorer, & vous

inciter d’ensuyvre aulcunes dames qui plustost se sont exposees a la

mort, que de corrumpre chasteté. Et entre aultres vous doibt souvenir de

la continence de Penelope: laquelle pour sa sincere amour qu’elle

portoit a son mary Ulysses ne voulut jamais acquiescer aux importunes

requestes dont elle estoit persuadee. Apres vous fault considerer la

merveilleuse constance de la nymphe Oenone: car nonobstant que sa partie

luy eust monstré toute rudesse par l’avoir repudiee, en adherant a la

Grecque Heleine, doncq depuis miserablement il fina sa vie: mais la

noble nymphe avoit retenue l’amour primitive en son cueur pur & chaste:

parquoy voyant sa mort, fut oppressee de si extreme destresse, qu’en

embrassant le corps de son feu mary, jecta le dernier souspir mortel, &

se fendit son amoureux cueur dedanz son estomach. Apres ne doibt estre

oubliee la pudicité de Lucrece Romaine: laquelle ne voulut vivre apres

le faulx atouchement, que par force & violence luy avoit esté faict. Je

trouve grande contrarieté & difference de vostre vouloir, a celluy de

ceste noble dame: laquelle estoit plus estimative de son honneur, que de

sa vie: & vous comme plus voluntaire que sage, voulez suyvre vostre

sensualité, & plustost vous priver de vie, que de faillir a

l’accomplissement de vostre voluptueux plaisir, & appetit desordonné,

sans avoir regard a l’offense que vous faictes a dieu, & a vostre mary,

la crainte duquel debveroit estre suffisante pour retirer vostre cueur

inveteré, & endurcy. Ne pensez vous en vostre imagination ou

circonstance craignant le mal que futurement s’en pourroit ensuyvre, je

n’avoye jamais veu monsieur vostre mary que ce jourd’huy: mais j’estime

tant de son honnesteté, que son cueur ne pourroit digerer ne souffrir

telles importunitez. Et puis que voz amours sont venues a sa

cognoissance: il pourra prendre cruelle vengeance de vostre amy, & de

vous, & si tel inconvenient advenoit, vostre renommee seroit a jamais

denigree & souillee de perpetuelle infamie. Doncques pour eviter tel

peril & danger: debvez penser que heureux sont ceulx, qui de tous leurs

affaires la fin considerent.

Quant il me eut imposé fin a son parler, je demeuray fort pensive, & ne

luy sceuz que respondre, j’avoys si grand desir de me absenter, a

l’occasion que ses propos m’estoient tristes & odieux, parce qu’il me

persuadoit d’expulser amours de mon cueur: mais ce n’estoit que temps

perdu de me remonstrer & admonnester de cela: car j’estoys si obstinee,

que jamais pour fascheries, peines, & tourmens, que j’eusse souffert a

l’occasion de mon amy, l’amour ne s’estoit diminuee: & avois ferme

propos de tousjours perseverer, & a ceste cause me sembloit que le

religieux me faisoit grand tort: de ce qu’il me reprenoit, veu que luy

avoye declairé qu’il n’estoit en ma puissance de me desister d’amours &

pour ce commençay a dire en moymesmes: O mauldict viellard, je pensoye

bien premier que avoir parlé a toy, que telles parolles me seroient

merveilleusement acerbes, & ne me feroient que irriter, & contrister: &

pour ce je te soubhaicte estre submergé en Scilla, ou Caribdis: & que

mon mary fust en ton lieu avecq ton habit, & par ce moyen sans aulcune

dubitation pourrions deviser de noz amours, qui nous seroit chose plus

plaisante & solacieuse que je ne sçauroye penser ou imaginer: mais ce ne

peult estre que ceste felicité me peult advenir: car fortune qui m’est

cruelle ennemye, ne me favorise en riens, mais continuellement

m’appareille nouvelles occasions de desespoir. Et pour finale resolution

je ne desire que la mort, en laquelle est reservee ma derniere peine,

qui aultrement me seroit intolerable.

Moy estant reduicte en si cruelle & furieuse fantasie, dont la

continuelle mutation de ma couleur donnoit manifeste demonstrance au

religieux: lequel voyant que j’estoye si dolente & hors de moymesmes, &

qu’il ne estoit en ma faculté de pouoir respondre ung seul mot, il

continuat tousjours de me dire plusieurs parolles de confort, dont

l’operation en fut vaine: car plus me remonstroit, & moins avoys de

vouloir de delaisser mes folies: & luy congnoissant que ces parolles

estoient perdues & mises au vent, Le plus honnestement qu’il peult me

licencia, me promectant de faire devotes prieres & intercessions pour

moy: affin qu’il pleust a Dieu (par sa grace especialle) de remedier a

mon miserable accident: mais incontinent que je fuz sortie du secret

auditoire, me sembla estre allegee par estre sequestrez de la presence

de celluy, dont j’estoye tant attediee & faschee. Je veis mon mary qui

se pourmenoit, lequel apres me avoir apperceue s’approcha de moy, & par

son humaine benignité me demanda comment je me portoys, auquel je feiz

response, que me trouvoye toute consolee, & que j’estoye en tresbonne

disposition, dont il en fut moult fort joyeulx: mais helas c’estoit bien

le contraire de la verité: car contraincte m’estoit de tenir mes

douleurs interieures occultes & secretes, affin qu’il pensast que mon

vouloir feust de delaisser Amours, que si long temps j’avoys nourry

dedans mon estomach, par continuer en vaines & inutiles pensees.

Ainsi doncques me convint dissimuler mon angoysseuse douleur, soubz

semblant de joyeuse face, parquoy j’estoye tant plus travaillee &

tourmentee: mais quand feusmes retournez en nostre domicille, je me

retiray en ma chambre, & me trouvant seulle commençay a me plaindre: &

en voix lamentable formoys griefves & piteuses complainctes, en

regretant mon amy: lequel je ne pouoys plus veoir, dont entre tous

aultres accidentz me desplaisoit fort son absence: je continuay celle

penible & doloureuse vie, qui me cause une maladie qui me accompaignera

jusques a la mort, laquelle me conduict en telle extremité, que le plus

souvent contraincte m’estoit de me tenir solitairement en ma chambre,

sans sçavoir aller, a cause de la debilitation de mes membres, avec les

tremblementz d’iceulx. Mon mary voyant cela, me vouloit faire user

plusieurs sortes de medecines, dont je ne tenoye compte, congnoissant

qu’il n’y avoit que une seulle medecine qui me peult guarir, que

j’estimoys impossible de recouvrer, parce que mon mary avoit si grand

regard sur moy, que inseparablement vouloit que feussions ensemble. Et

par ce moyen je fuz long temps sans veoir mon amy: je pensoys &

imaginois incessamment nouvelles subtilitez pour faire absenter mon

mary. Aulcunesfoys je luy disoys, que c’estoit chose tresurgente qu’il

se trouvat en plusieurs lieux de ses terres & seigneuries, luy donnant a

entendre que par negligence de les visiter: les lieux en pourroient

estre moins vallables: & nous pourroient tourner en grand prejudice:

mais jamais pour persuasions que luy peusse faire, ne le peulz faire

condescendre selon mon vouloir: parquoy je demeuroys tousjours confuse,

jusque a ce que tresinstamment luy priay, que pour eviter melencolie,

qu’il me fut permis de aller quelque foys au playdoyer, & aussi pour luy

ayder a donner ordre en noz affairez: ce qui me fut concedé, & a cause

de mes prieres & continuelles stimulations: mais toutesfoys me mena en

sa compaignie, qui me fut chose fort fascheuse: mais considerant que qui

ne peult faire ce que l’on veult il fault faire ce que l’on peult: je

n’en feis aulcun semblant, & passay ce jour en moins de peines que les

aultres.

Moyen de femme pour veoir son amy.

Chapitre. XVI.

[Illustration]

Le lendemain incontinent quand je veis le jour me levay: & m’habillay de

riches & triumphantz habillementz, esperant de veoir celluy pour auquel

complaire je n’eusse pardonné a quelque peril tant grand fut il. Et

ainsi que me delectoye & prenoye singulier plaisir en mes amoureuses

pensees, la delectation entra si tresvehemente dedans mon cueur, que je

perdoye toute contenance: & ce voyant mon mary s’esmerveilloit, ignorant

la cause dont procedoit si soubdaine mutation: mais nonobstant sans

s’enquerir de riens: incontinent que je fuz habillee me demanda si je

vouloys aller au lieu ou l’on faict droit & accord aux discordantz:

auquel sans dilation je respondis, que ouy, & que doresnavant estoys

deliberee d’entreprendre la solicitude de noz affaires (si son plaisir

estoit de me vouloir occuper a telz exercices) qui me seroit chose plus

utile que demeurer tousjours ocieuse, & en soubzriant il me respondit.

Certes m’amye, vous dictes verité, & je vous asseure que je le veulx

bien. En tenant telz ou semblables propos partasmes de nostre logis, &

nous parvenus au lieu playdoyable, je commençay a regarder entour moy, &

en regardant veis moult grande multitude d’hommes, & aulcunes

damoyselles, dont plusieurs vindrent a circuyr autour de moy, & me

commencerent a louer & extoller, en disant diversitez de propos: les

ungz disoient avoir esté en plusieurs pays, & avoir veu plusieurs dames

& damoyselles: mais ilz affermoient que j’estoye la plus accomplie en

formosité de corps que ilz eussent jamais veue. Je faignoys de regarder

aultre part: mais je les escoutoys & eusse prins singulier plaisir a

telles legieres varietez, & n’eust esté que mon esprit estoit tout

transporté, a l’occasion de l’intolerable vehemence D’amours, qui avec

si grand force dominoit en moy, qu’elle dissipoit & adnichilloit toutes

mes puissances: Je feuz long temps a regarder si je pourroye veoir mon

amy: mais voyant qu’il n’y estoit point, comme frustree de mon espoir

m’en vouluz retourner, pour la douleur que ne pouvois plus souffrir,

laquelle estoyt cachee dedans mon triste cueur, dont je ne osoye dire

l’occasion. Et quand je fuz en ma chambre commençay a me plaindre &

lamenter, comme j’avoys accoustumé de faire, & durant mes calamiteuses

passions je continuay plusieurs foys d’aller audict lieu plaidoyable

premier que peusse veoyr mon amy, dont je estoye en continuelle

destresse & si grande amaritude, que impossible m’eust esté la

soustenir, si je n’eusse esté secourue de quelque petite esperance, en

quoy je prenoye aulcun confort. Mais entre les aultres choses me

desplaisoit grandement de ce que mon mary avoyt suspicion sur moy, cela

estoyt cause de me exagiter, de rompre & fascher, en sorte que j’estoye

si impatiente, que je retournoye tousjours en mes furieuses fantasies.

Ainsi que je estois comme hors d’esperance, & presupposoye que de mon

amy le posseder m’estoyt impossible, je deliberay de me tenir

solitairement en ma chambre pour plus occultement continuer mes pleurs:

mais mon mary ne le voulut souffrir, pensant que maladie corporelle fut

cause de mes tristesses & melencolies. Las il ignoroit que mon mal

procedast des passions de l’ame: & que l’excessif amour en fust cause,

car il pensoit que j’eusse delaissé la folle amour qui me possedoyt &

seigneurioyt, parquoy ung jour me voulut mener audict lieu plaidoyable,

disant que le continuer de demeurer anxieuse me pouoyt accroystre &

augmenter mon mal, & que plus propre & duysible me seroit pour me

revalider & guarir de m’exciter a soliciter noz affaires. Quand j’euz

ouy ses parolles, je ne osay differer: mais fuz contraincte de me rendre

obeyssante: parquoy incontinent nous transportasmes au lieu judiciaire,

& moy estant retiree en quelque lieu cuidant me reposer, qui m’estoit

difficile: car mal se repose qui n’a contentement: & alors je commençay

a dresser ma veue, en regardant de toutes pars, je vey grand nombre de

jeunez gens, entre lesquelz je vey mon amy: lequel me jecta ung regard

qui me transperça jusques au cueur, & fut de si grand vertu, qu’en cest

instant de moy mesmes je demouray privee, & perdis toute contenance:

mais incontinent survint mon mary, lequel m’avoit ung peu eslongné en

solicitant ses affaires, & pour la grande multitude de peuple il n’avoit

apperceu mon amy, parquoy avecq ung doux accueil & face joyeuse me vint

dire qu’il estoit temps de nous retirer: & lors pour la timeur que j’euz

je commençay a trembler & muer couleur: mais pensant que ce feust ma

maladie accoustumee, me vint ung peu consoler en me donnant esperance de

briefve guarison, me disant qu’il m’estoit necessaire de contraindre mon

cueur a prendre revocation: parce que c’est ung grand commencement de

guarison que de vouloyr estre guarie. A ces motz je cogneuz par ses

benignes parolles qu’il n’avoit apperceu mon amy. Parquoy je reprins ung

petit de vigueur. Et pour ne voloir user d’ingratitude, commençay a

remercier Amours, & disoye en moymesmes. O seigneur Amours: si quelque

foys j’ay mespris en me plaignant de toy, parce qu’il ne m’estoit

imparty quelque bien a ton service, a ceste heure je m’en repens: car je

me sens debile a referer les graces deues, & a telle participation de

plaisir convenables. Quelle felicité ou beatitude a la mienne esgualer

se pourroit? O heureux regard qui a tant de puissance, que quand je suis

a l’extremité, me peult rendre vive & me fortifier: parquoy j’estime

petite ou nulle la fatigue ou respect de la retribution. Las j’emmaine

le corps: mais mon cueur demeure en telz pensemens. Nous parvinsmes a la

maison, & pour ce jour ne vouluz user de ma coustume, qui estoit de

plourer & lamenter: mais au contraire avoye secrete deliberation de

vivre en plusgrand plaisir & joyeuseté pour dilater & ouvrir mon cueur

estraint & oppressé: affin que par ce moyen me fust restituee ma beaulté

perdue a l’occasion de mes griefves & angoisseuses douleurs, afin que je

ne fusse layde & desplaisante a mon amy: mais fortune qui m’estoit

tousjours contraire ne me donna le loysir, parce que mon mary qui estoit

cler voyant incessamment prenoit garde a mes gestes & contenances.

Parquoy en regardant que continuellement je jectoye mes artificielz

regardz, il apperceut mon amy, & adoncq il me commença a dire, en me le

monstrant, & faingnant de ne m’avoir veu le regarder. M’amye, voyez ce

meschant qui est cause de faire pulluler continuelles dissentions entre

nous, & encores selon que puis concepvoir il ne se veult desister ne

imposer fin a son oultrageuse follye: mais pourtant ne vous veulx

prohiber ne deffendre de vous venir solacier en ce lieu ou on plaide les

causes, au moins si vous voulez entreprendre sur votre honneur de ne

vous absenter des lieux ou je vous laisseray quand je seray contrainct

de soliciter mes affaires. Et aussi je veulx & vous commande que ne usez

des regardz accoustumez, & si ainsi ne le faictes vous me courroucerez

si fort, que l’impetuosité de l’ire me pourra faire exceder les metes de

raison. Apres avoyr ce dit, je demeuray seulement accompaignee de

dolentz & profundz souspirs, qui de mon martyre faisoient foy

indubitable. Dont plusieurs me voyant en telle precipiteuse calamité

avoyent compassion de mon mal. Moy estant en telle misere & passionnee

fascherie: ne desiroye que me trouver seulle, pour recommencer mes

pleurs, que pour aulcun temps j’avois delaissé: mais timeur & crainte me

detenoit, qui me faisoit observer le commandement de mon mary, & n’osoye

eslongner du lieu ou j’estoye. Mon amy se pourmenoyt tousjours, &

passoit pres de moy: mais pour eviter ses regardz, & pour ne esmouvoyr

l’ire & indignation de mon mary, contraincte me estoyt de me tenir

appuiee a quelque banc, sans oser retourner ma face, dont j’estoys tant

angustiee, que paix, ne repos ne retournoit en mon triste cueur. Helas

je me sentoys privee de tous mes plaisirs ou consolation, sans espoir de

jamais parvenir a mon affectueux desir: & plus m’en sentoye loingtaine,

& plus souffroye d’ardeurs & embrasemens. Je feuz long temps en telle

griefve langueur tousjours continuant de hanter le lieu judiciaire ou

mon amy ne deffailloit de se trouver & continuer son amoureuse

poursuytte, & par plusieurs foys quand il ne veoyt mon mary, il estoit

en variation de venir parler a moy: mais il differoit craignant de estre

surpris. Et ung jour entre aultres apres qu’il eut regardé en plusieurs

& divers lieux sans ce qu’il le peust appercevoir, pensant estre

acertené de son absence, se approcha de moy, & apres les amoureuses

salutations nous fusmes quelque espace sans que en nostre faculté fust

de pouoyr parler a l’occasion de l’excessive joye par nous conceue. Puis

apres comme homme qui justice craint, & misericorde demande, comme par

la mutation de sa couleur l’on peult juger, a son parler donna

commencement & dist ainsi.

Devises des amans pour faire les approches.

Chapitre. XVII.

[Illustration]

Ma dame, si l’exprimer des peines & travaulx que je soustiens n’estoit

si difficile, j’estimeroie que telle felicité me seroit concedee, que de

veoir mon service tenir pour agreable, esperant tant de vostre doulceur

& benignité qu’elle ne vouldroyt user d’ingratitude: mais promptement

seroye retribué & premié de guerdon suffisant, sans me laisser

continuellement en si grand langueur & infirmité. Las ma Dame si en ma

puissance n’est de vous narrer les agitations & afflictions dont mon ame

est occupee, les grandes sollicitudes qui incessamment se accumulent en

mes tristes ymaginations pour acquerir vostre benevolence. Ma

faceçtaincte de palle couleur, les continuelz souspirs indubitablemeít

vous en doybvent rendre certaine. Las le mal qu’il fault que j’endure

sans y pouvoyr ne vouloir resister est violent & insuperable, c’est une

playe que nulle medecine ne peuàt soulder, c’est ung feu par nulle

puissance d’eaue inextinguible, c’est une ardeur que nulle glace ne

pourroit refrigerer. Si vous estes si cruelle: ce que je ne pense, que

ne voulez entendre. O meritez secours la misere & destresse langueur &

martyre ou je suis reduict, a mort immaturee me conduyra, & si le cas

advenoit, il vous seroit attribué a vice de cruaulté, pour n’avoir

preservé de mort celluy, qui pour vous complaire a quelconque peril ne

pardonneroit. Helas ce qui plus me tourmente, & me cause ung desespoir

de jamais ne parvenir a mon affection, c’est la continuelle presence de

monsieur vostre mary: lequel journellement me menace non seulement de me

frapper, ou molester: mais par mort violente a la nature me faire

renoncer. Et pourtant considerez avecq quelle puissance amour domine en

moy. Il n’y a menace qui me retarde, il n’y a peril que je craingne, ny

instance qui m’en oste. Par ces signes evidentz & demonstratifz me

debvez estimer pour vostre serviteur perpetuel.

Ce pendant que j’escoutoye ses parolles, subitement je feuz par excessif

amour & ardant desir si aguillonnee, que mon amoureux cueur battoit plus

tost que les legieres aeles de l’arondelle quand elle volle: d’aultre

part la crainte de la survenue de mon mary me tourmentoit & exagitoit,

en sorte que selon ma coustume tous mes membres commencerent a trembler,

toutesfoys me voyant en la presence de celluy que plus j’aymoye, apres

aulcune espace, commençay a penser quelle responce je luy feroye: mais

en considerant ses gestes exterieurs, je comprenoye qu’il estoit fort

espris & attainct de mon amour, qui fut cause que pour ceste fois ne luy

vouluz declairer le secret de mon cueur, non pour le bannir ne chasser:

mais pour plus ardentement l’enflamber. Alors je luy dis, Apres que j’ay

bien distinctement pensé & consideré les gestes & contenances par

lesquelles je peuz conjecturer que vostre pensee est occupee de

tresgriefves & durissimes cogitations: car amour est une passion en

l’ame qui le plus souvent nous reduyt en anxietez & tristesses pour ne

pouvoir jouyr de la chose aymee, & quand aux amans telle fortune

intervient, il demeurent submergez au profond des extremes destresses &

miseres quand ilz preferent amour lascif a vray amour, lequel consiste

en vertu. Vous debviez considerer que quand par voz persuasions je

seroye pressee, & stimulee de condescendre a vostre vouloir, ce ne se

pourroit faire ny accomplir sans deteriorer ma bonne condition, &

doncques pour ne estre signe d’homme prudent de avecq l’infamie

d’aultruy cercher ses plaisirs: je vous prie de laisser ceste affection

immoderee, vous monstrant homme vertueux, en sorte que raison domine, &

soit superieure de l’appetit sensuel. Je ne vous veulx increper ny

attribuer a vice, si promptement vous ne pouez separer amours de vostre

cueur: mais par prudence & honnestes exercices le fault moderer, &

applicquer vostre florissante jeunesse a plus honnestes coustumes de

vivre, que de vouloir seduyre & deccepvoir les dames ou damoyselles. Et

par especial ne debvez continuer de poursuyvre celles qui de pudicité

ont tousjours esté conversantes: desquelles je pense estre du nombre. Et

si bien estiez informé de ma vie, vous trouveriez que jamais maulvaise

opinion ne me fut imputee, combien que par plusieurs fois j’ay esté

tentee & priee de princes & grans seigneurs: mais ce nonobstant leurs

altissimes sublimitez n’ont eu tant de puissances, de me faire

acquiescer a leurs importunes requestes. Mais si ainsi estoit que je

fusse nee en si maulvaise constellation, que contraincte me fust de me

rendre serve & subjecte a amours, il n’est homme au monde qui finast

plus tost de ma benevolence que vostre doulceur, vous affermant que

seriez præferé a tous aultres. Parquoy je vous supplie vous vouloir

contenter, en imposant fin a l’amoureuse poursuyte par eviter la

presence de l’object, car la continuelle conversation vous cause les

ardeurs & enflambemens qui vous pourroient faire tumber en desespoir, au

moins si vous estes tant affligé, que par voz gestes & parolles le

demonstrez.

Continuation des colloques amoureux.

Chapitre. XVIII.

[Illustration]

Ainsi que je luy disois telles ou semblables parolles, quelques fois il

interrompoit mon propos, & disoit qu’il estoit en merveilleuse crainte

de mon mary. A quoy je luy fis responce, & luy dis. Je vous prie de vous

desister de telle timeur, que je vous certifie estre sans occasion: car

il n’a doubte ne suspition de moy. Et si je pensoye que sa pensee fust

occupee a telles fantasies, je suis celle qui ne pourroit esperer de

vivre, parce que je suis certaine & le sçay par longue experience, qu’il

me ayme plus que jamais homme aymast femme. Parquoy vous debvez croire

que j’auroye bien cause de me contrister: car qui ardentement sçait

aymer, cruellement sçayt haïr. Je m’esmerveille grandement dont vous

procede une telle crainte, vous estes contraire a tous aultres amoreulx:

lesquelz par artificielle subtilité trouvent moyen d’avoir familiarité

aux maritz de leurs amyes: cognoissant que par cela ilz peuvent avoir

souvent seure occasion de parler & deviser a elles privement & en

publicque. Apres que j’euz dit telles paroles, sans differer il me feist

telles responses, & dist ainsi. Ma dame je suis certain, & je voy

manifestement que monsieur vostre mary est attainct d’une grande &

passionee fascherie, pour avoir suspition de la chose ou je pretends.

Ainsi comme il disoit ces parolles, il apperceut mon mary, & me le

monstra dont je feuz si perturbee, que je ne sçavoye quelle contenance

tenir. Et lors tout ainsi que les ondes de la mer agitees d’ung vent, je

recommençay a mouvoir & a trembler de toutes pars, & fus long temps sans

parler jusques a ce que la crainte de perdre mon amy vint en ma memoire,

qui me feist oublier toutes aultres choses, & eut ceste puissance de

revocquer les forces en mon corps angoisseux & debile qui toutes dehors

estoient dispersees: & en le regardant je congnoissoye que de semblable

passion il estoit attainct, & pour le rasseurer luy disoye qu’il ne se

souciast de riens, & qu’il n’y avoit danger ne peril pour n’estre chose

estrange de parler & deviser, luy affermant que j’estoys certaine qu’il

ne se vouldroit enquerir des propos que nous avions eu ensemble, parce

qu’il m’estimoit estre chaste & pudicque non seulement aux effectz, mais

en parolles & en devis. Mais combien que je luy sceuz dire & affermer,

je ne le peuz persuader de le croire. Et en sa tendre & jeune vertu

n’eust tant de vigueur qu’il peust prononcer aulcuns motz, mais en

jectant souspirs en grand affluence se departit, & je demeuray

merveilleusement irritee craignant que par pusillanimité mon amy ne

imposast fin a sa poursuyte. Ceste pensee m’estoit si tresgriefve, que

j’estoye immemorative de la peine que pourroye souffrir, a l’occasion

que mon mary m’avoit apperceue: lequel s’estoit party ne pouant souffrir

l’impetueuse rage qui le detenoit. Et ce voyant une de mes damoyselles

m’en advertit. Parquoy je comprins que de grand travail il estoit

oppressé: dont pour la souvenance ma douleur commença a augmenter, en

sorte que en moindre crainte me departy pour retourner a la maison,

pensant souffrir comme la fille du roy Priam quand de son corps sur le

sepulchre De achilles fut faict sacrifice. Sans grande & laborieuse

peine ne parvins au lieu ou je ne attendois souffrir moins de douleur

que souffrirent les quarante neuf enfans de Egistus de leurs femmes &

cousines. Et quand je pensay entrer dedans ma chambre, je rencontray mon

mary, lequel commença a me menasser cruellement: ce que voyant deux

damoyselles que je avoye avecques moy, me penserent retirer en une

aultre chambre: mais en grand promptitude il me suyvit, en prenant le

premier baston que il peut trouver, qui fut une torche: & me donna si

grand coup, que violentement me feist cheoir a terre. Et pour cela ne se

peult contenter ne refrener son ire: mais me donna de rechief deux ou

trois coups si oultrageux, que en plusieurs lieux de mon corps la chair

blanche, tendre & delicate devint noire, toutesfoys n’y eut aulcunes

vulnerations. Ainsi qu’il me molestoit & oultrageoit, mes damoyseles &

serviteurs domesticques mettoient peine de l’appaiser, & ce pendant sa

furieuse rage commença a diminuer, parquoy se departit, & me laissa

merveilleusement dolente & esploree, & par impatience je commençay a

dire. O miserable & infelice plus que nulle vivante, telle te doibs tu

nommer: car tu n’espere jamais estre liberé de la presente misere &

calamité, sinon par le moyen de la cruelle Atropos: laquelle est le

unicque refuge des desolez. Celle seulle peult imposer fin a tes larmes

& souspirs, a telz douleurs & angoisses, & furieux desirs. En prononçant

telles parolles je faisoye plusieurs crys, et de mon triste estomach

jectoye vociferations si treshaultes et piteuses, en continuant

tousjours mes miserables regretz: chascune de mes damoyselles mettoit

bonne diligence de me conforter et appaiser mes griefves et

insupportables douleurs, qui m’estoient reservees a la mort.

Moy estant ainsi tormentee & travaillee, j’entenditz la voix de mon

mary: lequel par longue usance de tristesse, estoit plus temperé a

souffrir douleurs qu’il n’avoit accoustumé: parquoy il delibera de

moderer son yre, considerant qu’il luy estoit necessaire d’endurer &

souffrir jusques a ce que plus manifestement ma detestable vie feust

divulguee & vulgarisee, a ce qu’en me repudiant, il ne fut reprimé ne

blasmé de mes parentz. Et pour ceste cause sans faire quelque semblant

se contenoit, en sorte que par aulcune evidence, je ne pouoye comprendre

quelle estoit sa volunté. Ce jour se passa en continuant tousjours mes

douloureuses complainctes: mais la nuict venue, trop pire que le jour a

toutes douleurs, d’autant que les nocturnes tenebres sont plus conformes

aux miseres que la lumiere. Je estant au lict seulement accompaignee de

ma familiere damoyselle, ne me faignoye de crier & amerement plorer, &

passay ceste nuict en tel anxieux & doloureux exercice.

Le rutilant filz de Iperion regissant les Dorez frains, jadis follement

desirez par le presumptueux Phaeton desja rendoit a toutes choses leurs

propres couleurs noircies par la princesse de tenebres: quand mon mary

m’envoya demander si je vouloye aller avecques luy au lieu ou l’on faict

droict a chascun, dont je fuz moult esmerveillee: car parce qu’il

m’avoit veu parler a mon amy, je n’esperoys plus qu’il me feust permiz

d’y aller. Las je ignorois la cause pourquoy il le faisoit, ce que j’ay

sceu depuis a mon deshonneur & prejudice: Toutesfoys aulcunement

reconfortee me levay, & en grand promptitude me habillay, combien que ce

ne fut sans grande peine: parce que je sentoye tresgriefve douleur a

l’occasion des blesseures que le jour precedent avoys souffert: mais la

memoire de mon amy estoit si enracinee en moy, & si tresfort inseree &

vive en mon cueur, qu’elle me donna force a soustenir toutes peines &

travaulx, parquoy ne laissay d’aller au lieu preallegué, comme j’avoys

de coustume, & ce jour mesme au soir sachant que mon mary estoit fort

empesché a ses affaires, par subtil moyen je trouvay maniere de inciter

mon amy a parler a moy. Et apres avoir donné & receu les amoureux

salutz, & ung petit songé & en silence demeuré, me dist.

Complainctes d’amoureux.

Chapitre. XIX.

[Illustration]

Depuis hier (Madame) que parlay a vous, j’ay continuellement consommé le

temps en merveilleuse sollicitude, craignant que monsieur vostre mary ne

vous eust molestee, ou mal traictee, sans ce que eussiez sceu evader son

impetueuse ferocité, que je comprendz estre grande, parce qu’il m’a veu

parler a vous. Las si je pensoye que a l’occasion de moy eussiez

souffert quelques precipitations ou peines, ce me seroit douleur pis que

la mort, parquoy je vous exore & prie de m’en vouloir advertir, a celle

fin que futurement je modere mon vouloir & affection, en dissimulant

l’excessive amour que je vous porte. Et entre toutes les aultres choses

je prendz admiration, & ne puis conjecturer pour quelle cause je fuz ung

jour menassé d’ung qui se disoit vostre serviteur domestique: lequel en

parlant occultement me deist aulcunes parolles non intelligibles, & pour

ce je ne sçavoye que presupposer, & craignoye fort que ne luy eussiez

declaré de noz amours: mais parce que nous estions en la rue, ne m’en

vouluz enquerir, craignant vous offencer.

Apres que je l’euz escouté, & bien recueilly ses parolles, je luy ditz.

O Guenelic, soyez certain que je suis fort marrie de vous veoir en ces

fascheux & ennuyeux termes. Il semble par voz parolles que je soye

quelque femme lascive. Ne considerez vous pas en vous mesmes ce que je

vous ay predict, & encores (si c’est vostre plaisir) le vous veulx

reiterer. C’est que mon mary m’a tousjours veu user de telle honnesteté

& modestie, que par ce moyen il n’a aulcune dubitation sur moy: & bien

me peulx glorifier que jusques a present, tellement ma vie a esté

instituee, que n’ay esté digne de reprehension: & je vous supplie que

vous desistez de telle timeur, qui est sans occasion: & quand a ce que

me avez dict d’ung mien serviteur: lequel vous a monstré quelque

menasse, je ne puis ymaginer dont procede la cause: & ne debvez craindre

que de mon sens je soye si alienee que je luy aye exhibé ce qui est

digne d’estre confermé soubz profonde silence. Apres avoir ce dict, nous

feusmes quelque espace de temps sans parler: car entre nous les

continuelz souspirs pulluloyent, en jectant doux & amoureux regardz, en

sorte qu’il nous sembloit que nature de soy mesme s’esmerveillast, puis

apres Guenelic reprint le propoz, & deist ainsi.

Madame, je vous supplye que ne vous irritez aulcunement, & ne me

vueillez imputer a malignité, ce que je vous ay familierement declaré:

car la timeur du grand enflambement qui naistre en pourroyt (si monsieur

vostre mary en avoyt quelque doubte) m’a contrainct de prononcer telles

& semblables parolles: & si en partie aulcune, vous estimez de moy

offensee je suis celluy qui a tout dernier supplice, me efforceroye pour

la faulte reparer ou amender, car en vostre vouloyr consiste toute ma

presente & future beatitude & felicité, ou ma perpetuelle calamité, & si

a vostre bonne grace je suis accepté, ma vie en sera doulce &

tranquille, & si aultrement vous disposez, soubdainement au vivre feray

cession: mais je suis aulcunement corroboré & reconforté, parce que

certain suis estre en la puissance de celle qui ne pourroyt, sinon avecq

clemence & doulce mansuetude juger, & pource que c’est chose humaine

avoyr compassion, Je vous supplie de mollifier vostre cueur, & vueillez

retribuer ou remunerer ung vostre serviteur entier & cordial de tant de

fatigues par luy soustenus. Et pendant que nous avons le temps commode &

propice: ne vous soit ennuy de me certiorer de vostre ultime & finale

volunté. Apres les doulces & suaves parolles je luy commençay a dire.

Mon amy, je comprendz voz parolles & profonde eloquence tant

efficacissime: qu’elle pourroit pervertir la pensee de la chaste

Penelope, & attraire le courage invincible de la belle Lucresse: mais

peult estre que voz doulces & attractives parolles sont fainctes &

simulees: car le plus souvent vous aultres Jouvenceaulx usés de telles

faintises & adulations pour circonvenir la simple credulité fœminine,

aulcunesfoys peu constante & trop liberalle: et ne tendez a aultre fin,

sinon que a priver d’honneur celles que vous dictes tant aymer: mais si

je pensoye que en vostre amour feussiez ferme & stable, & que vostre

vouloyr ne feust aulcunement muable ne transitif, affin de ne estre

ingrate de si grande amour, si la faculté me estoyt concedee, je

desirerois vous premier & guerdonner de voz services: mais comme je vous

ay par plusieurs foys dit. Comment se pourrois accomplir vostre vouloyr,

sans denigrer & adnichiler en moy la chose, qui en plus grande

observance que la propre vie se doibt conserver? Considerés que toute

chose perdue restituer se peult, sinon en chasteté corrumpue: parquoy si

je use de pitié en vous, je useray de crudelité en moy mesmes, par estre

peu estimative de mon honneur, et pourroye succumber aux dangiers des

langues pestiferes, dont en grand peine en bien vivant se peult on

garder.

A ces motz ne differa point la responce: mais avecque une eleguante &

doulce prononciation me deist. Ma dame unicque, se pourra il faire que

soyez si cruelle que par trop grande acerbité a mort me conduysés? Voz

parolles par lesquelles je ne puis gueres esperer, ne me sont de moindre

douleur que fut la chemise de Dianira a Hercules. Las ma Dame si tant de

felicité me estoit concedee, que je puisse parvenir a mon desir &

affection: Auriez vous si maulvaise estime de moy, que par ung vouloir

pervers & inique je voulusse divulguer le secret de noz amours? plustost

me exposeroys a mille especes de mort: mais vouldrois estre secrete &

curieuse, autant de l’honneur que de l’amour: & si vous pensez que mes

parolles soient proferees par simulation ou faintise, grandement seriez

alienee de la verité: car ce n’est ma coustume de user de parolles

aornees ny adulatoires, entendu que de nulle vivante: je ne quis oncques

la familiarité que de vous, & pourtant ne debvez differer de exaulcer ma

requeste, en chassant toute rigeur de vostre noble cueur, & me vueillés

liberer de si grande anxieté & douleur, sans me laisser continuellement

languir.

Finies les doulces & melliflues parolles, je fuz en si excessive joye

reduycte, que nulle chose je respondoye, mais en jectant grand affluence

de doulx souspirs, luy signifioye la doulceur intrinseque, que par ses

parolles j’avoye receue: mais subitement revint en ma memoyre la crainte

de mon mary, qui me causa une extreme destresse, pour la timeur que

j’avoye d’estre trouvee parlant a mon amy: en prenant ung doulx &

amoureulx congé, luy ditz. Vivés en esperance: car soyés certain que je

auray de vous memoire. Et luy continuant ses humbles, doulces &

depriantes parolles de moy se partit, & encores ne estoye gueres

eslongnee, que mon mary survint & luy circonvenu, incontinent nous

retirasmes en nostre domicille.

Depuis les amoureuses devises, je continuay tousjours de frequenter le

lieu, qui est dedié pour a chascun faire droict & accord: mais je feuz

long temps sans que j’eusse l’opportunité de nous assembler en devises.

Je ne sçay si mon amy differoit par crainte, ou s’il le faisoit par

cautelle, affin que l’amour peust accroistre en moy, parce que

aulcunesfoys par continuelle conversation on se fastidie & ennuye, Car

la chose moins visitee & congneue, engendre plus de admiration. Je

pensoys & ymaginoys incessamment, quelle pouoit estre l’occasion de si

grande observance & silence, & venois souvent a reduyre en ma memoire

les propos que nous avions tenus ensemble, & y prenois une singuliere

delectation: aulcunesfoys en telles varietez de pensees je disoye en

moymesmes, c’est la crainte de mon mary qui le garde de parler a moy:

car par ce que par conception puis comprendre, ou par fantasie ymaginer,

il ne adjouste aulcune foy en mon dire: car il ygnore l’excessive amour

que je luy porte, a l’occasion que je le persuade de croire le contraire

de cela, dont il a manifeste demonstrance. Mais ce qui me garde de luy

declairer, c’est la crainte que j’ay de le perdre. Plusieurs jours

passois & consumois en pensant & meditant diverses & nouvellles

fantasies, tellement que par continuer je tombay en une insidieuse

fiebvre, qui me debilitoit & dissipoit le corps, avecq si grand

vehemence, que impossible m’eust esté me soustenir: parquoy contre mon

vouloir je delaissay le plaisant & solacieux exercice du lieu

plaidoyable. Mon mary continuoyt d’y aller selon sa coustume, & quelque

foys me disant avoyr veu mon amy, pour experimenter quelle seroyt ma

contenance, & une foys entre les aultres me deist. J’ay veu ce meschant

homme remply de iniquité, seminateur de tous maulx, remply de

libidinosité & infamie. Je dictz le traystre ton amy: lequel m’a

tousjours suivy, je ne sçay se il pense que je ne congnoysse ses

manifestes follyes, dont je ne ose monstrer aulcun semblant pour la

timeur que je ay de t’engendrer scandale: parquoy il peut seurement

aller par tout: car pour la conservation de ton honneur je ne le

vouldroye aulcunement molester: mais je soubhayte le tenir dedans mes

boys, a l’heure je userois de cruelle vindication, en luy faisant

tresgriefz & innumerables tourmens: puis apres que mon appetit seroit

rassasié de le travailler, je te feroye present de son corps tout

desrompu & lasseré: & a l’heure t’enfermeroys en une tour, ou par force

& contraincte je te feroye coucher avecq luy, puis apres luy ferois user

sa detestable & miserable vie, par la plus cruelle & ignominieuse mort

qui seroit possible de me adviser. Ainsi qu’il se delectoyt a dire

telles ou semblables parolles, je l’escoutoye merveilleusement

courroucee, & en basse voix je commençay a dire en me adressant a Dieu.

O Eternel, exalté et sublime Dieu: si quelque fois vous plaist ouyr les

miserables pecheurs, prestez vostre ouye a ma priere et supplication, et

ne regardez en mes pechez & iniquitez. Mais par vostre infinie bonté,

doulceur & clemence vueillez accepter & exaulcer ma requeste, qui est

telle, que vueillez preserver et garder le mien amy de la cruelle

ferocité de mon mary. O paoure desolee que je suis, je congnois et sçay

vous avoir griefvement offensé par infinis desirs que j’ay eu

d’accomplir mon appetit desordonné, & encores ne me puis repentir, parce

que suis du tout privee & destituee de ma liberté. O souverain Dieu, je

suis certaine que sçavez le secret de mon cueur: car la divine

præscience sçait & congnoist tout, sans riens reserver, et voyez que

continuellement je suis tentee de me vouloir tuer et occire sans avoir

regard a la perdition de ma paoure ame: et pourtant vous exore et prie

que m’octroyez la mort, qui est la derniere fin de toute chose, pour

eviter que par excessive douleur, je ne soye contraincte de perpetrer

chose si enorme et abominable, a quoy je ne sçauroye resister, si le cas

advenoit que mon mary commist homicide en la personne de celluy que

j’ayme avecq telle fermeté, que plustost pourroye souffrir mille foys la

mort par mille manieres de tourmentz & griefves douleurs, que me sçavoir

distraire de son amour. Et doncq pour eviter le plus grand mal, plaise a

ta doulceur & benignité de maintenir en vie le mien amy, et si de telle

grace ne suis digne, et que ma voix ne puisse toucher vostre altitude

Dieu eternel, je supplie les sainct glorifiez, qu’ilz vueillent estre

intercesseurs pour moy, affin que par ce moyen mon humble requeste soit

exaulcee. Apres avoir faicte telle priere & supplication me semblois

estre aulcunement allegee, toutesfoys je fuz assez longue espace sans me

pouoir revalider: mais la singuliere affection que j’avoye de parler a

mon amy, me contraignit de me lever & aller au lieu judiciaire, premier

que feusse guerie: auquel parvenue, je trouvay mon amy, qui de sa

premiere coustume estoit fort aliené. Car de la premiere veue, &

plusieurs foys depuis accoustumee salutation laissa l’office: mais en

passant souvent pres de moy par faintive dissimulation se devisoit de

procés, & sembloit que sa pensee feust occupee de merveilleuse

sollicitude, Et moy espouventee: ne sçavoye la cause dont procedoit

telle observance de silence. Je me doubtoye de quelque nouvelle amour, &

disoye, ma longue absence aura peu aliener mon amy de moy: car luy qui

est disposé a aymer, & si est digne d’estre ayme, peult avoir trouvé

quelque une (selon son desir) aussi disposee a aymer. Parquoy des peines

de tant de temps en petite heure seray privee. O peult estre que contre

moy est irrité de quelque chose, dont je ne sçay l’occasion, Et se ainsi

estoit, y pourvoir ne me seroit possible, pource que a medecin ignorant

impossible est le medeciner. Telles variables ymaginations m’estoient

tresgriefves, & quasi insupportables, pour les vaines opinions qui me

tenoient en suspect, & me causoient une fiebvre si tresfroide (avecq la

crainte que j’avoye) que je m’esvanouyssoye: mais apres mes innumerables

considerations, deliberay souffrir plus patiemment mes calamitez, en me

occupant a penser & a ymaginer par quelles manieres je pourroys estre

certioree de la cause de si estrange mutation. De diverses pensees,

cures & solicitudes fuz par plusieurs jours travaillee & penetree,

voyant mon amy perseverer en telle orguilleuse superbité, & s’il n’eust

esté accompaigné (comme il estoit tousjours) je n’eusse esté si lente de

parler a luy, pour sçavoir la cause: mais nonobstant, quelque fois je

fuz tellement contraincte de furieuse rage D’amour, dont j’estoye

enflambee, si que je ne pouvoye plus souffrir l’extreme douleur

interieure qui estoit en moy, parquoy sans avoir honte ne vergogne,

voyant mon amy se pourmener, je le suyvis, & sans premediter ce que je

debvoye dire, fuz si hardie que le tiray par la manche de sa robbe, &

doncq il me regarda comme fort esmerveillé, & se arresta, & a l’heure je

baissay la veue: & pensay ung petit. Puis apres pour ne sçavoyr trouver

commencement de propos plus honneste, luy demanday s’il n’avoit point

veu mon mary, luy disant que je le cerchoye pour luy exhiber quelques

letres qui me estoient survenues. Et lors il me respondit que non, & se

departit sans aultre chose dire. Mais peu de jours apres avecq une

grande audace & superbe oultrecuydance vint parler a moy, & me dist.

Reproches de l’amy a sa dame pour trop languir.

Chapitre. XX.

[Illustration]

Ma dame je cognois ores & le voy evidemment que voz pensees sont

merveilleusement discordantes a la prononciation. Au moins si je suis

bien memoratif des dernieres parolles que vous me dites, qui furent

telles: vivez en esperance, & je auray de vous memoire. Mais vous ne

debvés estimer que je soye si exoculé ny aveuglé, que ignore les propos,

mocqueries & derisions que journellement faictes de moy, & pareillement

monsieur vostre mary, ce que ne sçauriez nyer: car qui a escouté voz

devises m’en a faict le rapport, dont je fuz merveilleusement irrité,

considerant que de vous je n’euz oncques que fatigues, tristesses, & vie

tresdolente: mais si deliberee estiez de me licencier, si debvriez vous

user de moyens plus conveniens & honnestes, & m’enucleer & declairer

vostre couraige. Car celer les choses qui sont manifestes, est plustost

acte de curiosité que de prudence: de laquelle je vous pensoye vraye

dame & manifeste, & estimoye tant de vostre vertu, que toutes choses

vitieuses vous feussent detestables, & croyoye que non seulement les

eussiez evitees, mais avecq une discretion eussiez remonstré aux aultres

qui en seroient entachez pour estre moyen de les extirper & abolir: mais

si bien considerez, ce n’est acte vertueux de user de telles mocqueries,

dont je seroye fort mal content, n’estoit une chose qui me conforte,

c’est que je ne suis seul abusé de ce variable sexe femenin, & le

unicque refuge des miserables, est de veoir les aultres de semblables

passions oppresser.

Apres qu’il eut ce dict (combien que ses parolles feussent proferees en

grosse fureur) je sentis mon cueur d’une certaine liesse si profuz, que

l’exprimer seroit difficile, esperant que luy feroye croire le contraire

de ce que le faulx relateur luy avoit dict & recité, auquel il ne

debvoit aulcune foy prester, car il pouoit veoir par signes evidentz que

je l’amoye oultre l’humain croire, & si quelques fois faignant de rire &

me sollacier, j’avoye tenu aulcun propos de luy, s’estoit pour complaire

a mon mary, en dissimulant ingenieusement l’amour que je luy portoye,

affin qu’il me feust imparty plus de liberté que paravant. Ainsi que je

pensoye & ymaginoye quelle excuse je diroye a mon amy, qui peut avoir

lieu de reception, il me pressoit & stimuloit de respondre, & par

impatience disoit: Je suis marry que vous estes si lente & tardive de

parler: parquoy vous donnez occasion aux detracteurs de penser & de dire

plus de mal encores qu’il n’y en a, & a l’heure je luy respondy. Je suis

grandement esmerveillee & non sans occasion des fascheux propos par vous

proferez, & ne puis conjecturer ne presupposer, qui vous meult de me

attribuer telle faculté de derision & mocquerie, a quoy je ne pensay

jamais: & si quelque faulx rapporteur vous a persuadé de le croire, la

coulpe a vostre inconstance se doibt ascripre: car peult estre que

quelque cler voyant s’est apperceu de voz continuelles poursuytes:

lequel pour interrompre ou alterer nostre amour auroit esté annunciateur

d’une artificielle mensonge, & pourtant ne debvez en vostre conception

imprimer semblables habitudes: car le facile croire, le consentir ou

mensonge, sont signes manifestes de personne aveuglee. Il me desplaist

fort de ce que vous estes si peu estimatif de mon honneur. Je congnois

apertement que ne differez de dire en publicque ce qui se debvroit

conserver en silence, jusques a ce que nous fussions en lieu plus

commode. L’on doibt estre sage, discret & secret es choses qui tousjours

les vies & honneurs concernent: pour ce je vous prie & supplie que

vueillez estre plus considerant, ou si ainsi ne le faictes, ce me sera

evidente demonstration d’une grande scelerité & maulvaistie. Quoy voyant

je succumberay en si grosse molestie de cueur: qu’elle sera occasion de

me faire finer la vie. Ainsi que je disoye telles parolles, je me

retiroye aux lieux qui me sembloyent plus secretz & taciturnes. Et ce

voyant mon amy, s’efforçoit de parler plus haultement, & me disoit: Ma

dame, diserte & accommode est vostre narration, & de telle efficace, que

je me persuade de le croire. Mais affin que ne consumons le temps en

superfluité de propos, je vous prie de me dire si je parviendray a mon

intention. Je vous prononce briefvement mon intention: mais la crainte

que j’ay me doibt servir d’excuse raisonnable. Ouye sa proposition me

retiray ung petit arriere des gens qui en grand multitude affluoient: &

en basse voix luy deiz, que la journee sequente il se trouvast au temple

(lequel je nommay) la ou nous pourions avoir l’opportunité de deviser

plus a loisir. A ces motz en grande promptitude il me respondit. Ma dame

quand aux devises je me contente, & vous en quitte: car si bien

considerez la consummation de temps, a la longue servitude merite

premiation: & si vous estes ingrate de si grand amour, vous pervertirez

l’ordre de vostre gentille nature, laquelle pour aymer semble estre nee.

Ayez memoire & recordation de Cydipe, laquelle pour estre a son amant

ingrate, de la deesse Diane griefvement fut punie.

Ainsi comme il m’instiguoit pour me incliner a respondre j’estoys par

mouvemens toute commue. Amour & timeur me tourmentoit, & disoye a

moymesme. Ce jeune homme icy (comme l’experience le demonstre) a

converty amour en desdaing: parce qu’il luy semble que je suis trop

lente & tardive de satisfaire a son ardent desir, & par impatience &

indiscretion veult que promptement je luy responde: parquoy je puis

conjecturer qu’il est inveteré & deliberé de m’engendrer une perpetuelle

infamie, car si presentement j’acquiescoye a sa requeste: ce ne pouroit

estre sans estre ouye de quelc’un, qui seroit cause de ma totale ruyne &

extenuation. Estant occupee en ces considerations, je luy dis que je

craignoye fort la survenue de mon mary: parquoy m’estoit chose urgente &

necessaire de m’en retourner, & que quelque foys si j’avoys le temps

oportun & lieu commode, de ma volunté le rendroye certain. Et en ce

disant en grand tristesse & amaritude de cueur de luy prins congé. Et

luy comme non content, en murmurant de moy se partit: mais quand je fuz

retiree, & que je commençay a considerer l’iniquité de mon amy, cela me

causa une extreme & angoisseuse douleur, & ne cessay tout ce jour de

plorer & lamenter: mais le soir venu contraincte me fut de cesser mes

douleurs, pleurs, & gemissemens, pour ne donner a congnoistre a mon mary

que je persistoye en mon amoureuse follie.

Depuis telles rigoureuses parolles tenues par mon amy, il continua

tousjours de me appareiller nouvelles occasions de fascherie par toutes

les sortes & manieres dont il se pouoit adviser: & en tous lieux ou je

assistoye il se trouvoit accompaigné de plusieurs ses compaignons: &

juroit & affermoit que j’estoie s’amye. Et moy voiant telle oultrageuse

crudelité, qui n’estoit encores que le principe de ses detractions

cerchoie les moyens de parler a luy pour luy remonstrer & luy exprimer

les anxietez & douleurs que par ses importunitez je souffroye: & pensant

parvenir a mon intention me transmigray au temple accoustumé, ou

j’esperoye de le trouver: pource que ce jour la estoit le jour d’une

feste solennelle, & y avoit grand multitude de peuple tant hommes que

femmes faisans divers actes: les ungs faisoient devotes prieres &

oraisons, les aultres se pourmenoyent prenant plaisir a speculer &

regarder les plus belles dames: mais apres que j’eu regardé en plusieurs

& divers lieux pensant veoir mon amy, je me retiray en lieu secret &

taciturne pour plus solitairement continuer mes fantasieuses pensees:

mais peu apres en jectant les regardz de mes yeulx en circonference, je

le veiz avec deux de ses compaignons, en regardant selon sa coustume, &

en se efforçant plus que jamais par plusieurs signes et mines pour

m’induyre aussi a luy monstrer semblant: affin que plus apertement par

mes gestes qui sembloient estre pleines de lascivité feminine, je feisse

indice de l’excessive amour que je luy portoye. Et encores pour plus

grande experience & certitude de noz amours, fut inventeur d’une

artificielle subtilité, affin que ses compaignons indubitablement

portassent foy a son dire: car apres qu’il fut fastidié et ennuyé

d’aller, il vint passer pres de moy et dist assez hault qu’il s’en

vouloit retourner, puis apres en basse voix dist a ses compaignons.

Allons nous cacher derriere quelque pillier, et je suis certain que sans

dilation elle se absentera: car le long sejour qu’elle faict icy, n’est

que a l’intention de parler a moy. Je ouy ces parolles, qui fut occasion

que je demouray. Et luy voyant cela, il se commença a pourmener: mais

incontinent je m’en party merveilleusement dolente, me voyant frustree

de mon intention, qui estoit de parler a luy pour luy faire aulcunnes

remonstrances. Mais quand je fuz retournee en ma chambre, par une

incredible doleance de mes yeulx vers & irradians, je faisoye distiller

les abondantes larmes: & par ung amoureux desir assailly de desespoir,

De mon vray sentement demeuray privee: car quand je consideroye

l’inconstance de mon amy, ce m’estoit ung inestimable supplice. Mais

toutesfoys combien que je le congneuz scelere & maulvais, ne estoyt en

ma faculté de diminuer l’amour: car elle estoyt si fort imprimee dedans

mon cueur, que continuellement & jour & nuict en ma triste memoire se

representoit son simulachre: dont advint que la nuyct sequente, moy

estant couchee aupres de mon mary fort attediee & lassee, mes yeulx qui

de tresfort dormir estoient tentez, je tenoye vigilantz pour mediter &

penser: mais a la fin je fuz de si grand sommeil oppressee, que je

demeuray vaincue, & m’endormy: & certes le dormir me fut plus gracieux

que le veiller, parce qu’il me sembloit estre avecq mon amy en ung beau

jardin plaisant & delectable, & sans aulcune timeur le tenoie par la

main, & luy prioie qu’il fut prudent & discret: luy remonstrant la

grande doleance qu’il me causoit au moyen de ses importunitez. Il

m’estoit advis qu’il me respondoit, que la faulte se debvoit ascripre a

Amour: qui par impatience le contraindoit a exceder les metes de raison:

mais que doresnavant il tempereroit son appetit sensuel, en sorte que il

ne me donneroit occasion de me irriter. Et je oyant ses doulces &

melliflues parolles, me sembloit que interrompoie sa voix, par souvent

le baiser & accoller: mais las que je fuz dolente, car pour donner ordre

a quelque affaire de grande importance mon mary me esveilla dont je

demeuray fort melencoliee.

La roside Aurora se separoit du deauré lict de l’anticque Titon son

mary, quand je commençay a dire. O faschee femme du viel Titon, qui te

meust d’estre si prompte de exciter le bel Apollo a illuminer la terre?

Certes tu te fastidie & ennuye de reposer entre les bras de ton mary,

comme celle qui les baisers de Cephalus au prejudice de Pocris plus

desire. O fascheuse que te nuysoit le singulier plaisir que le gracieux

dormir me prestoit, qui me faisoit croyre estre vray, ce que par le

veiller m’est exhibé contraire. Que ne permettois tu ceste felice nuict

de aussi longue duree, que celle qui a Juppiter fut octroyee, lors que

il estoyt entre les bras delicaz de la belle Alcumena: mere du preux

Hercules, quand de trois jours & troys nuyctz les nocturnes tenebres ne

furent dechassees: certes je croy que lors faisoys residence entre les

bras de iceluy Cephalus, duquel tu ne te vouloys separer. Et disant ces

propos je veoye de plus en plus esclarcir: parquoy contraincte me fut de

me lever, mais je desiroys fort que la nuyct retournat, affin que en

dormant me fust imparty le plaisir dont par le veiller j’estoys privee:

mais jamais depuis ne peux avoir telle delectation: mais au contraire

par plusieurs fois me sembloit veoir le mien amy en forme horrible &

espouentable, tant palle & descoloré, que je avoye horreur de le veoyr

en telle sorte: que par plusieurs foys m’escrioye haultement, en sorte

que mon mary se esveilloit, & me demandoyt dont me procedoient telles

frayeurs & espouvantemens: & je estant rasseuree cognoyssant que ce ne

estoit que songe & choses vaines, soubdainement par diligent conseil

fœminin trouvoye quelque artificielle mensonge: puis quand il se

rendormoyt je commençoye a penser & ymaginer merveilleusement perplexe &

doubteuse, a l’occasion de telz songes, qu’il me estoit certain presaige

& demonstrance de succumber futurement en plus grand infortune, encores

que je ne estoye, & parce que me congnoissoye melencolicque & frigide,

cela me causoit plus de anxietez, sachant que en telles personnes la

vertu a si grande domination que autant ilz comprengnent en dormant, que

les aultres font en veillant. Estant en telles fatigues, me levoye puis

me enqueroye a tous augures, aruspices, ariolles & conjecturateurs:

affin qu’ilz peussent interpreter mes songes pour en avoir certitude. En

telle sorte passay plusieurs jours, jusques ad ce que fortune me permist

l’opportunité de parler a mon amy sans aulcune crainte, parce que ce

jour mon mary estoit empesché pour la survenue d’ung gentil homme son

parent, et pource que n’eust esté chose licite ny honneste de le

laisser, il me fust concedé d’aller au lieu ou on plaidoyt les causes,

seullement accompaignee de ma familiere damoyselle, mais incontinent que

j’y fuz, je vey mon amy accompaigné d’ung jeune gentil homme, lequel ne

differa de venir parler a moy, mais apres plusieurs joyeuses devises, le

plus subtilement & ingenieusement que je peux luy donnay a congnoistre

que j’avoye aulcune chose secrete a luy communicquer: puis faignant

d’avoir quelque affaire me sequestray & prins congé d’eulx, & laissay

mon amy, duquel la pensee demeura vagante en plusieurs choses, & fust

stimulee d’ung affectueux desir de sçavoir quelle chose de nouveau

estoit intervenue: & a ceste occasion il me suivit, & par continuelles

persuasions me pressa fort de luy declairer, ce que a l’heure je luy

deniay, luy promectant de luy exhiber le soyr. Et adoncque luy creut le

desir de le sçavoir pour estre la privation cause de l’appetit, parquoy

par prieres instantes continua tousjours me priant de ne luy vouloir

celer, ce pendant que nous avions l’oportunité, me disant que mon mary y

pouroyt estre au soir, qui seroit occasion de le frustrer de son desir.

Je voyant qu’il perseveroit ses instigations je m’enclinay &

condescendis a son vouloir: & luy dis que pour eviter de m’engendrer

scandale, que nous allissions en ung petit temple: duquel n’avoit point

grand distance jusques au lieu ou on plaidoyt les causes. Je n’euz pas

plus tost prononcé ces motz, que luy qui estoit assis aupres de moy ne

se levast. En grand promptitude nous transportasmes au lieu designé:

auquel parvenuz, je commençay a proferer telz motz. O mon dieu, n’eusse

jamais conjecturé premierement quand je vous veiz (en speculant vostre

philosomie, qui vous demonstre estre flexible a toute bonté) que vous

eussiez esté si cruel & impiteux que je vous congnois presentement (au

moins si le rapport que l’on m’a faict est veritable.) Las les os m’en

tremblent, la bouche se clot, la langue est mute a narrer telle

crudelité. Toutesfoys pour satisfaire a vostre aspirant desir, en brief

parler je vous reciteray: c’est que vous ne cessez de detracter & mal

parler de moy, dont je prens grand admiration, veu & consideré que

jamais en chose aulcune ne vous ay offensé. Cela me donne certaine

evidence que l’amour que monstriez avoir en moy, n’estoit que faintise

faulse & simulee. O trop ignare nature fœminine, O dommageuse pitié,

comme nous sommes par parolles adulatoires: par souspirs, & continuelles

sollicitudes, & par faulx juremens deceues & circonvenues: mais ce

nonobstant que je congnoisse toutes ces choses, mon acerbe fortune m’a

si fort lyee, qu’il n’est en mon pouoir ne faculté, de me sçavoir en

aulcune maniere delier.

Increpation du faulx rapport.

Chapitre. XXI.

[Illustration]

Incontinent que je euz ce dictz, subitement il me fist telle responce.

Ma dame il n’est possible que la vie humaine se puisse passer sans le

vituperable mors des langues pestiferes: mais pour vous liberer de

toutes suspitions: si ainsi est que je ay proferé aulcunes parolles qui

soyent a vostre deshonneur ou prejudice, je prie au createur du ciel, &

general arbitrateur: que son yre me confonde: ou que les furies

infernales jamais ne me descompaignent, ou que les troys seurs le fil

vital immaturement me couppent, ou que les deesses furieuses vengeresses

de tous maulx humains entrent en mon ame: & par mouvemens impetueux

perpetuellement me tormentent. Mais ma dame je ne suis coulpable de ce

dont je suis accusé, pourquoy a tort me travaillez vous? Et sy vostre

deliberation secrete est de me expulser de vostre amour & de ceste

naturelle ingratitude fœminine me guerdonner, avecq moyens plus

honnestes le debvriez declairer & ne debvez estre si prompte de prester

foy aux detracteurs: veu & consideré que vous mesmes vous reprenez ceulx

qui sont faciles de croire les faulses relations. Et si bien considerés

les gestes & contenances du faulx traditeur, vous trouverez qu’il a

commenté ceste invention, pour dissiper nostre amour: affin de parvenir

a vostre benevolence, & me priver de mon esperee premiation: car ceste

mordante envie, ceste vulpine subtilité, avecq maligne nature, tousjours

dispose a detracter, suscite infinies frauldes, pour decepvoir ceulx qui

adjoustent foy a leurs mensonges. Et pourtant c’est chose tresurgente ne

croire non plus que a esperit prudent & licite appartient. Je suis

aulcunement reconforté de ce que vostre benignité s’est inclinee a me

declairer la faulte a moy imposee: car par le non sçavoir (sans ma

coulpe) eusse peu tumber en vostre male grace, pour ne sçavoir mon

innocence purger ne demonstrer.

Il n’eust pas plus tost imposé fin a son parler que je luy dis: O

Guenelic, les passions excessives le plus souvent superent la vertu. Je

fuz si irritee & marrie oyant affermer les choses que par moy avez

distinctement entendues, que impossible me fut refrener mon ire. Et pour

ce vous supplie ne vouloir ascripre les parolles par moy proferees a

nulle malignité: mais du tout soit la faulte & inveteree malice

attribuee a celluy dont elle procede. J’entends aux faulx relateurs.

Premier que j’eusse achevé mon propos, il me dist. Ma dame si de tant de

grace me faisiez digne que me nommer celuy qui vous a faict ce faulx

rapport, je vous seroye en sempiternelle grace obligé, & me seroit ung

perpetuel contentement pour estre signe demonstratif de vostre bon

vouloir envers moy, & aussi me seroit occasion d’eviter la compaignie de

celluy: car de converser avecques gens vitieux, ce n’est moindre infamie

que dommage. Dictes ces parolles, il pensa ung petit: puis me nomma ung

personnage dont il se doubtoit qu’il me l’eust dict: & certes son

opinion n’estoit vaine, mais veritable: car ceste foys & plusieurs

aultres depuis ce personnage a perseveré de me relater encores plus

amplement ces detractions, dont pour le present je me tais, jusques a ce

que il vienne a propos de le dire & reciter: toutesfoys moy considerant

que si le luy disoye, il ne le tiendroit secret, je deliberay de ne luy

dire point: car en telles choses ou il y a tant de peril & diminution

d’honneurs, le taire est beaulcoup plus decent & convenable que le

parler: & aussi ne luy voluz nyer, craignant le mal contenter: mais je

luy disoye & remonstroye que il suffisoit assez, puis que

indubitablement je prestoye foy a son dire: & doresnavant je deliberoye

estre plus constante en sorte que l’ire ne occuperoit le lieu des

raisonnables considerations. Ainsi devisant nous partasmes dudict lieu

solitaire, & allasmes ensemble jusques a ce que par honnesteté, & pour

eviter occasion de parler aulx langues malignes, contraincte nouz fut

nous separer, & lors avecq convenante commendation l’ung a l’aultre

dismes le dernier a dieu: car jamais depuis je ne parlay a luy.

Quand je feuz retournee en mon logis, je me retiray en ma chambre, ou je

me trouvay merveilleusement allegee: pource que avoys deschargé mon

cueur, & fut mon esprit reduict en une inestimable consolation en

secretes joyeusetez: en quoy je ne demouray gueres, a l’occasion d’une

insidieuse fiebvre, qui en si grand extremité me detenoit, que je

n’avoye esperance aulcune de mon salut: mais combien que par l’operation

d’icelle je fuz griefvement tourmentee, plus impatiente estoye d’estre

privee de la veue de mon amy, que de la peine que je soustenoye: parquoy

je mauldissoye & detestoye mon acerbe fortune, qui continuellement

m’appareilloit infinies anxietez & douleurs. Et alors mon mary me voyant

en ceste infortune, feist bonne diligence de mander medecins &

phisiciens: lesquelz quand ilz furent venus, m’appresterent plusieurs

medecines aptes a me secourir: qui gueres ne me servoyent, parce que

j’estoye autant travaillee des passions de l’ame, que de maladie

corporelle. Mon mary voyant cela, estoit reduyct en une extreme

tristesse: Car combien que j’eusse grandement failly, l’amour primitive

estoit si inseree & vive en son cueur: qu’il n’estoit en sa faculté de

le sçavoir distraire. Parquoy pour incliner la bonté divine a la

facilité de mon salut, il ne demouroit lieu ne place (au nom de Dieu

dedié) que de luy ne fut visité, & de sacrifice accumulé. Et une foys

entre les aultres, comme il en revenoit, me deist avoir rencontré ung

gentil homme, qui estoit assez familier de luy: lequel estoit

accompaigné de mon amy, & me deist que le gentil homme s’estoit separé

de luy pour le venir saluer: mais ung petit apres mon amy n’avoit

differé de s’approcher, & commença a deviser avecques eulx. Quand il

m’en eut faict le recit, j’en fuz fort esmerveillee, veu que sa coustume

estoit d’estre ainsi timide. Je pensoys & ymaginois a quelle intention

se pouoit estre, & me fut occasion de nouveau soucy: en sorte que la

vehemente sollicitude, les interposees nuyctz, avecq les aspres douleurs

a telles extremitez me conduyrent, que souspirs & larmes estoient ma

viande & pasture. Apres plusieurs jours avoir ma vie esté si fastigieuse

& penible, je consideray, que plus utile me seroit de mettre peine de

recouvrer ma santé: de laquelle estant ainsi destituee, je pouoye veoir

mon amy: qui m’estoit chose plus griefve que tous les aultres accidentz.

Ceste mienne consideration fut cause que je reprins les forces de mon

esprit, parquoy en peu de jours ma face qui s’estoit changee en couleur

ynde, palle & flestrie retourna en sa vive couleur, & fuz en mon premier

estat reformee: mais mon ingrate fortune permist que celluy qui de

coustume me recitoit les detractions de Guenelic, me vint visiter:

lequel de mon mary & de moy fut gratieusement receu. Et apres plusieurs

devises luy vint en propos de parler de Guenelic, & voyant que mon mary

estoit present, en basse voix me deist. Ma dame, je suys moult fort

esbahy de ce meschant detracteur: lequel (comme je croys) ne sera jamais

rassasié de mal dire: je ne pense point qu’il y ait soubz le ciel si

publique & vilaine femme, qui se trouvast digne de si grande

vituperation & execration: car publicquement il se vante & glorifie

d’avoir vostre pudicque honnesteté violee, dont je le tiens pour homme

ygnorant & sans raison: parce qu’il s’efforce de maculer & denigrer la

bonne renommee d’une telle dame. Et lors quand il eust ce dict, (pour

l’aspre douleur, dont je fuz oppressee) ma face fut de diverses couleurs

revestue, & d’ennuy mon douloureux cueur transsy: comme a Oenone, estant

sus les montaignes, voyant la Grecque dame estant avec son amy Paris

venir dedans la nave Troyenne. Toutesfoys je me preparoye a faire

quelque response quant a mon mary: lequel avoit bien apperceu la

mutation de ma couleur, & me demanda, si je sentoye quelque mal: auquel

je respondiz: Certes mon amy ouy, je crains merveilleusement de renchoir

en mon mal accoustumé: & a l’heure je me levay de mon lieu pour

solitairement en ma chambre me retirer: la face palle, l’œil offusqué,

le hastif cheminer me faisoient comme une servante de Bacchus vaguer.

Exclamation piteuse de Helisenne contre son amy.

Chapitre. XXII.

[Illustration]

A la fin en ma chambre conduicte, commençay a plourer, & furieusement

crier. O inicque & meschant jouvenceau: O ennemy de toute pitié: O

miserable face simulee, parolle en fraude & dol composee, sentine de

trahysons, sacrifice de Proserpine, holocauste de Cerberus, scaturie de

iniquité, qui incessamment pullule: regarde comme presentement ta

pestifere langue (membre dyabolicque) dissipante de tous biens,

consumatrice du monde, sans occasion se efforce de denigrer & adnichiler

ma bonne renommee: bien seroit temps de fermer ta vergongneuse bouche, &

refrener ton impudicque & vitieuse langue. O que je doibz bien mauldire

le jour que jamais je te veis, l’heure, le poinct, & le moment que

jamais en toy je prins plaisir. Certes, je croys fermement que quelque

furie infernale me avoit a l’heure persuadee pour me priver de toute

felicité: car de tous les hommes du monde, je congnois avoir esleu le

plus cruel, lequel je pensoye estre le plus loyal & fidel. O

malheureuse, combien te eust il esté plus utile de observer le vivre

pudicque, que d’ensuyvre les trebuschantz appetitz: la fin desquelz est

tousjours infelice. O combien sont perilleuses tristes & inconsiderees

voluptez, parquoy bien heureulx sont ceulx qui par prudence apprenent a

les superer. Helas le commencement me sembloit si doulx: mais la fin

m’est aigre & amere. O saincte deesse, qui par trop ardemment m’as

enflammee: O cruel enfant qui le cueur me vulnera: Si navreure de voz

dardz oncques je receupz par ceste peine, je vous supplie que de moy

miserable prenez pitié. Desliez les laqz, estaignez l’ardeur, & me

restituez en ma premiere liberté. En telles parolles me dejectant &

tournant par mouvementz desordonnez & impetueulx: comme si je feusse

tourmentee & passionnee par colere ou illiacque passion, en sorte que

consumoye l’esperit, dissipoye le corps par telles insupportables

molestations: & fuz plusieurs jours en telle peine & calamité, mais

apres que l’impetuosité de l’yre commença a diminuer, je consideray &

pensay diverses fantasies: & entre les aultres choses je me repentoye

d’avoir si oultrageusement increpé mon amy, & ainsi commençay a dire en

moy mesmes. O folle femme, qui te trouble sans avoir certaine occasion:

Ne sçay tu pas que la terre & l’air sont pleins de faulx relateurs &

detracteurs? Quelle personne prudente vouldroit juger premier que

proceder? Bien peult on doubter, mais non determiner, sans avoir aultre

indice ou presumptions manifestes. Peult estre que jamais il ne pensa de

prononcer telles detractions: & si ainsi estoit qu’il s’en peult

justifier, tu auroys grandement failly: car de griefve castigation est

digne celluy qui a tort se lamente. Apres que j’avoys dict telles

parolles, retournoys en ma pensee plusieurs aultres fantasies: qui me

faisoit proferer telles parolles toutes dissemblables aux aultres, &

disoys ainsi. Ha si est il a presupposer que tu l’ayes dict, parce que

si audacieusement ung jour tu vins parler a moy, qui me faict estimer

qu’il n’y avoit point d’amour, mais seulement se delectoit a me cuyder

decepvoir pour t’en vanter & glorifier, comme l’on dict que tu faitz,

dont je m’esmerveille grandement. Qui te meult d’estre inventeur de

telles mensonges? (Combien qu’il ne tienne a moy que tu ne soys vray

disant,) Ne pense tu si tes detractions viennent a la notice de mon

mary, que tu mes en peril ma douloureuse vie: laquelle (si elle t’est

ennuyeuse,) je te supplye que toy mesmes y vueilles imposer fin: car la

mort me sembleroit doulce & felice, si de mon sang cordial tes mains

estoient maculees & souillees. Mais si ainsi est que la faculté a toy

imposee te soit attribuee a tort, je te prie que tu te vienne justifier

pour me liberer de tant grandes anxietez, qui jusques a l’extremité

m’ont conduicte, pour conserver en vie ceste creature: de laquelle plus

que moymesmes tu es seigneur & maistre. Et s’il te semble que ta longue

servitude meritoit long temps a t’estre premye, & que par impatience tu

te vueille d’amour sequestrer: considere que ce n’est premiation petite,

pour peu souffrir estre l’amant, & faict capable de mille doulx regardz.

Selon l’opinion d’aulcuns, Amours n’est aultre chose, qu’une

contemplation de la chose aymee: de laquelle plus de delit se prend avec

la pensee, qu’avecq l’effect corporel: mais de ce je n’en veulx

determiner. Non pourtant, ou deffault l’effect, la veue feroit supplier:

& avecq une esperance, L’amant doibt continuer de poursuyvre: & se bien

deffailloient les forces de pouoir poursuyvre ce qui se veult, Jamais la

volunté ne se doibt estaindre: considerant que toute chose preclaire &

haulte, est difficile: & si la Dame est tardive a guerdonner, l’amour

sera plus parfaicte. Car le fruict au meurir plus difficile, tant plus

est de soymesme conservatif, pour mieulx avoir l’humeur compassee: &

toute chose a la creation facile, est beaucoup plus a la corruption

subjecte: & trop plus se doibt estimer une bien consideree amytié, que

une extemporanee & subitement demonstree. Et pour ce doncques sachant ta

partie estre a toy favorable, ne soys du nombre de ces pusillanimes qui

la puissance D’amours laissent imparfaicte, destituee & desolee: car si

toy estant espris de l’amoureuse flamme, te monstre timide & craintif,

l’on ne pourra jamais esperer, que quelque foys tu soys magnanime. Quand

j’avoys ainsi long temps parlé, comme s’il eust entendu mes parolles, je

me sentoys aulcunement allegee, & ne me restoit aultre chose sinon que

je pensoye parler a luy, pour affermer mon opinion de cela, de quoy

j’estoys en doubte.

O mes nobles dames, considerant l’extremité ou je suis reduicte, pour ne

vouloir ressembler aux miserables desquelz est le souverain reffuge

veoir les aultres de semblables passions oppressez, mais au contraire,

je me letifie a rediger par escript mon infortune: affin qu’il passe en

manifeste exemple a toutes dames & damoyselles, en considerant que de

noble & renommee dame, je suis devenue pediseque & subjecte. Car combien

que celluy qui est possesseur de mon cueur ne soyt egal en moy en

noblesse, ny en opulence de biens & richesses, il m’est sublime, & je

suis basse & infime. Las qu’il est heureux qui par l’exemplaire

d’aultruy evite cest amour sensuel, qui de coustume rend ses servans

infelices & malheureux. Amour n’est aultre chose, qu’une oblivion de

raison, qui a personne prudente convient, par ce qui trouble le conseil,

& rompt les haulx & generaulx esperitz: il enerve toute la puissance: il

faict la personne lamentable, ireuse, prodigue, temeraire, superbe,

noysive, immemorable de Dieu, du monde, & de soymesmes. Et finablement

les entretient en misere, destresse, langueur, & martyre, & inhumaine

affliction: & le plus souvent les conduist a cruelle mort par ung

damnable desespoir. Helas je n’en parle comme ygnorante, mais comme

celle qui a le tout experimenté, si ne reste plus que la mort: mais ce

nonobstant que je congnoysse toutes telles peines & tourmens, je ne m’en

sçauroye desister, tant ma pensee: mon sens & liberal arbitre sont

surpris, submis & asservis, parce que du principe (sans gueres resister)

me suis laissee aller: & facile est le vaincre, qui ne resiste. En telle

calamité & continuelle peine ma fortune laissay, sans avoir pis ne

mieulx pour quelque temps, jusques a ce que par une de mes servantes je

fuz trahye, parce que nul n’est tant cler voyant soit il, qui de

traystre domesticque garder se puisse. Et le plus souvent en cueur de

personne servile, aulcune chose integre ne se retrouve. Et a ceste

perfide & inicque generation, ne se peult ne doybt commettre aulcun

secret. Ceste servante dont je ne prenoye garde, & en sa presence ne

differoye de jecter mes contumelies, souspirs, & former mes doloreuses

complaintes pource qu’elle avoit esté presente a toutes mes infortunes &

adversitez: mais la perverse & inicque conspira contre moy telle

trahyson, que de toutes mes gestes & contenances & mesmes des parolles

qu’elle avoit bien notees & retenues, elle fut a mon mary annunciatrice,

& peult estre de quelque avarice prevenue attendant en prouffiter: &

pour donner plus evidente preuve de ma vie luy dist que par mes

escriptures en pourroit estre certioré: Ouyes par mon mary telles

ennuyeuses parolles, il n’arresta, mais dolent comme fut le filz de

Laomedon quand il sentit l’enfantement du simulé cheval, lequel a sa vie

& a la terre donnerent extermination, & a l’heure, ire & desdaing si

fort le commeut, qu’il ne se peut contenir que promptement

n’experimentast si de l’accusation j’estoye coulpable: & pour en avoir

manifeste science, sachant que a l’heure j’estoye seule en ma chambre

sans doubte ne suspition, par grand ire meslee d’impetuosité, il s’en

vint & s’esvertua de toutes ses forces de donner si grand coup du pied

contre l’huys, qu’il le rompit, & lors je fuz fort espouentee: & la

tremeur & crainte non aultrement mon cueur esmeurent, que faict zephire,

quand dedans l’onde aspire: qui le commeult, & les arides & silvestres

herbes. Je veiz mon mary espris de courroux, ayant les yeulx

estincellans par furieuse chaleur. Malheur & infelice influxion du ciel

permist que pour sa venue subite je fuz grandement perturbee: que je

n’euz la consideration de cacher mes escriptures par lesquelles estoyent

exhibees & bien amplement declairees toutes les fortunes benevoles &

malevoles qui m’estoyent advenues depuis que Cupido avoit sur moy

domination & seigneurie: & cela fut cause de ma totale ruyne: car apres

qu’il les eut leues, & le tout distinctement entendu: en face indignee

se retourna vers moy, & me dist. O meschante & detestable, a ceste heure

suis bien informé par les escriptures de ta main escriptes, de ton

effrenee lasciveté. O miserable je te voy submergee et noyee en ceste

damnable volupté, tu es de luxure si prevenue, que tu ne desire que

l’execution libidineuse: qui seroit cause a toy & a moy de perpetuelle

infamie: mais affin d’eviter que par toy ne soyt commise chose si

scandaleuse, je suis deliberé de te priver de vie: & en ce je penseray

meriter: car ce sera ung vray sacrifice a Dieu & au monde pour purger la

terre d’une creature si abominable, toute vermoulue d’iniquité: & en ce

disant, tenant son espee en sa main, venant vers moy, avec ferme propos

de executer son vouloir, quand par ses serviteurs domesticques a force

fut retenu, lesquelz estoyent survenus sans ce qu’il s’en donnast garde,

parce qu’il estoit oultrageusement troublé: & a l’heure par mes

servantes je fuz portee en ma chambre contre mon vouloir, car je ne

desiroye que la mort, parquoy je commençay a dire. O meschantes

servantes, femmes de servile condition, qui vous a faict si audacieuses

de prendre ainsi violentement vostre dame? Long temps y a que par

singuliere affection je ne desire que la mort: laquelle vous m’avez

deniee. Helas j’eusse esté delivree de ceste peine inhumaine, &

insupportable tribulation, qui incessamment me tourmente. En prononçant

telles parolles je crioye & ploroye, & me frappant de mes poingz comme

si je combatoye par guerre violente, puis en telle fureur recommençay a

dire, O paoure Dame infelice & malheureuse, quelle chose contre si grand

malheur te pourroit prester secours, quel art magicque de Zoroaste &

Beroze, quel mystere D’orpheus, quel Aristotelicque engin, quel

Pithagoricque secret: quelle Socraticque sanctimonie, quelle Platonicque

majesté, en telle desolation se pourroyt consoler? O infelice estoylle

de ma nayssance. Je croy qu’en ma journee natale tous les dieux contre

moy conspirerent: car toutes les peines qui sont particulierement &

divisement es miserables, sont en moy. O mon corps tant delicat & dely,

comment peulx tu souffrir tant de maulx inhumains? Acteon fut de ses

familiers laceré. Thiaceus fut des chiens devoré. Portia fyna sa vie par

avaller des charbons ardens. Pernisse se precipita & jecta en bas de la

haulte tour de Crete. Les Sagontes ou Abidiens craignans Hannibal de

Carthaige, & Philippe Roy de Macedoine, bruslerent & ardirent leurs

biens & maisons & eulx mesmes, mais eulx tous ensemblement n’ont eu tant

de peine que toy, car leur mort a esté subite, & moy miserable de

continuelle cruaulté je suis angustiee. O que j’eusse esté heureuse si

le laict maternel m’eust esté venin. Ou que du berceau m’eust esté faict

sepulture, ou Lachesis & ses seurs deesses fatales: pourquoy conservez

vous tant le fil de ma miserable vie? O charon, pourquoy se deporte ta

barque de me lever de ceste rive pour me porter en la tienne, qui me

seroit plus doulce habitation, car je n’estime que au lieu

tresformidable ou reside Minos, & Rhadamanthus, il y ait peine si

griefve que la mienne: car de ma vie suis ignorante, & de mon travail

trescertaine. Quand j’euz tant parlé & crié, que j’estoys tant lassee

que je ne pouoye plus parler, je demeuray comme demye morte. Mes

damoyselles estoyent entour moy, car on ne m’eust osé laisser seule,

craignant que de mes mains je me fusse occise. Je consumay ce jour & la

nuict sans plus proferer aulcunes parolles. Mais quand l’aurigateur du

celeste char ses chevaulx baygnez en l’ocean commençoit a haulcer, je

fuz mandee pour aller parler a mon mary: lequel avoit mitigué sa grand

fureur en concluant de me faire absenter: & quand je fuz en sa presence,

il me dist. Puis que je voy & congnoys que vous estes inveteree en voz

iniquitez, c’est chose tresurgente que je y remedie par vous faire

absenter: car il seroit impossible qu’on se peust garder de ceste

vulpine subtilité feminine. Je voy que vous estes a ceste heure disposee

a aymer, & je suis certain que de plusieurs estes requise: parquoy

considerant que difficile est la chose a garder qui de plusieurs est

desiree, il vous fault obtemperer a ma voulenté: car peult estre que

quelque jour par voz gestes & contenances tant lascives, je seroye

contrainct de prendre la vengeance de vous, sans ce qu’il fust en ma

faculté de sçavoir refrener ma fureur: & pour ce, regardez de vous

preparer, & je m’en vois donner ordre a vostre partement: & en ce disant

il se partit, & me laissa. Pour les parolles ouyes, je fuz remplie de

plus grande fureur qu’encores n’avoye esté, car si le travail de la

journee precedente fut grief, encores fut cestuy plus excessif, et par

raige furieuse commençay a dire.

O paoure Helisenne, miserable plus que nulle vivante, voyant le comble

de telz malheurs: A juste cause doybs tu mauldire l’heure detestable que

tu nasquis: prodigieuse fut l’incarnation, tresmalheureuse la nativité,

horrible la vie, & execrable sera la fin. O Lyons orgueilleux, O cruelz

tigres, O loups ravissans, O bestes feroces & tous cruelz animaux,

lacerez & devorez ce triste corps, au ciel, a la terre, au corps

superieurs. O vagues esperitz, O ames interposees, conspirez ma mort,

imposez fin a ma miserable vie. O Alecto, Thesiphone & Megera filles

D’acheron, l’horrible fleuve, a tous voz cheveulx colubrins presentez

vous a moy, apres que le vilain Charon m’aura passé oultre le fleuve

appellé stix: & me transmigrez pour perpetuelle habitation en la

profondité des abismes appellees chaos, qui est l’eternelle confusion:

car je me repute indigne a l’occasion de mes tant multipliees faultes, &

exhorbitans pechez: que Mercure recepteur & conducteur des ames,

messager des dieux, me conduyse aux champs Helisiens, ou est le sejour

des bienheureulx: ou il ne croist fruictz que ambrosieux, & si

retrouvent toutes liqueurs nectarees. Ainsi que j’estoys tant travaillee

que ne pouois plus, voyant qu’impossible m’estoit de parvenir a mon

cruel desir de la mort, parce que j’avois tousjours seure garde, dont

pour ceste cause en regardant mes belles mains blanches & deliees, par

furieuse rage je commençay a dire: O mains inicques qui m’avez aornee, &

m’avez servy selon mon curieux desir pour complaire a celluy que j’ayme

si ardemment: pour lequel (par estre privee de sa veue) suis reduicte

jusques a l’extremité, vous avez esté cause en partie de mon mal: a quoy

vous imposerez fin en transperceant ce cueur variable, qui s’est laisse

surprendre, & vaincre d’amour: mais la faculté vous en est ostee, parce

que tous serremens vous sont ostez, & pour ce fault que j’attende que

j’aye laqz ou cordes mortelles, herbes ou cousteaulx, & a l’heure ferez

vostre piteux office, & userez de crudelité en mon corps, & du sang qui

en grande effusion en sortira serez maculee & souillee: toutesfoys n’a

pas long temps que je ne vous pensoye nee pour si villes choses exercer:

mais Fortune cruelle ennemye de felicité, & subtile inventrice de toutes

miseres par son instable nature m’a a tel desespoir conduicte. O Fortune

plus inhumaine que l’hydre, plus violente que loustre, plus acerbe

qu’aspicz, plus incertaine que l’onde, A ceste heure congnois telz dolz

& telles frauldes, puis que a nul aultre tu n’es si adverse &

rigoureuse: car mes maulx & inconveniens se sont intersuyviz en telle

sorte & maniere, que les premiers ont esté messagers des subsequens,

denoncians & declarans aultres maulx & tourmens infiniz: qui

incessamment m’ont angustiee & lassee: & pour l’extreme & trescruel

travail que cruellement j’ay souffert & seuffre continuellement sans

avoir aulcune relasche, je suis si debile & faillie, qu’il n’est

possible de plus. Et en disant & proferant ces parolles, la voix du tout

me deffaillit, ensemble le cueur, & demeuray pasmee pour l’angoisseuse

peine & douleur que je sentoys, & fuz longue espace en telles sincopies.

Puis apres les forces restituees, a mes yeulx retourna la lumiere

perdue, & veis mes damoyselles plorantes & larmoyantes entour moy:

Lesquelles avecq aulcuns arrousementz a ce convenables, avoient pourveu

en mon miserable accident.

Depart de Helisenne du lieu ou elle aymoit.

Chapitre. XXIII.

[Illustration]

Peu de temps apres mon mary feist retour au logis: lequel avoit donné

ordre a ses affaires, affin que je peusse partir le lendemain, dont je

fuz incontinent advertie, & voyant qu’il persistoit en telle

deliberation en grande anxieté & douleur je continuay mes pleurs,

accompaignez de dolentz souspirs, & pour le travail que je souffroye ne

pouoye parler ne rendre voix: mais seulement avec la veue aux assistentz

signifioye l’extreme douleur que mon triste cueur sentoit. En telles

destresse & amaritude, passay le jour & la nuyct. Le portier de Phebus

de sa venue indice faisoit, quand par mes damoyselles je fuz advertie &

solicitee: affin de me preparer a la douloureuse departie, a quoy je ne

vouloye aulcunement entendre: mais voyant que mon mary me perforçoit de

ce faire, Apres plusieurs regretz, en grande & labourieuse peine

commençay a m’appareiller: & n’estois moins dolente que ceulx qui au

dernier supplice sont condemnez. Toutesfoys pour ne pouoir plus

differer, accompaignie de desespoir, me vins presenter devant mon mary:

lequel je trouvay prest, parquoy sans dilation nous partasmes: & quand

je fuz aux champs, je commençay a regarder le lieu dont j’estoye partie,

& alors toute fondue en larmes avecq aulcuns souspirs en basse voix

commençay a dire.

Regretz de Helisenne pour estre transportee en lieu a soy non aggreable.

Chapitre. XXIIII.

[Illustration]

O Noble cité si je me contriste de t’eslongner ce n’est grand merveille:

car en toy je laisse mon cueur, mon ame, ma vie, mon esprit & entiere

puissance: & en ce disant levay mes yeulx au ciel haultain, & deiz, O

cielz stelliferes: O souverain recteur des olimpicques manoirs: si ton

irrevocable deliberation a esté pour sociale compaignie de l’espece

humaine me produyre en cestuy hemisphere: Pourquoy ne me alienas tu du

grand pouoir de ce fier Cupido. La puissance duquel cruellement se sent,

& point ne se voit. O que bien heureux sont ceulx, qui de la flambe

D’amours sont sequestrez: mais infelice est, qui sans refrigere & repos

tousjours peine, ard & se consume: comme moy paoure & miserable, qui de

sanglotz & gemissementz incessamment me repaitz, & suis si agitee &

persecutee de cest embrasement, que non seulement les veines: mais les

joinctures, nerfz, & os si cruellement sont tourmentez, que ma dolente

ame lassee d’estre en ce triste corps ne desire que la separation:

sachant qu’elle ne sçauroit souffrir peine plus griefve qu’elle sent

d’une telle departie: car jamais Porcia pour Brutus, ne Cornelia pour

Pompee, ne Laodomye pour Prothesilaus, ne la magnanime royne

Carthagienne pour Aeneas, toutes ensemble tant de dueil ne souffrirent

que moy paoure defortunee je sentz.

En continuant telle douloureuse complaincte, j’eslongnoys le lieu ou

estoit mon desir, & ignoroys celluy ou mon mary me vouloit conduyre:

mais par sa diligence en peu de jours y parvins. Parvenuz au lieu qui

pour perpetuelle habitation m’estoit deputé, je veis que c’estoit le

lieu qui aultresfoys m’avoit esté plus plaisant & delectable: parce que

c’est ung petit chasteau situé & assis en ung fort beau lieu, & a tout a

l’entour & circuyt dudict chasteau de petites tournelles, dont entre les

aultres y en a une qui est assez grande & spacieuse, & est nommé ledict

chasteau Cabasus, qui porte le nom principal du pays et terre de Cabaze.

Ceulx qui ont frequenté ledict pays, en peuent bien avoir ouy parler.

Incontinent que je fuz arrivee, dedans la plus grosse tour je fuz mise &

enfermee, accompaignee seulement de deux damoyselles: dont l’une estoit

fort anticque: laquelle avoit esté mandee par mon mary, parce qu’elle

m’avoit servy du commencement que je fuz mariee, & en son service

l’avoye trouvee moult fidelle, & a ceste cause elle fut persuadee de me

tenir compaignie, en luy promettant de la remunerer suffisamment.

Helisenne fut enclose en une tour & eut en sa compaignie seullement deux

damoyselles.

Chapitre. XXV.

[Illustration]

Depuis que je fuz enclose en ceste tour, qui me sembloit triste &

caligineuse habitation, combien que aultresfoys m’eust esté plaisant &

delectable, Je continuay mes plainctes & exclamations entremeslees de

plusieurs sanglotz, & aulcunesfoys sans considerer la presence de mes

damoyselles par angoysseuse raige & extreme douleur, me vouloys escrier

mes regrectz & souspirs, & m’agressoye en telle sorte que ma doulce voix

ne pouoyt avoir yssue de mon dolent estomach: mais quand je pouoye

parler, je recitoye toutes mes amours depuis le commencement jusques a

la fin, & toutes les parolles que nous avions eu ensemble. Ce voyant

l’ancienne damoyselle, laquelle estoit tresconstante & moderee, avoit

manifeste demonstrance par signes evidentz, de l’anxieté & douleur, dont

j’estoye oppressee, elle estoit commeue de compassion, & pour cuyder

mitiguer la passion qu’elle comprenoit estre si puissante me disoit

telles parolles.

Les advertissemens de l’ancienne damoyselle reconfortant Helisenne.

Chapitre. XXVI.

[Illustration]

Ma dame, par ce que je puis comprendre par voz gestes & parolles,

lesquelles j’ay bien notees & distinctement considerees, vous estes

oultrageusement angustiee & travaillee, a l’occasion que Amours a

vulneré vostre cueur tant tendre & delicieux. Je suis certaine qu’il est

bien difficile de resister a la fureur du filz de Venus, si se n’est du

commencement: car qui par longue espace nourrist Amour lascif en son

cueur, a bien grand peine le peult on expulser, ne refuser les

delectables jeux, a quoy voluntairement on se submect: mais comme j’ay

entendu par voz parolles, Amours n’a encores riens entreprins sur vostre

honneur. Vous debvez entendre qu’il y a cinq poinctz ou cinq degrez

especiaulx en Amours, C’est assavoir le regard: le baiser, le parler,

l’atouchement & le dernier est le plus desiré, auquel tous les aultres

tendent. Pour finalle resolution, c’est celluy qui par honnesteté est

appelle le don de mercy, J’entendz bien qu’il n’a tenu a vous, que ne

soyez parvenue a ce dernier, mais la continuelle presence de monsieur

vostre mary vous a empeschee, en sorte que n’avez eu seulement que le

regard & le parler, encores s’estoit en merveilleuse timeur & crainte,

Parquoy vous estes agitee de regrectz indicibles, a cause que n’esperez

jamais parvenir a voz ferventz & ardentz desirs: parquoy vous consumez

le temps en pleurs & gemissementz, vous increpez vostre constellation,

detestez fortune, & cerchez la mort, laquelle l’on ne peult souffrir

qu’une foys, & soubz l’imagination de ce que pensez qu’elle est fin de

tous maulx tresaffectueusement la desirez. Et parce que la fureur domine

la raison, ne considerez que telle violente mort est commencement

d’horrible & insupportable peine, qui perpetuellement dure, & voz

passions amoureuses se peuent terminer & prendre fin, & pour ce si

seulement considerez ce qui sera perpetuel d’avecq le temporel, vous

feriez aultre jugement, & metteriez peine d’extirper de vostre cueur le

venimeux Amour qui si long temps y a faict residence, lequel vous a

obtenebré les yeulx, en sorte que vous estes eslongnee de la vraye

lumiere de raison: a laquelle il seroit bien temps de retourner, pour

vous liberer des douloureuses anxietez, qui sont accumulees en vostre

triste cueur. Vous me pourriez respondre, qu’il est bien aisé a dire, &

mal aisé a le mettre en effect, & que l’amour est si fort inseree & vive

en vostre cueur, que pour nulle espece de tourmentz ne le sçauriez

distraire: mais au moins s’il vous est impossible de vous en desister,

souffrez plus temperement, & ne continuez telles lachrimes & pleurs: car

combien que nature pour pitié nous ait concedé les larmes, ce n’est

pourtant pour en icelles nous consumer: & pour ce delaissez ces larmes

non prouffitables, qui d’aultre chose ne servent que d’effacer la

couleur de vostre plaisante face, & ne remplissez le ciel & la terre de

clameurs vaines, & ne derompez vostre blanche poictrine d’enormes coups:

mais reservez vostre vie a meilleur usage, & vivez en esperance, pensant

que non plus que l’on ne peult avoir certitude d’aulcune chose mondaine

advenir, Aussi ne se doibt on desesperer de perdre esperance d’ung bien

advenir. Car en ce mortel monde nous survient diverses fortunes bonnes &

adverses. Confortez vous doncques par bon advis, esperant que quelque

foys dame fortune vous sera favorable: & s’il vous est force d’obeyr a

Amours, duquel la puissance vous semble invincible, plus facilement

parviendrez a vostre affectueux desir, en endurant patiemment qu’en

usant de telles inconsultees & inconsiderees importunitez: & pour ce

vous est chose tresurgente de temperer la ferocité, considerant qu’il

vault mieulx ployer que rompre, & fleschir par obeyssance, qu’estre

desracinee par obstination. Se vous vous monstrez vertueuse, il est

assez croyable & concessible, que monsieur vostre mary prendra pitié de

vous: parquoy ne serez long temps detenue en ceste tour: & se vous estes

libere de telle calamité, ce ne sera chose impossible d’accomplir vostre

desir: car en amours se trouvent plusieurs actes secretz & tours

ingenieulx, qui les Amantz conduysent a leur fin desiree. Et encores que

ne feussiez delivree, si ne vous debvriez vous tant contrister que de

vous vouloir priver de vie: mais par le plus subtil moyen que l’on

sçauroit penser & excogiter, vous seroit necessaire de certiorer vostre

amy de vostre malheureuse infortune: Lequel voyant que pour perseverer

en son amour soustenez vie douloureuse, triste & angoysseuse. S’il a

aupres de luy quelque estincelle de l’amoureuse flamme retenue, il ne

pardonnera a aulcun peril pour vous delivrer: mais avecq mille tourmentz

& insidiations, encores luy contrariant le ciel, poursuyvra sa haulte

entreprinse, comme estant certain de parvenir a la fruition du desiré

plaisir par luy pretendu. Peult estre qu’il vous semble difficile, parce

que comprenez ceste tour forte & inaccessible: mais croyez que combien

que la chose soit fatigieuse, si est il possible d’accomplir ce qui se

veult, & que ainsi soit les hystoires nous en font manifestes

demonstrances. N’avez vous veu de Juppiter, lequel par subtile invention

trouva moyen d’avoir jouyssance de s’amye la belle Danes, combien

qu’elle fut enfermee en une tour merveilleusement forte. Aussi debvez

avoir recordation de Leander, lequel ne craignoit exposer son corps en

dangereux peril de la mer, pour parvenir au celeste plaisir de

recueillir l’amoureux fruict du jeu D’amour, & pour ce congnoissant

qu’amour par le moyen de sa grande puissance a extirpé toute timeur &

crainte juvenile du cueur des dessus nommez, Vous vous debvez persuader

de croire que vostre amy ne sera pusillanime non plus que les aultres

noz predecesseurs: car je n’estime que l’espece humaine en son principe

soit si divisee, que ce qui est concede a ung, a ung aultre ne se puisse

accommoder, & pourtant je ne voys occasion parquoy vous deussiez

succumber en tel desespoir que vous demonstrez estre par voz gestes &

parolles.

La deliberation de Helisenne apres avoir entendu les remonstrances de

l’ancienne damoyselle.

Chapitre. XXVII.

[Illustration]

Apres que j’eu bien escouté telles ou semblables remonstrances,

desquelles je prins aulcun confort, Ma pensee fut trop plus agitee que

jamais ne fut nef, voille ou timon de nocher, entre les procelleurs &

horribles ventz habandonnez. En pensant & meditant par quelle sorte &

maniere, je pourroye certiorer mon amy de ma doloreuse infortune: mais

apres plusieurs & diverses ymaginations je ne trouvay moyen plus

convenable, que de reduire en ma memoire la piteuse complainte, que

paravant j’avoye de ma main escripte: laquelle mon mary avoit bruslee

par l’impetuosité de son yre, & me sembla si elle pouoyt estre consignee

entre les mains de mon amy, que cela pourroit estre cause de mettre fin

a mes peines, & donner principe au vivre joyeulx. Moy estant en telle

deliberation, subitement je donnay commencement a l’œuvre præsente,

estimant que ce me sera tresheureux labeur: & si ceste felicité m’est

concedee qu’elle tumbe entre les mains de mon amy: je luy prie qu’il ne

me vueille frustrer de mon esperee & attendue suavité, & luy supplie

qu’il vueille considerer que de toutes choses qui sont soubz le ciel il

est copiosité, voire abondance grande, sinon de loyaulx amys. Et pource

qu’il luy seroit impossible (combien que sa vie fust longue) de

recouvrer amy ou amye qu’il aymast aussi fidelement que moy, il me

semble qu’il seroyt bien cruel, si de mon malheur par luy advenu, il ne

prenoit pitié & commiseration, sachant mon ame estre en continuelle

servitude, ma pensee liee, le corps vaincu, les membres debiles:

lesquelz nul sinon luy secourir ne me peult, las toutesfoys que je suis

plus tourmentee entre toutes aultres parolles qu’il me dist jamais,

souvent je rememoyre aulcuns motz, qu’une foys briefvement me prononça,

qui furent telz: Ma Dame, selon ma conception, & par ce que je puis

juger par le changement de la couleur de vostre face: vous estes

destituee de vostre santé: mais si vous me vouliez croyre, en brief

temps vous seroit restituee: car je ne sache medecin ne Phisicien qui

eussent medecines plus aptes a vous guerir que moy. Ces parolles me dist

il en soubzriant doulcement: dont il me souviendra toute ma vie: car

combien qu’elles fussent proferees par maniere de recreation: si

estoyent elles veritables: car c’est celluy qui au meillieu de la grand

mer Occeane me seroyt pays ferme: dedans les perilz, indubitable

asseurance, dedans le feu tressuave refrigeration: en la paoureté

extreme, richesse: & en maladie profonde, santé: car si je l’avoye, ce

me seroit eternel contentement pour ne sçavoir oultre luy aulcune chose

desirer. Et si ceste beatitude m’estoit concedee: alors en consolee

lyesse luy racompteroye toutes mes peines & travaulx: & ce qui m’a esté

triste & ennuyeulx a souffrir, a luy reciter me seroit felice. Las si

j’avois l’ingenieux art de Dedalus, ou les enchantemens de Medee, en

grand promptitude avec aelles legieres seroye transmigree ou lieu ou je

le penseroye trouver. Mais quand je considere qu’il est impossible que

jamais je le voye, ne luy moy, s’il ne s’esvertue par ung magnanime

courage de me jecter de ceste captivité, & pour ultime recours, j’exore

& prie le seigneur Cupido, qu’avecq toutes ses forces vueille esmouvoir

son cueur pour ne souffrir le nombre de ses adorans diminuer: & soubz

ceste esperance de l’exaudition de ma priere, je imposeray fin a ma

doloreuse complainte, vous priant mes dames que vueillez considerer quel

est ou peult estre mon mal, moy estant prisonniere en la fleur de ma

jeunesse.

Conclusion du livre.

Chapitre. XXVIII.

[Illustration]

Trescheres & honnorees Dames, admiration aulcune voz chastes cueurs

demouve, en considerant dont me procede la hardiesse de me ingerer

d’intituler l’œuvre presente, faisant mention D’amours impudicques, ce

que selon l’opinion d’aulcunes dames timides se pourra juger plus digne

d’estre conservé en profonde silence, que d’estre publié ne vulgarisé:

mais si bien sçavez avecq quelle force Amour m’a contraincte &

parforcee, de nulles je ne seroys increpee, & avecq ce (comme j’ay

predict,) & ayant par plusieurs foys laissé & infaicte la plume,

l’affectueulx desir que j’ay envers vous, mes nobles dames a esté

occasion que je me suis evertuee de vous declarer le tout, sans riens

reserver: car par l’experience de ma furieuse follie, vous puis adviser

& donner conseil qui vous sera utile & proffitable pour de tel

embrasement vous conserver. Bien suis certaine que ceste mienne petite

œuvre se trouvera de rude & obnubilé esperit, au respect de celles que

pouez avoir leu, qui sont composees par les orateurs & Hystoriographes,

lesquelz par la sublimité de leurs entendementz composent livres, dont

les matieres ne sont moins jocundes que difficiles & ardues: mais en

cela me doibt servir d’excuse, que nostre condition fœminine n’est tant

scientifique que naturellement sont les hommes. Et encores ne suis ny ne

veulx estre si presumptueuse que j’estime superer, ne seulement a

apparier aulcunes Dames en science de literature: car comme je croys il

y en a qui sont de si hault esperit douees, qu’elles composeroient en

langaige trop plus elegant, qui rendroit (aux benevolles Lecteurs)

l’œuvre plus acceptable. Mais si mon debile sçavoir est cause qu’il

n’est en langaige plus aorné & modeste, a luy se doibt attribuer la

faulte, & non au deffault de mon vouloir & aspirant desir, comme celle

qui totallement est studieuse & affectee pour vous faire congnoistre mon

affection. Et pour ce (mes Dames) je supplie & requiers L’altitonant

plasmateur qu’il vous octroye a toutes la continence de Penelope, le

conseil de Thetis, la modestie D’argia, la constance de Dido, la

pudicité de Lucrece, la sobrieté & espargne Illarité de Glandia, affin

que par les moyens de ces dons de grace puissiez demourer franchez &

liberes, sans que succumbez en semblables inconveniens.

FINIS.

La seconde partie

des Angoysses douloureuses qui

procedent D’amours. Composee

par Dame Helisenne

parlant en la personne

de son amy

Guenelic.

[Marque d’imprimeur: Ne hault ne bas, mediocrement.]

De Crenne.

A toutes nobles & vertueuses Dames Helisenne humble salut D.

[Illustration]

Apres vous avoir exhibé (mes Dames benevoles) les vehementes passions

que Amour venerienne peult es tendres & delicieux cueurs des amoureuses

dames causer, il m’est prins vouloir de vous narrer & reciter les

calamitez & extremes miseres, que par indiscretement aymer les jeunes

hommes peuent souffrir. Et je estant en ceste meditation occupee, est

survenue en ma memoyre encore aultre occasion, qui plus fort me stimule

a appareiller ma tremblante & debile main, pour reprendre la plume

derelinquee: car vous debvez croyre que d’ung aspirant desir, suis

excitee de divulguer & manifester aulcunes œuvres belliqueuses &

louables entreprinses, que par la lecture de ce mien petit livre vous

seront declarees avoyr esté avec vertu & magnanimité de cueur

accomplyes: ce que j’espere estre de grand utilité: car nous lisons que

l’altissime Alexandre assiduellement se delectoit aux lectures de

l’iliade du prince des Poetes Homere, tellement que plusieurs foys par

tediation de la continuelle estude, l’insidieux someil luy survenoit,

parquoy l’on peult comprendre que a ceste assiduité de lire, l’instigoit

l’efficace & esmotion a chevalerie, que les choses par escript redigees

luy pouoyent causer. Et a raison de ce, j’ay indubitable foy que l’œuvre

presente excitera (non seulement les gentilz hommes modernes) au marcial

exercice: mais pour l’advenir stimulera la posterité future d’estre

vrays imitateurs d’icelluy: ce que par moy distinctement consideré, me

faict trouver les peines de ce mien petit labeur assez legieres. Mais je

doubte que aulcuns de vous admiration ne prennent de ce que le mien

Guenelic (que j’ay nommé en mes angoysses homme de basse condition) se

seroyt ainsi adonné a l’art militaire, & pour ceste cause vous veulx

donner intelligible certitude de l’occasion pour quoy je l’ay dict (qui

n’est aultre) que pource qu’il n’estoyt egal a moy qui avoye en ma

possession plusieurs chateaulx, terres & seigneuries, en sorte que

j’estoys habondante & tresaffluente en biens (au moins se richesses se

peuvent ainsi nommer) non pourtant ne me veulx extoller, pour diminuer

l’honneur de celluy: lequel depuis ce temps par ces œuvres dignes de

louenges en a assez merité. Et pour ce, vous ay bien voulu rememorer les

motz predictz, ensemble l’occasion, vous persuadant de croire que parce

que (je n’entendz point qu’il ne fut noble) toutesfoys paoure gentil

homme estoyt: mais ses vertus l’ont exalté, qui est bien le contraire de

ceulx qui sont sublimes & eslevez par les dons & biens de fortune,

lesquelz par pusillanimité de cueur eulz mesmes se despriment, qui les

rend dignes de extreme vituperation, & tresinfelices sont d’estre

conservez en vie, depuis estre ainsi adnichilez: car plus utile seroyt

mourir a honneur, que vivre a honte: parquoy heureux est celluy qui avec

louenge & renommee de ce monde se depart, & telle mort glorieuse se doyt

estimer, & cela dis je pour Guenelic, & le vertueulx Quezinstra,

desquelz j’espere estre telle la perseverance de leurs vertus, que par

mort leur splendide renommee ne se pourra obnubiler, qui me seroyt cause

de quelque letification, n’estoit que les anxietez dedans mon amoureux

cueur latitees ne desirent d’estre accompaignees d’aulcunes

consolations: & pourtant quand aultre chose ne puis faire, me suis mise

a excogiter & chercher en la sublimité & infinité de ma pensee,

rememorant toutes mes preterites douleurs, & estant en telles

occupations mentalles, m’est souvenu que par plusieurs foys ay escript

dedans mes angoysses, des importunitez & detractions de Guenelic,

parquoy (selon que puis concepvoir) aulcuns pourroyent trouver estrange

que luy ayant ainsi detracté, eust puis apres enduré tant de fatigues

pour sa Dame retrouver, et me pourriez dire que ce n’est la coustume

d’ung cordial amy, non seulement de mal dire, mais aussy de ouyr de sa

Dame mal parler: car le vray naturel de ceulx qui bien ayment, est de

servir, louer & obeir: & pour ce pourriez estimer l’amour de Guenelic

petite, toutesfoys si vous avez recente memoire de mes escriptz, & que

bien les considerez, vous congnoystrez par yceulx que jamais je n’euz

certitude de verité des rappors que l’on me faisoyt: parquoy je croy &

vous le debvez aussi presupposer, que c’estoyent faulx delateurs qui luy

ont telle faulte composee: bien est vray que par son indiscretion

d’impatience accompaignee: il a esté cause de tres grand mal, dont

depuis il a eu congnoyssance, se repentant de sa petite consideration,

comme vous pourrez voyr par ses angoysses: & ne vous esmerveillez si en

icelle vous voyez des peines indicibles qu’il a souffert en s’efforçant

de parvenir a la fruition D’amours: car telle est l’humaine virile

condition, que durant le temps qu’ilz n’ont encore jouy de la chose

aymee, ilz ne pardonnent a aulcuns perilz, puis que c’est pour parvenir

d’avoir de leurs desirs contentement, comme vous aultres jeunes hommes

le sçavez: & sur ce propos imposeray fin a mon Epistre, en exorant la

clemence divine, qu’elle me vueille liberer de toute perturbation

d’esperit, affin de bien achever l’œuvre presente.

LA SECONDE PARTIE DES ANGOISSES DOULOUREUSES composees par Dame

Helisenne, parlant en la personne de son amy Guenelic:

Ou sont relatees les angoisses dudict Guenelic.

Chapitre. I.

[Illustration]

Combien qu’il soit croyable & concessible, que par enucleer & declarer

les Angoisses & douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer &

temperer, toutesfoys je n’espere que par le relater de mes anxietez

douloureuses me soit imparty aulcune diminution de travail: & aussy a

ceste intention, je n’ay donné principe a l’œuvre presente: mais

seulement pour exhorter tous jeunes jouvenceaulx d’eviter

l’insupportable charge D’amours, (au moins s’ilz ne se veullent regir &

gouverner soubz l’empire & seigneurie de Cupido) en observant les

coustumes que le vray amoureux doibt avoir: Lesquelles sont d’estre

magnanime, modeste, secret, soliciteux & perseverant, & de tout accident

patient, & non point superbe, difficile ne obstiné. Mais doulx, flexible

& obeissant, selon les occurrences, affin de ne succumber en telle

extremité, ou par deffault de telles perfections, on peult estre

reduict. Helas moy paouvre miserable, qui trop tart congnoys mon

imprudence & inconstance, je n’ay juste cause de me plaindre D’amours,

combien que l’excessive douleur (dont continuellement je suis angustié &

adoloré) en procede, non par le deffault de ma dame, mais par ma follye

& indiscretion. Ceste mienne consideration me cause tant d’anxietez &

tristesses, que ma langoureuse vie m’est plus acerbe que une cruelle &

violente mort, pour les afflictions dont ma douloureuse ame est

continuellement agitee. Mais toutesfoys bien que le declarer de mes

peines intolerables ne se puissent narrer sans augmentation de douleur,

si me veulx je efforcer de le rediger par escript: Considerant que ce

dont je veulx faire le recit, est digne de perpetuelle memoire. Et

pourtant je veulx obsecrer & supplier l’altitonant plasmateur, de me

faire ceste grace de bien vous sçavoir escripre & exhiber l’œuvre

presente.

Au temps que le filz de yperion faisant son cours parmy le zodiacque,

eust tant sejourné es parties meridionalles, qu’il attaignit la queue

des poissons, & donnoit principe a retourner les frains de ses nobles

chevaulx vers nostre climat & hemisphere, et se preparoit le temps

delicieulx & moderé, La gentile Philomena encores memorative de la

villaine opprobre & injure en elle commise, par le faulx traditeur

Terenes, recommence ses souspirantes & armonieuses querelles. Et le

pervers & furieux Mavors monté dessus son impetueux curre, stimule tous

nobles cueurs au marcial exercice. Moy estant en ma florissante

jeunesse, aagé de vingt & deux ans, j’estoye en varieté de pensee, en

vacillant par plusieurs foys pour ne sçavoir bien discerner, lequel me

seroit plus utile de m’occuper a l’art militaire, ou de continuer

l’œuvre literaire, a laquelle j’avoye donné commencement pour parvenir

de m’exalter jusques au siege de Minerve. A l’heure je n’avoye encores

sentu en ma jeune pensee l’ardente flamme d’amours. Je ygnoroye ou la

vie des miserables amans se consiste. Je ne sçavoye quelz embrasemens

ont accoustumé de sentir ceulx qui de Venus & Cupido, font leur Dieu en

terre: laquelle ardeur m’a depuis avecq si grande vehemence aggressé,

que j’estime que nul palus, fleuves, torrentz, & tout ce qui est apte a

refrigeration, ne pourroit l’inextinguible chaleur refrigerer. Helas

j’estoys encores franc & libere, & n’entendoye seulement que a mes

lucratives & honnorables affaires, quant amours (je ne sçay pour quelle

occasion) me vulnera le cueur d’une sagette, ou flesche dont aultresfoys

fut navré Phebus: & ce me advint par le seul regard d’une dame, qui me

insidia & lya pour jusques aux cendres me retenir captif. Je m’efforçay

du principe de vouloir resister, ce qui ne fut a mon pouoir & faculté.

Quoy voyant delaissay toute esperance de m’en pouoir desister, &

commençay a considerer la qualité de ceste dame: en laquelle, je

comprins estre la beaulté de la grecque Helene, de Estolle la romaine

majesté, la gravité de Marcia, la modestie de Argia, la facetieuse

elegance de Julia, la pytié de Antigone, la fervente tolerance de

Hisicratea, la doulce urbanité de Cicilia, & la haulte celsitude de

Livia. Apres avoir consideré toutes ces choses, l’amour croissoit &

augmentoit, & avec si grande vehemence me possedoit & seigneurioit, que

mon esperit ne la pouoit soubstenir, Car il sembloit que le feu d’amours

feust allumé par toutes mes puissances.

Moy estant ainsi vaincu, lié & conclavé, je commençay a mediter &

rememorer les amours de plusieurs: lesquelz a telz embrasemens n’ont peu

resister: & survint en ma pensee le pasteur Troyen, qui tant a son

desadvantage veit Citharee. Puis comparut en ma memoyre le fort Achilles

lequel estoit invulnerable, parce que sa mere la deesse Thetis l’avoit

plongé en l’ung des fleuves infernaulx, appellé Styx. Mais pour ce ne

peult evader qu’il ne feust attainct de la doree sagette de Cupido.

Apres me vint souvenir de plusieurs aultres, comme Hannibal, Certorius,

Demetrius, & Philippe de Macedoine. Apres je consideray avecq quelle

force amour a superé Aristote, Platon & Virgile, lesquelz nonobstant

leurs sciences ont esté subjuguez de l’invincible puissance D’amours.

Apres avoir distinctement recogité toutes ces choses, j’euz ferme

propos, & irrevocable deliberation de me rendre obeyssant, & lors je

licenciay de moy toutes aultres cures & solicitudes, pour incliner mon

entendement a ses pueriles excercices, que la juvenile aage a de

coustume user: assavoir, sonner, chanter & saulter. En semblables actes

la vie, la renommee, le temps & la faculté consumoye, & en telles

vanitez je me letifioye, & me prestoit amour port & faveur, en sorte que

apres aulcunes lettres receues tant d’une part que d’aultre, & aussi

avoir parlé quelque foys, ne restoit aultre chose que le temps opportun,

& le lieu commode, pour accomplir les affectueux & ferventz desirs: mais

pource qu’elle estoit mariee, estoit chose difficile, qui fut occasion

que je commençay a me attedier & ennuyer.

Deux amys qui descouvrent les secretz de leurs amours l’ung a l’autre.

Chapitre. II.

[Illustration]

Desja deux foys avoit Phebus le zodiacque enluminé, depuis que m’estoye

laissé superer par le filz de Venus, & pour ce, comme fastidié de tant

de vaines sollicitudes, par impatience: Je commençay a increper ma dame,

luy attribuant le vice d’ingratitude. Non obstant je continuoye ma

poursuyte, en sorte que par mon inconstance, je donnay manifeste

demonstrance a son mary de la chose ou je pretendoye. Quoy voyant sans

dilation il la feit absenter, comme il est bien amplement exhibé au

premier livre de ses angoisses.

Je fuz long temps depuis son partement sans en estre certioré, parquoy

fort esmerveillé estoye de ce que ne la veoye plus. Je m’en devisoye

souvent avec ung mien fidelle compaignon, le nom duquel estoit

Quezinstra, & estoit extrait de noble & tresanticque generosité, & des

son enfance avoit esté instruict a l’art militaire: & en ce ne

demonstroit degenerant de ses progeniteurs. Mais Fortune qui le plus

souvent les mauvays exalte, & les bons deprime, luy avoit esté cruelle

ennemye: car de la maison paternelle avoit esté expulsé, & ce qui en fut

occasion, fut par sa souveraine beaulté, parce que sa marastre en fut

d’ung tel desir attaincte, que contraincte luy fut de l’inciter & prier

qu’il voulust accomplir son vouloir luxurieuz & inceste, a quoy il ne se

voulut consentir: car pour l’honneur & reverence de son pere il avoit

vergongne des objections & persuasions qu’elle continuoyt. Mais quand la

jeune dame se veit par plusieurs fois reffusee, elle commença a

convertir amour en mortelle hayne, parquoy elle conspira pour le faire

totalement exiler, en faisant piteuses complainctes a son mary: disant

que son filz avoit voulu son honneste pudicité violer, & pour ce il fut

banny & expulsé comme furent pour semblables causes Hippolyte, &

Bellophoron. Mais je vous veulx exprimer dont procedoit la fidelissime

amytié qui estoit observee entre nous, qui fut a l’occasion que le

premier jour que je fus surprins d’amours, comme je me pourmenoye en ung

petit boys pres de nostre cité, nous nous rencontrasmes & prismes

congnoissance l’ung a l’aultre, en narrant chascun de nous les causes de

noz anxietez: & pource qu’il me feut advis qu’il precedoit tous aultres

(que jamais j’eusse veu) en discretion & prudence, Je luy feiz offre de

tant de petit de biens que en ma faculté j’avoye, pour a sa voulenté en

pouoir disposer, dont grandement me remercia. Et en telles devises

entrasmes en la cité, laquelle Quezinstra trouva plaisante & delectable,

parquoy il delibera d’y faire sa residence, ce qu’il feist. Et pource

que journellement conversions ensemble, ma coustume estoit de luy

reciter toutes mes fortunes, bonnes & adverses, qui au service d’amours

me survenoient: & luy qui estoit jeune d’aage, & anticque de sens, me

conseilloit tousjours de me desister de telle sollicitude & soing trop

puerile, en me exhortant d’exercer œuvres viriles & de louenges dignes.

Ung jour entre les aultres, (comme il me faisoit aulcunes remonstrances)

mon acerbe fortune permist de sçavoir ce dont continuellement je

m’enqueroye: c’estoit de l’occasion de la privation de la veue de ma

treschere dame Helisenne. Car par l’ung de mes serviteurs, de son

absence je fuz adverty.

En la saison que les arbres se despouillent de leurs verdissantes

beaultez, Vulturnus le froid vent venant de Septentrion, estoit

annonciateur de l’ivernalle froidure: & son compaignon Boreas congeloit

la liquidité des fleuves decourans, & les transformoit en cristal

immobile. Alors les tristes nouvelles me furent exhibees: ce fut de la

douloureuse transmigration de celle qui estoit de moy souveraine

imperatrice. Helas quand si acerbes parolles me furent prononcees, en si

grande terreur m’entrerent dedans l’entendement, que peu s’en faillit

que ne tombasse mort: & n’eust esté que ce mien parfaict & fidelle

compaignon en ma presence assistoit, je feusse subcombé en quelque

inconvenient irrecuperable: mais pource que par la mutation de ma

couleur, l’extreme travail que je souffroye avoit comprins: Il se

monstra diligent de me secourir, toutesfoys je ne differay en sa

presence de me plaindre & lamenter, & commençay a dire ainsi.

O aveuglee & instable fortune insidiatrice de tout bon entendement,

fabricatrice de tous dolz & frauldes, je voys apertement que par tes

subtiles inventions: ingenieusement tu m’as privé de la veue de celle

sans laquelle impossible me sera de vivre. Las je ne sçay si les dieux

sont irritez contre moy, Et quand pour vindication t’eussent permis de

user de crudelité en ma personne, toutesfoys je suys ignorant quelle

pourroit estre l’occasion.

O souverain Juppiter, je ne suis celluy qui a ton sacré royaulme avec

les geans mis le siege.

O Saturne, ce ne fut pas moy qui de ton paternel royaulme te exhereda.

O Titan, je ne suis celluy qui de vostre droit hereditaire vous priva.

O belle Venus, ce ne fut pas moy qui les artificielles retz, au

prejudice de toy & de Mars fabrica.

O tresillustre illuminateur de l’universel monde Apollo: je ne suis

celluy qui ton filz Phaeton fulmina.

O Mercure, je ne fuz oncques insidiateur a nul de telz conseilz.

O Phebé, en tes longues amours jamais ne te troublay.

O Juno & Pallas, je ne suis celluy qui le jugement de la pomme

contentieuse, en deteriorant voz divines beaultez prononça.

O custodes infernaulx, contre vous au grand Alcides, ne a ses loyaulx

compaignons ne prestay faveur, pour de vostre regne vous spolier.

Helas donc pourquoy si cruellement suis je angustié? ne pour quelle

occasion conspirez vous contre moy? helas par si grand rage le cueur me

consomme, que je ne desire que la fin de ma miserable vie.

O Lachesis, Cloto, & Atropos dissipatrices de tous humains, venez a moy

qui tant vous desire.

O umbres sans honneur de sepulture.

O esperitz damnez, pourquoy pour me ruyner n’entrez vous dedans mon

corps?

O souverain Dieu Juppiter, je te supplye que de ta main puissante par

tes legeres sagettes me faces fulminer, ou s’il est possible de me faire

finer encores par plus horribles tourmens.

Je prie tous les Dieux celestes, silvestres & montanicques, que sans

dilation vueillent imposer fin a ma douloureuse & penible vie. Et en

proferant telles ou semblables parolles, s’ensuivoyent larmes plus

chauldes que la flamme du mont de Etna, & estoye par ire & douleur si

aguillonné, qu’il fut impossible de plus sçavoir aulcunes parolles

proferer. Quand Quezinstra veit que en telle extremité j’estoye reduict,

benignement me voulut reconforter, & a telles parolles il donna

commencement. Trescher amy, voz angoysseuses douleurs me font succomber

en une extreme tristesse, & encores plus me desplairoit si du principe

ne me feusse efforcé par continuelles simulations, vous pensant

desmouvoir de vous adonner a tant tristes coustumes, lesquelles une foys

en l’homme plantees, non sans grande difficulté, ne se peuent extirper

ne abolir: Car cest appetit sensuel, est une infirmité incurable, de

laquelle nayssent oblivion de Dieu & de soymesmes, perdition de temps,

diminution d’honneur, discordables contentions, emulations, envies,

detractions, exilz, homicides, destruction de corps, & damnation de

l’ame, & en la fin nul fruict n’en vient, comme presentement le pouez

congnoistre. Toutesfoys ne vous en pouez desister, a l’occasion que long

temps avez plus suivy vostre inutile volenté, que la raison. Et pour ce

estes totalement disposé de persister. Mais si debvez vous considerer

que folle & non saine est la solicitude ou esperance ne se peult

promettre, vous voyez que par vostre inconstance, & pour n’avoir

poursuivy par moyens conveniens, vous estes occasion de la

transmigration de vostre dame, & si estes ignorant du lieu de sa

residence. Comment doncques sera il possible (puis qu’il y a deffault de

l’object) de parvenir a ce que si affectueusement desirez? certes je

n’espere aulcun remede en vostre cas, sinon que par bonne discretion

mettez peine de mitiger vostre fureur, & ne soyez du nombre d’aulcuns

hommes, lesquelz sont si melencolicques & dedaigneux, que quand les

choses ne viennent selon leurs desirs, subitement veulent mourir, qui

est evidente demonstrance qu’ilz sont submergez en leurs lascivitez, &

pour ce sont si impatientz & importuns, & le plus souvent pource que de

raison sont alienez. La faulte qui leur doit estre attribuee ilz

l’adaptent a fortune ou a amours: lequel par ignorance ilz estiment ung

Dieu.

O combien sont detestables ceulx qui si presumptueusement attribuent

divinité a ceste effrenee libidinosité, qui de tous espritz prudens

debveroit estre contempnee: & pour ce necessairement vous fault mettre

peine de vous reduire, & retirer les yeulx de vostre tenebreuse pensee,

de l’inicque amour qui tant l’a occupee, & prenez mon amyable record en

usant le contraire de ce que le cueur vous stimule. Pour troys choses

est l’homme faict subject: ou par nature, ou par education, ou par

discipline, aulcunesfoys de vice, & aulcunesfoys de vertu. Faictes

doncques demonstrance que par aulcunes d’icelles, vous ne soiez esclave

de vices, & ne permettez que ung triste accident adnichile les dons de

graces, desquelz Dieu & nature vous ont doué.

Apres que j’euz escouté telles remonstrances (dont l’elegante & doulce

prononciation, excedoit celle qui jadis distilla de la melliflue bouche

du treseloquent Nestor) ainsi commençay a dire.

Quezinstra comme ainsi soyt que par raisons assez persuadentes vous

efforcez de confondre & dissiper la puissance D’amours, laquelle est si

grande que suffisamment ne la pourroit descripre toute la congregation

de Pernase: vous pouez avoyr leu les histoires tant anticques que

modernes: lesquelles font mention de plusieurs tant hommes, que femmes

ensemble enchesnez, qui ont deliberé de eulx deslier, ce que n’ont peu

faire, Mais par ceste passion sont mors comme Dido & Phyllis: lesquelles

par amour violentement leurs vies finerent, comme prochainement se

terminera la mienne: car par naturelle inclination contrainct je suis

d’aymer chose gentille, honneste, & belle, comme est ma dame. Et

plustost que de mon entreprinse laisser, me exposeroye a plus grand

peril que ne fist Theseus D’athene, en domptant le monstre Minotaurus,

ou que ne fist Jason a la conqueste de la riche toyson. Car je suis le

defortuné qui tresaffectueusement la mort desire, qui me seroit

liberatrice de mes peines & insupportables travaulx. Helas office de

pitié auroit esté, si ma mere genitrice eust usé envers moy comme firent

Progne ou Medee a leurs enfans: car le consumer languir par semblable

passion, m’est trop oultrageusement acerbe.

Ce pendant que proferoye telles parolles, par plus grande yre me

frapoye, & desrompoye mes cheveulx plus que ne faisoit Agamenon: lequel

par furieuse douleur sa belle perrucque dilaceroit & rompoit: & a

l’heure le mien compaignon s’efforçoit de me dire plusieurs parolles de

confort, & entre aultres choses me disoit.

Guenelic je vous prie que par icelle amytié que m’avez tousjours porté,

que vueillez vostre infortune avec deue esgalité tolerer & soubstenir,

sans vouloir resembler a Marc Antoine & Neron Empereurs, ne aussy a

Niobé & Arthemisie: lesquelz par leurs lascivitez abbregerent leurs

vies, sans apprendre la vertu de vraye patience. Bien suis certain, que

par la vehemence d’amours estes fort angustié: car tant plus ceste amour

se trouve en ung subject plus ingenieulx & delicat, Plus griefvement le

moleste, exagite & trouble. Et puis que evidemment je congnois, que pour

perpetuel mancipe du seigneur Cupido vous estes dedié: Ce vous seroit

chose tresurgente par l’exemple de Assuerus vous deslier d’ung neu, &

vous lier en ung aultre, comme ledict Assuerus se sequestra de l’amour

de Vasti, par le moyen de la belle & gracieuse Hester. D’aultre remede

ne y a a vostre acerbe douleur, & aultrement vous seroit intolerable.

Mais comme recite Aristote, que par la diversion d’ung fleuve, qui

s’espand en plusieurs russeaulx, l’ung se diminue pour l’autre, & les

derniers appetissent & deseschent les premiers: semblablement de

plusieurs voluntez accumulees, les dernieres font oublier les premieres.

Vous sçavez que en ceste cité y a grand nombres de belles dames

disposees a aymer & a estre aymees. Disposez vous doncques de vous

conformer au vouloir de quelque belle dame: laquelle facilement se

submettera a vostre plaisir, tant a l’occasion de vostre beaulté, que de

vostre florissante jeunesse. Et par ce moyen de l’aultre Dame vostre

liberté retirez.

Ainsi comme Quezinstra me persuadoyt de me divertir de l’amour de ma

chere Dame, en grand promptitude je m’efforçay de confondre ses dictz

par exemple efficacieuse, & luy dis.

Quezinstra je suis certain & la verité est telle, que ung arbre

transplanté le plus souvent deseiche, pourtant que a chascun est le plus

naturel la terre de sa premiere semence, que une aultre estrange &

incongneue. J’ay une foys mis mon cueur en ceste Dame avec si grande

ferveur, que ne le puis ne le veulx distraire, pource que ne seroit

chose honneste, licite ne concessible de permuer mes amours, veu &

consideré que la mienne Dame est tant accomplie en dons de grace & de

nature, que nulle ne se retrouve a elle equiparable. Et pour ce je prie

le souverain des Dieux Juppiter, que son ire me confonde, ou que le

frere & la seur, filz & fille de Lathone, de leurs splendeurs me

privent, ou que les fœtides & puantes Harpyes par leurs infections

stercoralles puissent infecter le lieu de mon habitation, ou que mon

corps soit escartelé (comme fut celluy de Hippolyte) plustost que je

soye si facile a me pouoir divertir ne diviser mon cueur en divers

lieux. Et pourtant je vous supplie, que plus ne me vueillez insister au

contraire, vous priant avoir recordation de nostre vraye amitié, affin

que de vostre conseil & ayde ne me vueillez deffaillir presentement.

J’ay certaines intelligences que amour est une essence: a la fruition de

laquelle, par travaulx fatigues tolerances & douleurs insupportables se

parvient. Et pour ce j’ay ferme propos de ne pardonner a aulcun peril.

Je veulx cercher tous pays habitables, en surmontant de Ulixez les

peregrinations, pour ma dame retrouver, considerant que a gens diligens

& soliciteux, toutes choses sont deues. Hercules, Theseus, Pyrithous,

Eneas, & Orpheus descendirent aux enfers, pour satisfaire a leurs

aspirantz desirs: je ne suis moins desirant qu’ilz estoyent. Et pour ce

je ne doubte riens: car l’ingenieusité faict l’homme hardy, & si n’est

riens que amours ne puisse faire. Quand j’euz imposé fin a mon propos,

Quezinstra donna principe a son parler & dit ainsi.

Guenelic je sçay bien, que a cueur totallement disposé, castigation,

priere ne conseil, ne peuvent valoir: & pource que j’ay manifeste

evidence, que de mes exhortations l’operation en est vaine, jamais plus

ne vous en parleray, & me veulx deliberer, d’autant qu’il sera en ma

faculté, vous prester ayde: car je vous porte si grande amytié, que de

moy pouez disposer, comme de celluy qui est plus vostre que mien. Mais

toutesfoys de cercher tant de païs que avez deliberé, sera chose fort

penible & difficile, & encore si bien considerez, pour le present ne se

pourroit faire, a l’occasion que le temps n’est a ce disposé: car

necessairement fault attendre que l’hyvernalle froydure soit passee,

affin que la ferocité de Eolus se mitigue: car aulcunesfoys par

imprudence on est occasion de se nuyre. Le prince des poetes Homere

louoit Enee, pour sa science de craincte: car ce n’est moindre vertu le

fouyr, que est le demourer, (quand le temps ainsi le conseille.) Et pour

ce patiemment vous fault attendre l’opportunité du temps: & ce pendant

pour vous consoler & aulcunement letifier, souventesfoys la doulce

memoyre de Helisenne raconterons.

Ouyes les parolles de diverses pensees & imaginations, fut mon

entendement occupé, mais aulcunement me reconfortoye de la promesse par

Quezinstra a moy faicte. Et a l’heure en larmoyant luy dis. O mon doulx

amy les parolles de confort que me avez dictes, me sont occasion de

temperer mon angoysseuse douleur. Car pource que je cognois la purité de

vostre amour, & l’integrité de vostre noble cueur: par longue

experience, Je suis certain, que je ne trouveray les parolles des

effectz dissemblables: parquoy & vif & mort demeureray vostre debiteur.

Ceste vostre discrete consideration de verité accompaignee, me rend

facile a attendre patiemment le temps opportun.

Rencontre de brigans sur le chemin, & de leur deffaicte.

Chapitre. III.

[Illustration]

En tel propos passasmes ce jour, & tousjours depuis je souffris plus

temperement. Mais par innumerables foys je priay Apollo en disant.

O Apollo si aulcune souvenance du gentil laurier encore te reste, je te

supplie que en plus grande promptitude veuilles faire ton cours. Puis

apres quand la splendide fille de Lathone commençoyt a ses cornes

demonstrer, je disoye.

O Phebé si encores aulcune memoire de ton amy Eudimion aupres de toy

faict residence, vueille avoir compassion de moy, & te monstre diligente

& legiere en ton cours, pour abbrevier le temps. En tel exercice passé

plusieurs jours, jusques a ce que le temps se commence a preparer selon

mon affectueux desir.

Et a l’heure Quezinstra & moy sans plus vouloir differer, deliberasmes

de partir. A la deliberation nous donnasmes l’effect: & soubz couleur de

vouloir peregriner & visiter aulcuns sainctz lieux, prins congé de mes

parentz & amys, & prismes nostre chemin devers une noble Cité, le nom de

laquelle estoit Sirap: mais premier que nous y peussions parvenir, nous

intervint une perilleuse adventure, dont je vous veulx faire le recit.

Ce fut comme nous passions par une grande forest, nostre acerbe fortune

permist, que feussions rencontrez de plusieurs gens de detestable vie:

car de aultre chose ne servoyent, que de furtivement piller ceux, qui

par ceste forest passoient. Et ce voyant telle maniere de gens, je fuz

commeu de quelque timeur, car ces infelices ravisseurs, par leurs

philosomie ne se demonstroyent moins cruelz, que Busiris en Diomedes,

mais mon compaignon qui moult se fioit en sa force, par ung magnanime

couraige, me commença a exhorter, me disant que virillement nous

convenoit deffendre. Ce pendant ceste mauldicte sorte de gens

s’approcherent de nous: & l’ung d’eulx qui excedoit les aultres en

haulteur & puissance de membres, avec une grande audace & superbité nous

dict, que sans aulcune dilation luy feissions delivrance totalle de ce

que nous avions de pecune, ensemble de noz chevaulx & habillemens. A

quoy Quezinstra feist response, que nous n’estions deliberez de ce

faire, mais les prioit qu’il nous laissassent aller, sans nous vouloir

molester ny oultrager. Incontinent ceste response ouye, ilz commencerent

a nous assaillir, & lors Quezinstra mettant la main a l’espee ce

commença vertueusement a deffendre, en sorte que du principe donna si

grand coup sur la teste de l’ung, que oultrageusement fut vulneré,

parquoy violentement luy convint baiser la terre. Puis apres de toutes

se forces s’esvertua & donna sy merveilleux coup dextre a ung aultre,

que de part en part fut transpercé, & a l’heure a l’exemple de luy me

deffendoye, & me fut fortune favorable, en sorte que de ma main en

blessay deux si fort, que depuis ne fut en leur faculté de nous nuyre:

Ce que voyant les aultres, commencerent a estre timides, toutesfoys

celluy qui premierement avoit esmeu le debat, les instiguoit & exhortoit

de non laisser leur entreprinse, & lors ilz s’accumulerent &

assemblerent en trouvant moyen de tuer noz chevaulx, dont nous feusmes

merveilleusement irritez, & par especial mon compaignon, duquel le corps

& le couraige n’estoit aulcunement fatigué, mais tousjours continuoit &

perseveroit en magnanimité, gentilesse & force de couraige. Si se vint

adresser a celluy qui estoit le plus puissant, & qui plus nous grevoit,

en luy donnant si grand & enorme coup, qu’il luy fendit la teste jusques

aux dens. Puis apres d’ung aultre coup abatit a ung aultre le bras &

l’espee par terre, ce que voyant les aultres, craignant d’estre

precipitez comme leurs compaignons, se renderent fugitifz. Toutesfoys

pour purger la terre de gens si abominables & detestables, en grand

diligence par nous furent poursuyvis, & eulx voyans qu’il ne leur estoit

possible de evader le peril mortifere, se retournerent resistant le plus

qu’ilz peurent en sorte que Quezinstra, qui n’estoit encores gueres

blessé, fut vulneré a l’espaule senestre. Et moy qui pres de luy estoye,

feuz griefvement navré au bras. Mais toutesfoys pour ce ne nous

desistames de les vouloir macter, mais le cler Phebus commença a

abaisser son curre devers les parties occidentales, pour plonger ses

ardentz chevaulx es ondes de Tetis. Parquoy contraincte nous fut de nous

desister de nostre entreprinse. Car a l’occasion des nocturnes tenebres,

nous ne sceusmes qu’ilz devindrent. Et lors nous assismes soubz ung

arbre autant attediez & faschez, de ce qu’il nous convenoit demeurer la

pour la nuict que de l’angoysseuse douleur que nous souffrions de noz

playes. Las j’estoye en telle extremité, que la cruciee vie aultre

espece de salut ne retenoit: sinon la piteuse memoire & recordation de

ma dame, dont l’absence m’estoit si griefve, que ne me pouoye contenir

sans me plaindre & lamenter. Mais Quezinstra ymaginoit, que la cause de

mes anxietez procedast des peines & travaulx que nous avions souffers ce

jour. Parquoy avecques une doulceur, urbanité & clemence me deist ainsi.

Guenelic je m’esmerveille fort, a quelle occasion en lachrimes &

gemissemens vous consommez vostre vie, veu que le dieu souverain nous a

faict de telle grace dignes, que nous avons suppedité & dompté ceulx qui

avoient ferme propos de cruellement nous faire mourir: parquoy nous

pouons esperer de prosperer en ce voyage. Ne considerez vous, que nul

glorieulx triumphe sans fatigues ne se peult acquerir, ne posseder:

ignorez vous les grandes infortunes de Pompee, la troublee jeunesse de

Jule Cesar? lez loingtains & penibles voyages du facond Ulyxes? les

perilz & naufrages de Enee & de Ajax Oyleus: vous debvez entendre que

tous haulx & genereux espris, ont de coustume opposite fortune. Non pour

tant en despit d’elle, leurs noms demeurent en sempiternelle louenge.

Confortez vous doncques, considerant que quand aurez Helisenne

retrouvee, de vostre extreme misere, doulx en sera le record. Plus

agreable chose ne de plus grand plaisir n’avoient les dames Grecques:

que de ouyr narrer les peines & travaulx par leurs marys souffers &

endurez: car ce qui a souffrir est ennuyeulx a le rememorer en

contempnement est une felicité. Et pour ce ne debvez estre si debile, &

de tous accidens ainsi vous esmouvoir: Mais reprenez les forces de

vostre cueur: & amour en la fin vous donnera victoire.

Ainsi comme Quezinstra benignement me consoloit je luy dis. Las mon

doulx amy, la cause de mon pleur ne me procede pas pour le fatigieulx

travail que j’ay ce jourd’huy soustenu: mais seulement me crucye de ce

que aux laborieuses peines pour avoir endurees: je ne voys premiation

aulcune, qui de futur confort soit presage. Et a ceste occasion amour &

timeur a mon douloureux cueur ont mis le siege: lesquelz continuellement

me exagitent & tourmentent. Et avec ce non moins me est moleste le mal

que pour moy miserable souffrez, que celluy que mon ingrate fortune

journellement m’appareille.

Comme je proferoye telles parolles, l’air se commença a obtenebrer.

Eoluz dominateur des ventz, a l’heure de sa fureur voulut user: &

subitement fut l’air sy obscurcy, que l’on ne eust sceu juger de l’ung &

l’autre hemisphere, toutes planetes & estoilles fixees & erratrices

estre deschassees: en cest instant survindrent tonnoyrres jaculez par la

fureur du premier filz de Saturne, avec une si grande superabondance

d’eauue, que l’air obtenebré avoit la face si espouventable, que aultre

chose ne se pouvoit esperer que le cruel Chaos. Nous estant en telle

perplexité avions recours a exorer celle qui de l’altitonant est mere &

fille, qui le salutifere enfant au deffaillant monde enfanta, que par sa

doulceur & clemence nous voulut preserver de estre submergez, comme fut

aultresfoys le genre humain, sans que nul peust evader ce peril, sinon

Deucalion, & sa femme Pirra. Ainsy faictes noz humbles requestes &

devotes supplications: commencerent a se separer les nues, & lors bize &

zephirus servirent de faire seicher la terre: qui fut occasion de nous

aulcunement reconforter, en remercyant celluy qui de l’eauue salutaire

la Samaritaine rassasia.

Quand la belle Aurora fut levee du lict de son mary Titon, & se

apparoissoit en son habit de pourpre, pour estendre sa lumiere sur la

terre: nous donnasmes principe a investiguer & cercher dedans ce boys,

pour sçavoir si aulcun lieu habitable se y pourroit recouvrer. Mais en

regardant en plusieurs & divers lieux, nous apperceusmes ung petit

habitacle, ou residoit ung devot hermite. En speculant & regardant la

situation de ce petit lieu, qui bien estoit significatif de grande

saincteté, nous approchasmes, & comme nous voulions heurter a la porte,

le frere en sortit. Les deues reverences & salutations faites, nous

feist entrer en son domicille. Et apres avoir ung peu refocillé noz

lassetez, luy commençasmes a narrer noz infortunes, dont il luy print

pitié & compassion, & nous promist de nous revalider & guarir de noz

vulnerations, nous disant que tousjours avoit esté studieulx a l’art de

chirurgie, a quoy il estoit assez experimenté, & que pour ceste cause

nous debvions estre asseurez, sans aulcune dubitation. Ainsy nous

reconfortoit ceste bonne religieuse personne, qui reluysoit en purité &

sincerité. Et a l’heure Quezinstra me dist. O Guenelic nous sommes bien

tenuz de regratier, venerer & adorer le sublime dieu, par la providence

duquel le ciel, le monde & le moment humain se rege & gouverne: qui de

tant de grace nous a faict dignes, comme a de trouver ceste saincte

personne pour nostre refuge consolatif. Ainsi devisans, le religieulx de

nous se sequestra, puis tantost apres revint, & nous administra herbes &

racines pour la refection corporelle, dont nous prismes autant que a la

necessité estoit convenable. Et par ce moyen a la debilitante fain fut

donnee repletion. Puis apres il s’entremist de regarder noz playes, &

quand il les eut visitees, il nous acertena de briefve guarison, puis

les commença a oindre d’ung oignement soef & odoriferent, que la senteur

equipare a l’ambrosie & nectar. Il continua plusieurs foys, en sorte que

dedans huyt jours feusmes reduictz es termes de nostre santé & bonne

valitude: mais nous estions merveilleusement debiles, de ce que durant

ce temps n’avions esté refectionnez que d’herbes & racines, & pour nous

rassasier que de la claire fontaine, Mais non obstant la debilitation ne

vouluz differer de partir, car le simulacre de Helisenne, avec si grand

vehemence en ma triste memoire assistoit, que d’aultre imagination

n’estoyt ma pensee occupee. Et pour satisfaire a mon desir, Quezinstra

se consentit de donner principe au chemin: parquoy en adressant son

propos au bon hermite luy dist. Certes il ne seroit en nostre faculté de

vous pouvoyr rendre toutes les graces, qui a tant grand merite feussent

correspondantes, ne ainsy que nostre cueur le desire, de nous avoir

recueillis & benignement traictez. Mais celluy seigneur, a qui en sy

grand solicitude servez, sera vostre remunerateur, en vous retribuant de

l’œuvre charitable, dont avez usé envers nous. Ces parolles proferees,

partismes de ce bon religieux: lequel nous accompagna, jusques a ce que

nous feusmes hors du boys: nous promettant d’avoyr memoire de nous en

ses prieres & oraisons: affin que le Dieu eternel nous octroyast

felicité & prosperité en nostre voyage.

Les adventures des deux compaignons en leur peregrination.

Chapitre. IIII.

[Illustration]

Apres noz transmigrations de l’hermitaige, nous feusmes huyt jours

premier que parvenir a la cité de Sirap: en laquelle parvenuz: parce que

nous estions merveilleusement fatiguez & travaillez, nous y convint

sejourner troys jours, pour ung petit nous reffociller, & le quatriesme

jour, sy tost que Phebus de son hault sejour se demonstra, Nous

appareillasmes & nous allasmes solacier sur le rivaige, & en nous

devisant prenions singuliere delectation, en speculant la tresbelle face

de Juno qui estoyt toute seraine. Car yris sa Damoyselle avoyt purifié

l’air: puis regardions comment la belle Nimphe Flora accompagnee de son

amy zephirus, s’estoyt entremise d’estendre ses beaulx tapis decorez de

belles fleurs & plantes aromaticques: qui rendoyent telle odeur, que

toutes les regions en estoyent imbues. Apres commençasmes a considerer,

que la marine estoyt calme & tranquille, & souffroyt Neptune naviger ses

ondes salees: & pour ce deliberasmes nous mettre sur mer, soubz la

conduicte & protection de la Deesse Venus, laquelle de la mer est

extraicte. Et pour ce qu’elle est princesse D’amours, avoie esperance

qu’elle nous seroyt favorable, en sorte que n’estimoye monstre marin, ne

Bellue sy hardye, ne Pirate coursaire si entreprenant, qui se osast

ingerer de nous molester. Aussy n’avoye aulcune timeur des pucelles de

Proserpine: lesquelles par leurs supplications impetrerent des Dieux

d’avoyr aesles, & furent muees en Seraines: affin qu’elles peussent

achever leurs entreprinses, qui estoyt de retrouver leur maistresse:

laquelle par Pluto avoyt esté ravie: mais encores sont elles occupees a

investiguer & chercher: & depuis ont esté cause de submerger plusieurs

navires, car elles sont pleines de deceptions & chantent si tresbien,

que au moyen de la grande armonie & moduleuse resonnance de leurs

doulces voyx, endorment les gens, puis les font perir. Toutesfoys de

tous ces dangiers aulcunemens ne me soucioye. Et ayant trouvé une Nef

qui pour aller en Chyppre se departoyt, nous convismes aux marinier pour

le port, & puis nous mismes dedans & partasmes. Le vent fut

merveilleusement prospere au commencement. Mais ne tarda gueres que par

sa mobilité ne nous fut contraire. Et pour ce contre nostre vouloyr

Eolus nous transmigra au Port d’une belle & spacieuse Cité, le nom de

laquelle estoyt Goranflos. Et comme nous feusmes la arrivez, en jectant

mon regard en circonference, apperceuz le Seigneur de ceste Region,

lequel solacieusement sur le rivaige se pourmenoyt: Mais incontinent

qu’il eust dressé sa veue sur Quezinstra & moy, il s’approcha de la

rive, & par son humaine benignité, avec une doulce prononciation

commença a s’enquerir, & nous demander de quelle region nous estions

natifz, ensemble quelle estoyt l’occasion de nostre voyage. Et a l’heure

Quezinstra reveremment & humblement luy respondit, luy manifestant le

lieu de nostre nation. Et oultre plus luy dist que la cause motive de

nostre voyage, n’estoyt que pour rassasier le juvenil appetit: lequel

d’aultres choses n’estoyt desireux que de veoir & frequenter diversité

de pays.

Quand le magnanime seigneur eust les parolles escoutees, Je croys que

quelque vertu divine l’inspira de nous offrir d’estre acceptez &

recueillis en son palays, pour nous rafreschir & prendre repos, qui fut

cause de grandement nous letifier. Et lors je luy dys: tresillustre

prince en nostre puissance n’est de vous rendre les graces &

remerciemens convenables au grand merite, a quoy selon ma conception ne

suffiroyt l’esperit Ulixien: ne l’experience Nestorienne: mais

l’urbanité & clemence, dont il plaist a vostre sublimité envers nous

user, ne redonde en moindre louenge envers vous que de plaisir envers

nous.

Dictes ces parolles, sans dilation fusmes conduictz en la cité, laquelle

estoit construicte & edifiee par grande singularité: car on y pouoit

veoir erigez & eslevez haultz & magnificques edifices, qui estoit chose

plaisante & delectable a regarder: en contemplant ceste belle cité,

parvinsmes au Palais, lequel estoit de marbre diversifié, & faict

d’ouvrages si subtilles, que l’exprimer seroit difficile. Plusieurs

histoyres anticques y estoient figurees si subtillement, qu’elles

esgalloient l’artifice du tailleur Pigmalion, lequel fut surprins

d’amours de l’image que luy mesmes avoit fabriqué. Aussi paisçant la

veue de ces artificieuses painctures, survint ung jeune jouvenceau,

lequel estoit filz du duc. En son premier regard comme apperceu nous

eust, se vint adresser a nous, & s’enquist de nostre estat. Et lors

Quezinstra avec une discretion & modestie, feist pareille response qu’il

avoit faict au seigneur.

En telles devises se passa ce jour, & tousjours depuis le filz du prince

(le nom duquel estoyt zelandin) continua de s’adresser a nous en devise,

& nous print en singuliere amitié, qui fut occasion que nous fismes plus

longue residence que n’avions proposé de faire, & ce pendant nous

occupions en diversitez d’exercices: & le plus souvent quand les

muneratives heures avoyent esveillee l’amye de Titon: le filz du Duc se

levoyt & appareilloyt, puis nous mandoit pour l’accompaigner aux champs,

une foys avecq chiens, aultresfoys avec oyseaulx rendions peine de

investiguer les lieux habondans de gibier, ou de proye, Puis quand nous

estions fastidiez & lassez, retournions au chasteau. Et apres avoyr

prins nostre refection, zelandin nous menoyt solacier en une spacieuse

salle, ou les Dames se delectoyent a danser: lesquelles en si grande

agilité & modestie cheminoyent en dansant, que c’estoyt chose singuliere

a veoyr. Mais helas ce ne m’estoyt que chose triste & desplaisante, &

disoye en moymesmes. O ma Dame quelle violente prison te possede? quel

lieu indigne te retient, parquoy je suis privé de ta veue? Qui me cause

si extreme anxieté & doleur que pour ouir la delectable armonie de la

resonance du doulx son des instrumens, ne me puis aulcunement letifier.

Mais au contraire me sont augmentations de mon ennuy. Las quand Orpheus

fut aux enfers pour recouvrer la belle Euridice, si doulcement chanta,

que sa doulce voix (avec la melodie de sa harpe) eust tant de pouoir,

que les tristes ames oublierent leurs douloureuses peines. Mais quand

celluy Orpheus avec les neuf muses en ma presence s’efforceroient de

chanter delicieusement, si seroit il impossible de sçavoir le travail

que je soubstiens diminuer.

En telles pensees pour ne pouvoir plus supporter l’excessive douleur

interieure qui m’exagitoit & tourmentoit, je faygnoye d’avoir trouvé

aulcun caduceateur, qui pour aller en mon pays se departoit. Et pour ce

en simulant de vouloir escripre, avoye occasion honneste de me

sequestrer. Mais Quezinstra qui bien cognoissoit que telle faincte

dissimulation n’estoit par moy excogitee, sinon pour me retrouver seul,

affin de me plaindre & lamenter, pour ceste cause il me suyvoit, &

mettoit bonne diligence de me consoler. Mais je luy disoye, que trop me

desplaisoit sy long sejour, & que si aulcunement il estoit desireux de

subvenir a l’urgente necessité, qu’il convenoit sans dilation departir,

pour retrouver la dame de moy tant affectueusement desiree. Et lors me

feist telle response. Guenelic puis que j’ay manifeste congnoissance,

que le sejour en ceste noble cité ne vous faict que contrister, je ne

veulx differer la departie. Car comme par longue experience le sçavez

j’ay esté tousjours soliciteux & ententif d’accomplir toutes choses, en

quoy j’ay estimé vous satisfaire. Et pour vous donner manifeste

demonstrance, que j’ay une irrevocable deliberation de perseverer, quand

il vous plaira, je suis prest de prendre licence & congé du duc. Apres

qu’il eust ce dict, avec grande hilarité de cueur luy respondiz, que mon

desir estoit de promptement impetrer le congé, affin de partir le

lendemain.

Querimonies d’amours, entre deux compaignons.

Chapitre. V.

[Illustration]

Ainsi devisant & adressant nostre chemin vers le Palais, rencontrasmes

zelendin, lequel avec ung doux accueil, & face joyeuse, nous recueillit.

Et de la cause de sa grand joye qui estoit oultre sa coustume, il nous

en voulut rendre certain. Il nous commencea a informer & amplement

declarer, que le duc son pere faisoit preparer ung sumptueulx appareil,

pour faire convenable reception de tous les seigneurs ses parens &

alliez, ensemble des chevaliers ses subjectz: ausquelz il avoit envoyé

ung tresexpert & general mandement, pour les advertir qu’ilz ne

faillissent a assister en ceste cité au jour de la sollennité de la

grand feste, qui dedans briefz jours sera celebree, auquel jour monsieur

a deliberé de me faire chevalier. Et pour ce ce sera ung tournoy, lequel

durera troys jours. Et le vaincueur de la premiere journee, aura pour

pris demy douzaine de chevaulx merveilleusement beaulx & legiers, qui a

courir ont tousjours gaigné le pris & rapporté la victoire. Le superieur

de la seconde, aura une espee de valeur inestimable: car elle fut jadis

forgee par Mulciber orfeuvre & armeurier des dieux, pour le dompteur

Hercules. Le vaincueur de la tierce journee aura a choisir des pucelles

qui seront congregees & assemblees, celle qui plus luy sera aggreable,

excepté seulement les filles de monsieur mes sœurs. O que celluy sera

heureulx, qui la victoire obtiendra: car ce luy seroit une chose digne

de perpetuelle louenge. Incontinent ces parolles ouyes: j’aperceu que

Quezinstra estoit profusement joyeulx de telles nouvelles, parquoy

petite ou nulle fut en moy l’esperance de nostre partement: car comme je

pouoys concepvoir, les parolles narrees par zelendin, avoient plus de

force a le retenir, que la pierre d’aymant n’a d’attraire l’acier a soy.

Et pource que j’estoye certain, que le partir ne luy causeroit moindre

vexation, que a moy le demourer, je ne le vouluz importuner. Parquoy je

deliberay de tolerer & soubstenir mon infortune, par le moyen de

patience, autant qu’il seroit en ma faculté, pour ne contrister celluy

qui tant se travailloit pour me complaire. Et pourtant avecq si anxieuse

peine (qui n’en peult estre de plus extreme) je me contins sans changer

ma contenance, en plus grand desir de pleurer que escouter tel propos,

qui m’estoit trop long & ennuyeulx. Et a l’heure Quezinstra (qui bien le

travail que je souffroye avoit comprins) ne fut reduit en moindre

tristesse qu’il avoit eu de delectation. Et pour ce en extollant

l’entreprinse louable du duc, avec moyens convenientz & honnestes,

trouva occasion de nous sequestrer: puis me dict.

O Guenelic je sçay indubitablement que vostre cueur est fort oppressé &

chargé de tristesse, pour la timeur que vous avez que je ne vous

persuade de differer nostre partement, a l’occasion des nouvelles qui

nous sont intervenues, ce que ne debvez aulcunement craindre: car je

suis prest de partir quand il vous plaira. Combien que la departie me

causera ung regret le plus acerbe & amer, que jamais pourroit en mon

cueur habiter, ne latiter. Car je vous veulx bien advertir, que si

j’estoye seur ne vous desplaire, je seroye totallement affecté de veoir

l’assemblee des nobles chevaliers qui en ceste cité se trouveront, &

encores plus aspireroye d’estre du nombre d’yceulx: affin d’ensuyvre en

vertu mes predecesseurs, & de ma possibilité j’espereroye de monstrer

assez bon effect, si l’occasion s’i offroit. Mais ma cruelle fortune me

permettra que tant de felicité me soit concedee. Mais plus tost icelle

fortune me propinera de tout son pouoir adversitez & tresameres prisons,

en me rendant tousjours fugitif, sans jamais permettre ma reduction a la

maison paternelle. Ces parolles proferees, il ne pardonna au continuel

pleurer, & non moins dolent ne se monstroit que le filz de Thetis pour

la mort de son trescher amy Patroclus. Et je voyant que pour n’estre en

sa faculté d’exercer chevalerie, il estoit en telle extremité reduict,

commençay a le reconforter, combien que moymesmes feusse bien

necessiteux de reconfort, & luy dis:

Quezinstra ce me semble chose admirable de vous veoir en pleurs

consummer vostre vie, en effaçant vostre virile & plaisante face, veu &

consideré que tousjours avez esté si prudent & constant, que sçavez

toutes adversitez patiemment soubstenir. Pourquoy doncques estes vous

tant angustié & adoloré pour la timeur que vous est survenue de ne

pouvoir estre reduict en la maison paternelle? Ne sçavez vous qu’il

advient souvent que quand on estime estre plus loing de felicité, l’on

est restitué en ycelle? Maintes Nefz ont couru par diverses mers, &

dangereux gouffres marins, sans succumber en aulcun peril, qui ont esté

rompues quand elles pensoient estre au port de salut, & a seureté. Aussi

plusieurs qui pensent estre totallement hors d’esperance de salut, a la

fin se trouvent en seureté doulce et tranquille, Et ainsi plusieurs

personnes sont par grande affliction cruciez & tourmentez de plusieurs

accidens & infortunes, comme vous, qui depuis vivent en tresgrand

hilarité & souveraine liesse, comme j’espere que il vous adviendra. Et

pour ce vous supplie par nostre vraye amytié & socialle peregrination,

que reassumez, en reprenant les forces de vostre esperit, & par

discretion & constance, mitiguez l’aspre douleur: & de ma part pour ne

vous contrister, suis content de delayer nostre partement, pour

satisfaire a vostre aspirant desir. Et imposé fin au debile parler,

ainsi me respondit.

Guenelic comme vous prenez admiration en vous mesmes de mes anxietez &

tristesses d’autant plus je m’esmerveille des affectueuses

remonstrances, que si accommodement sçavez narrer, pour letifier

aultruy: & neantmoins n’est en vostre faculté de vous liberer des perilz

& angoisses ou vous estes laissé succumber: mais par lacrimes, pleurs &

souspirs continuellement molestez votre triste & dolente vie. Toutesfoys

selon ma conception, puis que vostre entendement n’est sy perturbé, que

n’ayez certaine intelligence, pour sçavoir diserner quelle vie vous

seroit plus utile, Il m’est advis que comme par fantasie estes entré en

amours, par prudence vous en pourriez retirer: Desja Phebus est

renouvellé depuis que ne veistes Helisenne. Vous debvez sçavoir que le

soleil autant eschauffe, comme il voit selon la sentence D’avicenne

philosophe merveilleusement scientificque: aussy faict amoureuse

passion, laquelle se vient a eschauffer: quand on se trouve a la

splendeur des yeulx de la chose aymee. Mais je me persuade de croyre,

que en non ayant devant ses yeulx l’object inclinatif, facilement toutes

passions se peuvent oublier. Ces parolles ouyes, en grande promptitude

je luy dis.

Quezinstra soyez certain, qu’il n’est seulement difficile: mais

impossible ce pouoir temperer des choses delectables, pource que les

habitudes en l’ame conformees difficilement se mouvent: & croyez que le

rememorer de quelques plaisirs passez, a grand pouoir de retenir les

amans captifz: & les peines & travaulx qu’ilz souffrent, n’ont aultre

effect que d’augmenter l’amour. Car les vrays amoureux entre les

tourmens & la mort, sont parfaictz & fermes. Selon vostre ymagination

l’eslongnement de l’œil, est oblivion de cueur. Mais en ce estes fort

aliené de la verité: car il n’y a distance de lieux, ne cours de temps,

qui la souvenance de celle, pour laquelle tant d’extremité ay soustenue,

me sceust aulcunement tollir: car toutes representations qui a moy

vigilant ou sommeillant se font, toutes sont de ma dame representatives,

& en quelque lieu que je me trouve, en pensees, & ou gist mon

entendement, aultre ne contemple que Helisenne. Et croyez que trop plus

excessive ardeur me brusle & consomme en absence, que en presence.

Regardez aussy sy jamais vous avez leu ne entendu que aulcunes personnes

amoureuses en presence de leurs amours mourir: mais par l’absence

plusieurs se sont precipitez. O que ceste amour a grand puissance, sur

tous & toutes, elle obtient principaulté: & mesmes les dieux y ont esté

subjectz. Nous lisons de Juppiter diverses transformations pour amour

avoir faictes: aulcunesfois en forme de thoreau pour Europa, aultresfoys

pour Danes en gouttes d’or, & pour Leda en forme de cigne blanc, & pour

la mere du preux Hercules en la forme de Amphitrion se transforma. Le

cler Phebus fut surprins de l’amour de Daphné, par le moyen de la fleche

doree. Mais la belle n’en tint compte, pource que son delicieux cueur

avoit esté attaint de la sagette plombee: qui la rendoit inclinee a

rigoreux refus. Toutesfoys par Phebus fut si fort oppressee qu’elle ne

pouoit plus resister: & pour ultime recours, commença a reclamer sa

maistresse Diane, laquelle (ouye sa priere) la convertit en laurier: ce

que voyant le Dieu luy donna telle dignité, que en tout temps seroit

vert, & en remembrance de s’amye aorna son chef des verdoyans rameaux.

Le belliqueux dieu des batailles Mars (aussy au prejudice de Vulcan) fut

amoureux de la deesse Venus, & icelle mesme deesse ayma si excessivement

le beau & gracieulx Adonis, que nonobstant la divinité de Venus, elle

voyant la mort d’icelluy son amy, ne pardonna au pleurer ne lachrimer.

Et pour en avoir perpetuelle memoire, arrousa le sang de son amy de

gracieulx pigment dont nasquit une fleur de couleur semblable a sang,

laquelle fleur Adonis est nommee. Aussy la belle Aurora qui nous

illustre de son irradiante lumiere, au prejudice de Procris ayma

Cephalus. Trop long seroit a reciter (& difficile) l’invincible

puissance d’amours, & si vous ne adjoustez foy aux exemples du ciel,

vous voyez manifestement qu’en celluy hemisphere journellement son grand

pouoir pullule. Il subjugue les puissans seigneurs qui sont esclarciz

des tiltres, opulences & richesses de ma dame Juno. De riens ne

serviroit le resister, a ceulx qui ensuyvent les estudes de la deesse

Pallas, Car par inclination naturelle, nous y sommes subjectz. Et pour

ce sy amour vous sembloit vituperables, vous seriés en ung merveilleux

erreur: car tout ce que de chascun est commandé, celebré & honnoré sans

estre digne de reprehension, ne se pourroit blasmer ne detester. Ce non

obstant de ce vous doibt on assez excuser: car facilement se desprise,

ce que l’on n’entend. Mais si une foys vous entendiez quelle est la

beatitude d’amour, & combien delectables sont les plaisirs, pour en

avoir la fruition, a quelconque peril ne pardonneriez. Mais pource qu’il

ne seroit en ma faculté de vous exprimer la suavité & doulceur melliflue

d’amours, sans consommer autant de temps, que feirent les Grecz au siege

de ylion, en attendant de avoir la predicte sanguinolente victoire. Je

veux imposer fin a ces propos car je voy Phebus tout fatigué s’en

retourner.

Apres la prononciation de mes parolles Quezinstra pour briefve response

me dist. Guenelic par ce que je puis comprendre, vous amans qui estes

attainctz de ceste lasciveté soubz esperance de victoire, vous voulez

que a vostre obstinee insolence, divinité soit attribuee (non

cognoissant que vostre aymer n’est que une acerbe passion, & tous voz

actes inutiles & pusillanimes) si ceste essence d’amours est digne de si

grande commendation comme vous dictes, a quelle occasion n’est il de

vous tousjours louer & extoller? Mais souventesfoys le contaminez &

desprisez, & selon vostre appetit est faict une heure ung dieu, puis

chose vaine ainsi que l’amant se letifie, ou contriste. Et quand de son

desir est satisfaict, amours comme dieu est adoré veneré & regracié

croyant de luy proceder son contentement. Mais qui se trouve refusé,

contristé & irrité, luy adopte toute faulte & coulpe. Et par ce je

presuppose que vous amantz le plus souvent estes vous mesmes alienez. Et

de ce que vous dictes que par non entendre la beatitude d’amours, je

veulx denigrer sa puissance. Plus me plaict estre dict ygnorant de telle

volupté (dont j’estime le plaisir petit & la delectation briefve) que

pour en participer, souffrir fatigues trop longues & ameres & encores

nulle bonne fin ne s’en peult esperer. Considerez le Troyen pour Helene,

Achilles pour Polixene, Marc Anthoine pour Cleopatra, Leander pour Hero,

& Demetrius pour lamya. Infiny est le nombre de ceulx qui pour ceste

sensualité ont leurs vies terminees, pour de laquelle se preserver faut

eviter ociosité: car les personnes qui de exercice sont denuez, trop

plus que aultres a ceste passion sont subjectes: & a ce propos le Poete

de Mantoue dit que la royne de Cartaige estant oyseuse en sa chambre en

larmoyant & souspirant a sa seur Anne, de excessive amour se

complaignoit.

Noz propos ne estoyent encores finis quand Apollo commença a mucer son

chef: & la departie du jour nous stimula & contraignit nous retirer au

Palays ou desja on avoyt achevé de soupper, & donnoit l’on principe a

diversitez de jeux & solacieulz esbatemens: mais incontinent que

zelendin nous eust aperceu, par ung de ses Escuyers nous feist conduire

en une chambre pour prendre nostre refection, ou fertillement feusmes

servis. Puis apres aulcunes devises, les yeulx vaincus de grand veiller

se delibererent de prendre repos: pour restaurer la nocturne lasseté.

Mais je ne peulx trouver en mon cueur tranquillité ne paix. Car

subitement se presenta a moy une terrible & espouentable vision. Il me

sembloyt veoyr ma Dame Helisenne dedans le lict collocquee: laquelle

estoyt vehementement agitee de une langoureuse infirmité, & ressembloyt

tant anxieuse, lamentable & tremblante, que je estimoye que la fille de

Herebus: laquelle les naturalistes nomment l’ultime terrible, les

delicatz membres de ma Dame, de mortelle froydure tinssent occupees:

l’ame agitee de telle vision, en mon dormant feuz en telle extremité,

que si par Quezinstra ne eusse esté esveillé, je estoye bien prest de

aller visiter le Royaulme de Minos. Levé du sommeil si anxieux & triste,

qu’il ne estoit possible de plus: commençay a narrer le songe a

Quezinstra: lequel mist bonne diligence de me reconforter, me disant que

ne me debvoys tant contrister de nouveaulx songes: car le plus souvent

les visions nocturnes apportent effect contraire: & aulcunesfoys ce

veoir irrité, molesté, & mal traicté: est signe de hylarité future. Le

songer de lacrimer, ou de estre saisy par Atropos, est signification de

prosperer en ses lucratives affaires. Et songer sasier le ventre de

viandes melliflues & doulces, & estre en volupté, demonstre anxietez &

tristesse de cueur, avecq langueur de corps. Mais je vous supplye de

vous vouloyr desister de telle timeur, & ne adjoustez foy aux faulces

ymaginations.

Telles parolles me disoit Quezinstra: mais tant plus me consoloit tant

plus me attristoye, & a ceste occasion: ainsi je luy respondis, O

miserable que je suis, je congnoys manifestement tel songe me est

certain presaige de quelque chose sinistre: parquoy je suis totallement

destitué de ma salutifere esperance. Car il n’est personne qui

aulcunesfoys des choses songees, ne ayt veu ou comprins quelque verité.

Hercules scientificque Astrologue, & semydieu, tousjours de ses songes

fut solliciteux. Alexandre de Macedone, Cesar, Brutus, Cassius, &

Hannibal de leurs extremes yssues par songes ont estez certiorez. A ce

propos des songes Cicero recite en son livre de divination, que la royne

Hecuba estant enceincte du beau Pasteur troyen en son repos de la

secrete nuyct, luy fut advis, que de elle nayssoyt une torche allumee &

toute sanglante: laquelle brulloyt & consummoyt la noble Cité de Troye.

Ceste vision recite la Royne au Roy Priam, lequel fut merveilleusement

perplex & doubteux: Car en ce mesmes temps Limethes son filz Bastard,

lequel estoyt grand augure & tresexpert en l’art d’astronomye, predict,

que de brief naystroyt ung enfant, par lequel la cité de ylion seroit

exterminee. Ainsi le dict pareillement Calchas Archiprestre du temple de

Apollo & grand conjecturateur, disant que la noble cité seroit redigee

en cendres par feu venant de Grece: parquoy pour conclusion finalle, le

Roy delibera, que incontinent que la Royne seroit delivree, de le faire

absconser en tenebres mortelles: mais la mere trop piteuse, secretement

le feist nourrir, dont depuis telle infelicité en advint, qu’elle fut

celle cause d’extermination totalle des parentz, & de la terre, dont

encores s’en deulent L’asie & L’europe. Quand je viens a considerer

toutes ces choses, n’est merveille si je suis remply de travail

interieur. Car par ces exemples, je n’estime songes estre choses vaines,

& encores ce qui me est apparu plustost vision que songe se doit nommer,

parce que je ay veu celle vraye espece, comme je la pourroye veoyr

vigilant, qui est chose differente de songe, lequel se represente soubz

la figure d’aultre espece sans faire demonstrance des personnes propres.

A ceste occasion puis interpreter, que ce qu’il m’est apparu se

verifiera. Voyez doncques si je n’ay juste cause d’estre fort angustié &

adoloré. Helas je soustiens sy grand travail & angoisseuse douleur, que

sans aulcun remede, en brief temps se terminera ma triste & dolente vie.

Apres que j’eux imposé fin a mon parler, l’ame indignee & reduicte aux

secretes puissances vitalles, laissant le corps ainsi destitué, quasi

comme mort demeuray. Et lors Quezinstra commeu de charitable pitié,

ayant de moy compassion, avecq doulx confort se estudioyt de revoquer

les tresdoulens & quasi errans esperitz, & me dist, Guenelic (selon ma

conception) vous estes merveilleusement agité & commeu par voz

continuelles tristesses, & pource n’est merveille de vous veoyr en

grande tribulation, non pourtant je ne veulx nyer que quelques foys le

songe ne apporte veritable signification: car a ceulx qui de viandes

sont sobres & honnestes: a ceux la nature a pourveu de grande

imagination & grace, & si le moment se retrouve petit & non empesché,

non seulement l’ymagination reste libere: mais aussy le sens commun,

tant que l’homme en dormant juge les similitudes en ycelles especes

qu’elle sont, & quelque foys se trouve l’entendement en telle

disposition que en dormant il dispute, & faict vers & sillogismes: mais

ceulx qui ont de coustume de leur ventre bien farcyr, se la vapeur se

retrouve plus remis a ceulx ne se apparoyssent que fantasmes

transformees, discorrectes & inordonnees. Mais parce que je vous

congnois remply d’honnestes sobrietez, je comprens voz songes contenir

aulcune verité, & a ceste occasion seroye de advis que debveriez

exprimer ceste vision a quelque augure ou vaticinateur, pour avoyr clere

intelligence de vostre accident futur, qui vous sera chose assez facile.

Car je suis bien memoratif (entre aultres devises) avoir ouy dire a

Zelandin que dehors de ceste Cité se tient ung homme fort anticque,

lequel est merveilleusement expert en l’art D’astronomie, Je vous le

refere affin de survenir au dubitable inconvenient. Apres la

prononciation de ses motz, je fuz aulcunement reconforté, esperant de

avoyr certitude, de ce dont estoys en doubte.

Celle qui jadis fut occasion de la mort de Procris commençoyt a circuir

& illustrer la Deesse Cibele, quand de la doulce plume, le fatigué &

travaillé corps commençay a lever: puis incontinent que feusmes

appareillés, nous transmigrames au domicile de L’astronomien, dont

Quezinstra me avoit informé. Auquel incontinent avecq une langue delyee,

& l’entendement ouvert, luy vins exprimer la vision nocturne, qui de mon

anxieté estoyt cause, luy faisant humble supplication de me dire, que

telle chose signifioyt. Et a l’heure par une certaine science sideralle,

me dit estre advenir, que premier que deux foys en la maison du mouton

Phebus seroyt retourné, verroye vive ma tresdesiree Dame. Ces parolles

avecq sens & discretion proferees, me presterent une indubitable foy, &

apres l’avoyr regratie & satisfaict, tant de parolles que de effect,

joyeusement nous en retournasmes, & passasmes ce jour en plus grand

plaisir & recreation que ne avions accoustumé. Ja commençoyt a approcher

le temps de la feste solennelle: auquel jour comparurent generallement

tous les princes & parens & alliez du duc: ensemble tous les chevaliers

ses subjectz, en la sorte & maniere qui s’ensuyt.

Preparation a ung tournay de princes.

Chapitre. VI.

[Illustration]

Premierement arriva en tressumptueux, tresmagnificque & tresriche arroy,

Alcinans roy de Boetie, apres venoit en moult noble & pompeuse

compaignie Silperis roy de Athenes, lesquelz suyvoyent Federic duc de

Locres. Apres suyvoit Librius conte de Phocides, Philibert duc de

Foucquerolles: puis apres le conte de la terre deserte. Aussi

comparurent Aemery conte de Merlier, Mabran seigneur de Cournal, le

seigneur de teuffle, Baltasar seigneur de Ousen: apres venoit

innumerable compaignie de chevaliers, lesquelz pour eviter prolixité, je

me deporte de nommer. En grand honneur & reverence furent receu les roys

de Boetie & de Thebes, lesquelz estoyent freres germains, & celluy de

Boetie estoit conjoinct par bien matrimonial avecques Phenice fille

unicque au duc de Locres, & niepce au duc de Gorenflos, laquelle estoyt

reluysante en beaulté singuliere. Apres la reception honnorable de roys

princes & grandz seigneurs, pource qu’il estoit heure de soupper,

incontinent furent les tables dressees ou assisterent les roys & aulcuns

des princes, lesquelz furent sumptueusement serviz. Puis apres les

tables levees, l’on donna principe aux dances ou les chevaliers & dames

prindrent solacieuse delectation, jusquez a ce que Thetis commença a

irradier le meillieu du celestiel hemisphere & estoilles simulees

tombans par l’air, stimuloient les debiles mortelz au desiré repos,

quand a la salle furent apportez espices: avecques vins non moins

delicieulx, que celuy dont Juppiter est par Ganimedes servy. Apres la

collation faicte chascun pour reposer en sa chambre fut conduict, &

Quezinstra & moy comme les aultres nous retirasmes, non pour reposer,

mais seulement pour continuer noz familieres devises. Je vouloye

commencer a parler d’amours selon ma coustume: car l’amoureuse flamme

avec si grand forces mon desir allumoit que toute la puissance de

Neptune la minime part ne auroit peu estaindre, mais gueres mains ne

souffroit Quezinstra non par chose semblable, mais pour l’extreme

tristesse interieure qui le agitoit, pour ne estre en son pouoir de

exercer chevalerie. Et pour ce contraincte me fut de remettre es termes

de silence: car a l’occasion de sa grande doleance, le temps ne estoit a

parler d’amours accommodé ne propice. Et pource que les nocturnes

tenebres sont a dueil & tristesses tresaptes, ne pouvoit trouver paix ne

tranquillité en son cueur, & combien que par amyables recordz misse

peine de le letifier, il consomma une partie de la nuyct en formant

griefves complainctes. Toutesfoys entre la tierce & quarte vigile,

feurent les yeulx contrainctz de dormir.

Le matutin Lucifer sentoit desja ouvrir les portes des palais, semez de

odoriferentes roses, si commençoit les gemissemens & cris des Apollins

coursiers, qui toute nuyct avoyent esté repeuz en l’ocean de fragrante

ambrosie, & estoient desja acommodez au refulgent curre & par ce se

retiroyent en occident, tous splendides & rutilans astres, quand du lict

ou la nuyct en brief somme se estoit passee me levay: Et en donnant

commencement a quelques propos, nous appareillasmes: puys nous

transportasmes au temple, ou incontinent apres assisterent les roys &

princes pour ouyr le service divin: lequel achevé en la presence des

princes fut faict Zelendin chevalier, puis quand furent tous reduictz en

la spacieuse salle, ou le disner estoit preparé merveilleusement

sumptueux, comme l’on peult assez ymaginer: puis apres chascun se

sequestra du duc, pour eulx preparer & accoustrer, affin d’aller

commencer le tournoy, & delibererent que ceulx de Boetie & de Gorenflos,

tiendroient le tournoy contre les aultres. Par commune election, Federic

duc de Locres, fut chef de ceulx de dedans, & le roy de Athenes fut

esleu pour ceulx de dehors: comme pendant que de une part & d’aultre,

chascun se appareilloit, la duchesse accompaignee de la royne de Boetie,

& infiny nombre de dames, se partirent, & avec modeste alleure, se

transmigrerent en son eschauffault: lequel estoit tendu de soye toute

œuvree d’or, figuré de tout le cours du zodiaque, avec le mouvement du

ciel stellifere, qui a veoir estoit chose admirable. Aussi estoit ung

singulier plaisir, a contempler la beaulté des dames: lesquelles

replendissoient tant en beaulté naturelle, comme de accoustremens d’or,

de pourpre & pierreries tant de richesses Juno ne sçauroit acumuler, que

l’on pouoit veoir aux atours des angeliques princesses. Ainsi comme nous

estions occupez en ceste speculation, Quezinstra commença a distinguer

son regard de toutes les aultres, pour contempler la specieuse formosité

de la belle Phenice. Puis quand il eust bien regardee, commença a

accuser le ciel d’ingratitude, que nostre pays de semblable beaulté ne

avoit aorné: & en ce tournant vers moy, disoit. O Guenelic si bien avez

consideré la qualité de ceste dame, bien pourrez juger que dieu & nature

a la former ont mis toute leur estude. En ce lieu perdroit venus le pris

de la pomme doree: car l’excellente beaulté de ceste dame, suffisamment

ne se pourroit exprimer, sans invocquer l’ayde de Calliope, a laquelle

je obsecre me vouloir ayder de son stile, pour vous le sçavoir bien

narrer. Regardez ses cheveulx de splendissante couleur lustrez, qui de

apollo la similitude represente. Considerez l’amplitude de son cler

front avec le doulx sourcil dont il est aorné. Notez l’irradiante

lumiere de ses yeulx vers, & plus reluysans que nulz astres: La forme de

son nez traitifz, la fresche couleur & le beau tainct de sa face: La

rondeur de ses joues pourpurines, la petitesse de sa bouche: avecq

l’elevation de sez levres coralines, qui en soubzriant descouvrent ung

tresor de perles orientalles. Regardez la blancheur delicieuse de sa

gorge christaline. Voyez la forme de ses petitz tetins, qui deux pommes

de roseaulx representent. Je ne puis passer oultre: car ses precieulx

habillemens occupent la perfection de sa noble facture, qui par

imagination seullement se peult comprendre: mais pour finale conclusion,

je dis que empoury est le celeste consistoire pour ne y avoir chose sy

resulgente que ceste la. Ces parolles oyes, que avec si grand affection

me narroit le temps ne me sembla de silence garder, quand ainsi

commençay a dire.

Quezinstra je vous supplie de sequestrer toute passion qui en cueur de

jugant pourroit tomber & approcher a ceste dame l’ingenieuse fantasie &

membre par membre singulierement deffendez a faire jugement, & peult

estre que ne retrouverés le ciel de ses graces envers nostre region si

avaricieulx comme vous dictes. Il semble par les louenges que vous

faictes de ceste dame, que Dieu, le ciel & nature, de tout celeste don,

nous eust privé. Et lors Quezinstra me dist, premier vous ay entendu,

que voz parolles feussent proferees: mais si bien voulez considerer,

content je suis vous en laisser le jugement: & gardez que l’appetit de

la verité, de vostre dire ne aliene. Subitement pour ne pouvoir plus

souffrir, ainsi luy dis, Certes je ne veulx nyer, que de grand beaulté

ceste dame ne soit douee, quant a la formosité de la face: mais au reste

elle est inferieure de aulcune que je congnoys, & pour ce je vous

supplie ne vouloir tant exalter ny extoller les estranges, pour

vituperer celle que congnoissons, & qui ne sont dignes de estre

blasmees. Et sy ceste dame vous est tant aggreable, sans diminuer

l’honneur d’aultruy la pouvez prier d’amour, & a l’heure il me

respondit, Guenelic soyez certain que l’excellente beaulté de ceste dame

m’a contrainct a verité proferer, sans ce que troublement de raison, par

quelque desir aveuglé ayt occupé ma veue: car croyez que je suis

deliberé d’estre tousjours loingtain des dars d’amours, lesquelz si

indiscretement & cruellement plusieurs offensent. Incontinent qu’il eut

ces parolles dictes, sans dilation en telle sorte luy respondis: puis

que les louenges que vous faictes de ceste Dame, ne procedent par estre

attaint de quelque amoureux desir, je vous prye vous vouloir departir de

telz propos: car puis que ne voulez que amour obtienne sur vous

domination & seigneurie, ne debvez persister en trop grande

contemplation, qui facilement vous pourroit faire tomber en

l’inconvenient de celluy, qui par contraire d’amours, fut forcé de

exorer la deesse Venus, pour impetrer d’elle, que son ymaige divin

vinsse, & pourtant vous veulx bien advertir, que necessairement se fault

donner garde des principes. J’entens bien que gens de complexion

melencolique comme vous estes, si facilement ne s’enclinent a amours

comme les aultres: Car par la predominante humeur, Vostre habitude &

nature vous rend aulcunement dur. Mais si une foys vous estiez prins,

jamais ne vous en retireriez: car les melencolicques pour pigricité &

tardiveté du terrestre humeur, premier se exposeroient a la mort, que de

delaisser amour, Les coleriques y sont trop plus subjectz pour

l’impetuosité du chault humeur, & si bien ilz sont plus voluntaires &

soubdains, plus facilement s’en absolvent.

Exercice de chevalerie.

Chapitre. VII.

[Illustration]

Premier que je eusse achevé mon propos, arriva le Duc avec aulcuns de

ses familiers: & monta en son eschauffault, lequel estoit sy

sumptueusement aorné, que tout le lieu en resplendissoit. Beau faisoit

veoir ce prince en ses riches & triumphans accoustremens, lequel seant

en chaire aornee de tresriches & exquises pierres precieuses,

ressembloit le souverain des cieulx jugeant les fatalles dispositions au

consistoire celeste. Tantost apres qu’il fut arrivé, survint le duc de

Locre avec sa noble compaignie de princes & chevaliers, tous en armes.

D’aultre part le roy D’athenes, avec les siens assista, & vint sur les

rencz en tresbelle ordonnance: & lors commença le tournoy. Le roy

D’athenes baissa sa lance, & picqua des esperons, contre lequel

s’adressa le conte de Fosside: lequel rompist sa lance, & du grand coup

qu’il receupt, violentement fut porté par terre. Puis apres se dressa le

roy contre Philibert, auquel il donna tel coup qu’il le renversa sur la

croppe de son cheval: & lors se esmeurent furieusement tant d’une part

que d’aultre les chevaliers, & mesmement le duc de Locres, lequel par

grande impetuosité s’adressa contre le seigneur de Teuffle, en sorte que

pour la violence du coup, le chevalier & le cheval prindrent terre. Puis

d’ung mesme poindre rencontra ung aultre chevalier, auquel ne prouffita

escu ne aubert: mais le transperça jusques a la chair, dont de l’extreme

douleur luy faillit le cueur. A l’exemple de ce duc s’esforçoit zelandin

le nouveau chevalier, lequel ne se monstroit degenerant de son noble

origine: car il estoit expert au martial exercice, comme si de long

temps l’eut accoustumé. Et comme il aperceut le roy D’athenes lequel

oppressoit si fort ceulx de dedans, il delibera de jouster contre luy, &

pource que sa lance estoit rompue, il en print une a ung chevalier des

siens qui encores l’avoit entiere, puis de toutes ses forces s’esvertua

contre le roy, lequel impetueusement venoit, & de telle puissance se

rencontrerent, qu’ilz briserent leurs lances, s’entrehurterent par telle

fureur que le roy fut renversé sur la croppe de son cheval: mais si mal

advint a zelandin qu’il fut porté par terre tout pasmé avec sa selle

parce que les sangles rompirent. Long temps fut zelandin en telle

sincopise & pasmoyson, & quand il commença a respirer, il dict.

O mon Dieu quelle angoysseuse douleur je sens, & ce disoit il pour

l’acerbe douleur qu’il souffroit de son bras dextre, qui au choir

s’estoit rompu. Et lors en grand promptitude il fut prins & emporté hors

des rencz, ce que voyant le Duc, envoya subitement ung jeune escuyer,

pour sçavoir la verité: & d’aultre part, le roy D’athene fut

merveilleusement marry de l’infortune, pour la timeur qu’il avoit, qu’il

n’i eust peril de mort, qui luy causa une si grande tristesse, que plus

ne voulut arrester au tournay. Et pour ce institua le duc de

Fouquerolles chef & conducteur de ses gens: puis se sequestra & print

son chemin vers la populeuse & inclyte cité, a laquelle parvenu, ne

voulut en quelque lieu sejourner, jusques a ce qu’il fut conduict en la

chambre de zelandin, lequel enduroit si grande destresse, que pour

refuge s’estoit colloqué au triste lict. En sa chambre assistoyent

plusieurs chirurgiens, qui preparoient medecines aptes a le revalider &

guarir, mais pour le present me deporteray de ce propos, pour reciter

les belliqueuses proesses des nobles chevaliers, entre lesquelz faisoit

de beaulx faictz d’armes le Duc de Foucquerolles: car il molestoit &

abbatoit tout ce qu’il rencontroit, & ayant mis la main a l’espee

frapoit a dextre & a senestre, tellement que riens n’arrestoit devant

luy: & a ceste occasion ses gens excitoient l’ung l’aultre, de sorte que

vigoureusement se combatoient. Le Duc de Locres s’esforsoit de resister:

mais de petite valeur luy fut sa resistence, car le Duc de Fouqueroles

avec l’ayde du Conte de Marlieu, & du seigneur de Housen firent tant

qu’ilz ne peurent plus souffrir leurs molestations, mais pour les

eviter, furent contrains d’eux rendre fugitifz: parquoy le Duc fist

sonner la retraicte, & pour ce chascun se retira. Mais le duc qui estoit

succumbé en grande tristesse, a cause de l’inconvenient de son filz, se

enquist aux Chirurgiens qui s’en estoient prins garde: lesquelz luy

certifierent que en brief temps le rendroyent en sa bonne convalescence:

& a l’heure le Duc commanda a la Duchesse qu’elle le allast visiter, ce

qu’elle fist seullement accompaignee de ses deux filles seurs de

zelandin, lequel elles trouverent fort debile: mais sa couleur

commençoyt a diminuer. Chascune des dames luy dirent plusieurs parolles

de confort, luy donnant esperance de briefve guarison. Puis apres

aulcune espace de temps craignant de le attedier & fascher, se

partirent. Mais incontinent que elles furent absentees, par ung escuyer

zelandin nous manda, pour selon sa coustume se deviser familierement

avecq nous: mais Quezinstra desiroyt bien de se excuser, car il ne

demandoit que se retrouver seul pour recommencer ses lamentables

complainctes, Toutesfoys considerant que nulle excuse ne pourroit avoir

lieu de reception: & que zelandin se pourroit contre nous irriter, au

mandement nous rendismes obeyssans en nous transportant en sa chambre: a

laquelle parvenus, modestement finismes lez deues & accoustumees

salutations: puis luy demandasmes comment il se trouvoit, & si les

Chirurgiens, par l’operation de leurs œuvres medicamentes, ne avoyent

point donné refrigeration a sa douleur: a quoy il nous feist response,

qu’il se trouvoit aulcunement allegé: puis incontinent entra en propos

du tournoy, & nous demanda selon nostre opinion auquel des chevaliers

Fortune avoit tant de felicité concedee, comme de avoir obtenu la

victoire de ceste journee. En cest instant qu’il eust ces parolles

proferees, je euz certaine intelligence, que mon compaignon souffroyt

une merveilleuse douleur interieure: car la mutation de sa couleur le

demonstroyt: il commença a se refroydir, la langue devint mute, qui

estoit signification d’excessive anxieté: parquoy simulant avoyr quelque

affaire, avecq le meilleur moyen qu’il peut se voulut licentier: mais

zelandin qui estoit ignorant de l’occasion de sa tristesse, luy dict,

Quezinstra quelle est la cause a ceste heure de telle observation de

silence? pourquoy ne me dictes vous vostre opinion de ce que je vous

demande? quelle chose de nouveau vous est intervenue qui tant vous

exagite & trouble, comme vostre decoloree face le demonstre? Si vous

avés necessité de quelque chose, faictes m’en sçavant: & tant pour

honnesteté que pour vostre prouffit y satisferay, & sans jurer, ainsy le

pouez vous croyre. Apres ces benignes parolles je prins le propos, & dis

ainsy.

Mon treshonnoré seigneur puis que vous desirés estre certain, & avoir la

totalle intelligence, affin de avoir l’ample certitude dont procede la

tristesse de mon bien aymé compaignon, je prendray la hardyesse de vous

declarer le secret de son cueur, lequel je cognoys estre si oppressé que

pour le present en sa faculté ne sçauroit le vous sçavoir exprimer: mais

pource que entre nous jamais ne fut aulcune chose celee, la pure verité

je vous en declaireray, comme il pourroyt faire par la prononciation de

sa vive voix: & pour vous en donner certaine science, bien vous veulx

advertir que l’extremité que il souffre, de magnanimité de cueur luy

procede: car a ceste heure quand par vostre humaine benignité doulcement

luy avés demandé selon son opinion, lequel s’estoyt mieulx porté au

marcial exercice, ceste parolle en si grande vehemence luy transfixa le

cueur, que non moindre douleur n’a souffert, que fist Hecuba quand elle

veist l’eversion de ylion: car cela luy a faict rememorer que en son

adolescence en semblables exercices il a esté instruict, comme celluy

qui de antique origine est extraict de noblesse, Mais fortune aveuglee &

instable, qui journellement persecute les vertueulx, l’a en telle

infelicité conduict que sans sa coulpe il a esté expulsé de la maison

paternelle. Et pour ce n’est de merveille se il luy est grief de estre

privé de son pays, & de avoyr abandonné la societé des personnes, du

sang desquelz il a esté produict & procreé en lumiere. Las il est bien

difficile de telles infortunes patiemment tolerer, mesmes a ceulx qui

aspirent de vivre en coustume genereuse pour exercer œuvres viriles &

dignes de louenges, comme bien suis certain que Quezinstra le desire. Et

parce qu’il ne espere de le pouvoir faire, la douleur luy est si

vehemente, qu’il ne luy est possible de la pouvoir temperer: & pource

Monsieur que je vous ay divulgué la cause de son regret (par

l’intelligence que en avez) pourrez juger qu’il n’est sans occasion.

Incontinent que je euz imposé fin a mon fidele parler, je apperceuz ce

jeune prince estre commeu de compassion: & lors avec une urbanité

traictable commença a prononcer ce que son institution naturelle & vraye

gentillesse luy enseignoit, & dict ainsy: Quezinstra je suis

merveilleusement marry de ce que ne ay esté adverty plus tost de vostre

infortune, sans tenir ainsi voz douloureuses afflictions occultes &

secretes. Car si je en eusse esté adverty, ce me eust esté occasion de

premediter les moyens les plus convenables pour aulcunement vous

subvenir mais encores n’est trop tard ce qu’il se peult faire: & je vous

asseure que je seray solliciteuz & vigilant de vostre utilité & honneur,

& par experience trouverez que les parolles ne seront de l’effect

differentes. Ces melliflues & doulces parolles causerent a Quezinstra

aulcun confort, qui fut occasion de luy restituer la parolle, qui par

trop excessive douleur luy avoit esté fortclose: Ainsi commença a dire:

certes monsieur, je ne puis mediter comment se pourra efforcer la

pusillanime vertu, a rendre les graces deues & convenables comme vostre

grand bonté le merite. Mais en telle sorte suis de present institué,

qu’il m’est advis que si tout le cours de ma vie me travailloye, ne

pourroie point satisfaire, toutesfoys tant me confie de vostre benignité

accoustumee, qu’il vous plaira me supporter: & aussy considerer mon

ineptitude.

Les deux compaignons sont faictz chevaliers.

Chapitre. VIII.

[Illustration]

Apollo avecq ses ardentz chevaulx s’en retournoyt, quand apres avoyr

licence impetree la compaignie de zelandin nous sequestrames: & nous

parvenus au Palais, avecq aulcuns gentilz hommes prismes nostre

refection: puis incontinent en nostre chambre nous retirasmes, tant pour

deviser, que pource que la court estoit privee de toute recreation, a

cause de l’infortune de zelandin: nous retirez en nostre secret

hebergement, en devisant de diversité de propos: l’insidieux sommeil si

fort nous stimula, que noz lassez membres contraignit a chercher le

benefice du desiré repos: parquoy pour restaurer la nocturne lasseté,

dedans le lict nous collocquasmes.

Desja Phebus se departoyt de son oriental domicile en dechassant les

tenebres nocturnes, pour eslargir rutilante lumiere, quand nous

commenceasmes a esveiller: puis en grande promptitude, nous

appareillasmes pour nous transporter au palais: & si tost que nous y

feusmes, veismes le duc, lequel seulement accompaigné de deux gentilz

hommes ses plus familiers, adressoyt son chemin a la chambre de son

filz, lequel il trouva en meilleure disposition qu’il n’estimoit, dont

il fut reduyct en grand hilarité, Si luy commença a dire, qu’il avoit eu

si grand tristesse de son infortune, que a ceste occasion la journee

precedente se estoit passee, sans ce que les chevaliers se eussent oser

occuper a quelque solacieux exercice. A ces parolles respondit zelandin.

Monsieur tres affectueusement je vous supplie que pour mon mal (dont je

espere brief guarison) ne vueillez diminuer l’amplitude & sumptuosité de

voustre court: ny prohiber les delectables esbatemens des chevaliers,

car ce me causeroit une tristesse, qui trop plus me seroit griefve, que

l’infirmité du corps. Ces parolles dictes, ne tarda guere le duc qu’il

ne se voulut absenter: mais comme je croy de quelque vertu divine

inspiré, premier demanda a zelandin, lesquelz de ses gentilz hommes il

desiroit le plus pour luy tenir continuelle compaignee. Bien heureux

commencement sembla a zelandin pour subvenir a Quezinstra parquoy il

dist: monsieur il n’y a compaignee, qui me fust plus aggreable que de

ces jeunes gentilz hommes estrangiers parce que je les trouve modestes,

discretz, & excedans les aultres en souveraine eloquence. Mais trop me

desplaist de l’extreme tristesse de l’ung, laquelle luy procede pource

qu’il n’est en son pouoir d’exercer chevalerie comme tousjours ont faict

ses predecesseurs, car j’ay entendu de son compaignon qu’il est de

grande noblesse extraict. A ce propos respondist le duc, certes zelandin

ce m’est chose tresaggreable de veoir ces jeunes gentilz hommes

converser avec vous, car je me persuade de croyre qu’ilz soient ainsi

bien conditionez comme vous me recitez, combien que jamais n’eusse

gueres de devises avecques eulx: mais plusieurs foys me suis delecté a

considerer leur modestie & vertueuse contenance: mais je m’esmerveille

quelle infortune les a a telle infelicité conduictz. Je suis memoratif

que premierement quand je les interroguay de leurs regions, & de

l’occasion de leur voyage, ilz me respondirent seullement, le juvenil

appetit en estre cause, pour estre desireux de frequenter diversité de

pays. Ha monsieur (dist zelandin) de ce ne debvez prendre admiration:

car n’est la coustume des sages & discretes personnes, de si legierement

descouvrir leurs secretz: lesquelz a ma notice ne feussent venus, n’eust

esté sa face taincte de pasle couleur: qui de la douleur interieure m’a

faict indice: & quand a mon instante priere son compaignon me le

declaira, je luy promis que de mon ayde ne luy serois faillant, & pour

ce monsieur je vous obsecre & prie que le vueillez faire chevalier, & en

me contentant de ce mien honneste desir, ne vous sera moindre louenge,

que a moy de contentement, parce que le temps le conceut & l’honnesteté

le desire.

A l’heure le Duc persuadé par les instantes prieres de son filz, luy

dist que non seulement seroit sa supplication exaulcee, qui estoit de

faire chevalier Quezinstra: mais pour plus le letifier il avoit deliberé

de faire semblable honneur a son compaignon Guenelic. A la deliberation,

sans long temps differer s’ensuyvit l’effect: car en la presence de son

filz & aulcuns de ses gentilz hommes de la main du duc receusmes l’ordre

de chevalerie, qui fust a Quezinstra chose plus aggreable, que ne fut a

Philippe Macedonien le jugement de cest enfant: lequel pour les aultes

entreprinses par luy accomplies, fust grand appellé: jamais aussi ne fut

si tresplaisante, a Antiochus la victoire de Demetrius. Incontinent

apres ces choses faictes, le duc se departoit de son filz affin

d’assister au temple, pour ouyr le service divin: lequel achevé, s’en

retourna en une spacieuse salle ou les tables estoient dressees, &

couvertes de delicates viande, ausquelles auroient donné lieu celles du

grand Luculus Romain. Finit le grand & sumptueux service, les nobles

princes & chevaliers de la compaignee du duc s’absenterent pour

commencer a eulx preparer: & nous retirez en nostre chambre, Quezinstra

commença a joyeusement se deviser, & me disoit: Guenelic si bien sçaviez

la grande hilarité par moy conceue, pource que nous sommes du nombre des

chevaliers, je suis seur que ce vous seroit cause de letification,

combien que certain soye que de vostre part seulement aspirez vers

voustre dame Helisenne, & ne desirez aulcunement de estre constitué en

l’honneur, lequel sans vostre requeste vous a esté imparty: toutesfoys

la chose vous doibt estre acceptable, & en debvez rendre plus de graces

& remerciemens, que si par supplication le eussiez obtenu: car

merveilleusement se doibt estimer le don qui procede de la priere. Mais

peult estre que les solicitudes trop puerilles, dont vostre pensee est

occupee vous privent des bonnes considerations: & si ainsi estoit vous

ne pourriez bien discerner la lumiere des tenebres, qui seroit occasion

que prefereriez la misere a la gloire: car cest amour sensuel

aulcunesfoys rend l’homme pusillanime, Parquoy a bonne raison est fabulé

par le prince des poetes, Homere, que le Phrygien estant en bataille

contre le Grec, evita le peril mortel, par le moyen de la deesse Venus,

laquelle toute circondee & environnee, d’une nuee aureine, tira

invisiblement son serviteur, & le colloqua en son resplendissant &

odoriferent domicille. Mais vous debvez entendre que cela n’a aultre

signification, que la pusillanimité de Paris, lequel au paravant qu’il

se adonnast a ceste effrenee lascivité, estoit esgal en force & en vertu

a son frere Hector, le plus belliqueux chevalier du monde.

O combien se debvroit contempner & despriser ce pasteur Troyen: de estre

ainsi devenu si treseffeminé & remply d’ineptitude? cela doibt estre

exemple a tous gentilz hommes modernes: & bien vous ay voulu rememorer,

affin que l’amour que portez a Helisenne ne vous adnichille, mais au

contraire vous fault estre vray imitateur de vertu, affin que voz

vertueuses operations viennent a la notice de vostre dame: laquelle vous

en tiendra en plus grand estime, comme faisoit la royne Genefvre

Lancelot du Lac: auquel amour causa bien aultre efficace que ne feist a

cest infelice Troyen, car il accomplist plusieurs belliqueuses

entreprinses, pour estre de sa dame loué & exalté: l’exemple d’icelluy

vous debvez ensuyvre. Bien suis certain que du principe vous trouverez

l’art militaire ung petit estrange, parce que ne y avez esté instruict,

mais totalement vous estes occupé en l’œuvre litteraire: toutesfoys en

contemplant ceulx que vous cognoistrés plus aptes a tel exercice: vous y

fauldra regir & gouverner, & commencer par bon & vertueulx courage: car

qui temerairement commence, miserablement finit. Ainsi comme Quezinstra

fidellement me amonestoit, je luy respondis si a personne oncques fuz,

ou suis pour estre obligé & redebvable, je le suis a vous

tresgrandement, pource que continuellement me admonnestez de ce en quoy

vous congnoissez que mon honneur & utilité conservent, dont meritez de

estre grandement loué, pource que ne est moindre vertu l’enseigner que

l’apprendre. Mais ce qui plus me contriste, sy est de ce que je vous

voys si timide & craintif, que pusillanimité & tendreté ne occupe lieu

en mon cueur: & ce vous procede a cause que je suis soubz la conduicte,

& en la puissance du dieu d’amours dont vouz ne faictes aulcune estime,

comme de chose inepte & puerile. Mais je formide & crains que au temps

futur ne vous en repentez, & contristez de la petite estime que

presentement en faictes. N’avés vous timeur de succumber en

l’inconvenient du cler Phebus, duquel me souvient vous avoir aultresfoys

parlé, mais pource que ne vous avoye narré la cause dont l’amour luy

procedoyt, presentement je le vous veulx exprimer, qui fut pource que

icelluy Phebus par trop se glorifioit de avoir obtenu la victoire du

grand Piton: & pourtant contempnoit & desprisoit le dieu d’amours, luy

disant que a luy ne appartenoit de porter l’arc ne les fleches en sa

presence: mais les luy debvoit concinner comme a celluy qui estoit

merveilleusement fort, parquoy disoit a Cupido que comme son inferieur

se debvoit humilier devant sa sublimité. De ces superbes & audacieuses

parolles, fut cupido fort indigné, & luy dict que de brief luy feroit

sentir de ses fleches la force & vertu, ce que il feist: car sans

dilation print son vol vers le mont Pernasus: auquel parvenu, sans

differer ne craindre de offenser la divinité, de l’une de ses fleches

transfixa le cueur de Phebus, dont la vulneration demeura quasi

incurable. Ceste exemple doibt estre suffisante pour vous garder de plus

vituperer ceste sublimité, a laquelle ne debvez ascripre ny adapter le

deffault de Paris, qui comme je croys a ceste cause ne luy procedoit:

car selon ma conception amour fait l’homme prudent en tous cas

survenans, facond, magnanime, asseuré, hilaire, discret & liberal,

parquoy en sa puissance totallement je me confie. Comme je proferoye

telles parolles, Quezinstra se print a me regarder, & en soubzriant me

dist. Accompaigné ne estes tousjours de toutes ces qualitez: car

souventesfoys quand pour ceste sensualité estes si douloureux, anxieux,

& triste, vous ne estes sy prudent, discret, & constant que de present

vous vous demonstrez. Ainsy devisant, sortismes de nostre chambre, &

incontinent que feusmes en la rue, nous veismes innumerable compaignee

de chevaliers qui adressoyent leur chemin vers le lieu designé, pour les

joustes, ou le duc & la Duchesse desja assistoyent: & ce pendant que

nous delections a les contempler, En jectant mon regard en circonference

apperceuz ung escuyer: lequel apres nous avoir salués, nous dict qu’il

avoit charge de zelandin de nous preparer armes & chevaulz: parquoy

quand il nous plairoit nous les feroit amener, a quoy nous feismes telle

responce. Mon amy trop plus que ne pourrions estimer somme obligez a

monsieur vostre maistre, pour les benefices que nous recepvons de luy:

dont vous supplions que de par nous treshumblement le remerciez, & puis

apres le plus diligemment qu’il vous sera possible: faictes amener des

chevaulx, pour ce que nous sommes timides que n’estions trop tard venir

au tournoy, aulquel comme je croy, l’on a donné commencement. Tout subit

quand eusmes dict telles parolles, l’escuyer se sequestra de nous, &

sans gueres de dilation, nous envoya deux chevaulx tous blancz: lesquelx

estoient merveilleusement beaulx & puissans, avec armes pareillement

blanches. Sans gueres tarder, nous appareillames: & en prenant nostre

chemin vers le tournoy ainsi commençay a dire en m’adressant a la deesse

Venus.

Faictz d’armes de jeune chevalier.

Chapitre. IX.

[Illustration]

O Deesse tresillustre, de laquelle la planete est l’une des plus

refulgente qui soit entre les estoilles non fixes au firmament, laquelle

est nommee Venus, pource qu’elle vient a toutes choses: aulcunesfoys

aussy est appellee Hesperus, vesperus, ou Lucifer, c’est a dire portant

lumiere.

O estoille marine & sidere journal precedant le soleil matutin: laquelle

comme je croy a esclairé a ma nativité, en propinant a ma conception, ou

fluence amoureuse, & complexion totallement venerienne.

O saincte deesse dont je invocque le nom, vueilles moy estre favorable,

en exorant pour moy celluy, lequel pour acquerir ta benivolence, tempera

ses fiers & durs regards, ce fut le Dieu des batailles Mars: auquel en

faveur de toy j’ay parfaicte confidence & esperance totalle, que mon

humble requeste sera exaulcee. Ces parolles prononcees, plus ne doubtay

la verité de l’instable fortune: & nous parvenuz au tournoy, lequel

estoit ja commencé, nous arrestames ung petit, pour contempler le duc de

Fouquerolles, lequel excedoit les aultres en magnanimité de cueur: en

sorte que riens ne arrestoit devant luy: il abbatoit chevaliers &

chevaulx par telle fureur & impetuosité qu’il passa le tournoy en

repulsant ses adversaires jusques aux barrieres: combien que le duc de

Locres feist son debvoir de les soubstenir: & a l’heure Quezinstra

picqua son cheval des esperons & rencontra le seigneur de Teuffle venant

a luy, auquel il donna tel coup qu’il abbatit par terre luy & son

cheval, & sans briser sa lance d’une mesme course furieusement attaignit

ung aultre chevalier lequel il blessa merveilleusement, puis se mesla au

plus fort de la presse, faisant merveilles d’armes, & moy qui de pres le

suyvoie, feuz tant favorisé de l’amy de la deesse, que si humblement je

avoye exoree, que je n’estoye digne de estre blasmé, quoy voyant ceulx

de dedans, reprindrent leurs forces tellement que ceulx de dehors ne

faisoient plus que souffrir: dont le duc de Fouquerolles fut fort

irrité, & pour ce reprint nouvelle lance pour venir a Quezinstra: lequel

en print une aussy, & s’entredonnerent des coups que Quezinstra sur tous

estourdy, & quasi prest a tomber, mais le cheval du noble Duc qui toute

la journee avoit porté la charge de l’estour ne peult supporter la

violence du coup, & pour ce le Duc ensemble son cheval furent abbatus, &

long temps demeura sur l’herbe verte: & quand il eust pouoir en grand

promptitude se leva, & se retira hors des rencz oultrageusement irrité,

comme est le vray naturel & coustume des nobles hommes, quand ilz se

voyent suppeditez en efficace de vertu, luy estant si fort courroucé,

qu’il n’estoit possible de plus. Le conte de Merlu survint & luy fist

present d’ung puissant cheval, dont il avoit abbatu le maistre: adonc le

Duc se commença a letifier esperant user de vindication, & pour ce

s’adressa a Quezinstra, en proferant telz motz. Chevalier preparés vous

a la jouste, car ce me tourneroit en trop grande anxieté, si vous aviés

l’honneur de ceste journee sans bien le meriter. A l’heure Quezinstra ne

voulut user de reffus: mais plus eschauffé que ung Lyon de Lybie: de

toutes ses forces s’esvertua, tellement que de rechef le Duc fut porté

par terre, des esclas des lances qui se briserent, & tressallirent

jusques aux eschauffaulx, faisant tel bruyt qu’il sembloit que quelque

puissante navire agitee du violent & horrible Boreas, fut collisee

contre quelque marins scopule ou rocher. Lors dirent les dames.

O Dieu eternel, quel chevalier est celluy qui a jetté par terre le Duc

de Foucquerolles: lequel au paravant rendoit tous les aultres fugitifz?

mais a present il a trouvé son superieur: Aynsi disoient les dames de

Quezinstra lequel avoit tellement blessé le Duc, que pour l’extreme

destresse de sa douleur, ne pouoit parler, ne rendre voix. Mais quand la

parolle luy fut restituee, il dist.

O sublime Dieu, quel vigoureux chevalier, quelle furieuse lance j’ay a

ceste heure rencontré? Et lors on luy demanda s’il vouloit remonter:

mais il fist responce que le plus diligemment qu’il seroit possible.

C’estoit chose tresurgente: que on le porta hors de renc, car il sentoit

bien qu’il ne seroit en sa faculté de se pouoir soubstenir. A ces

parolles, par aulcun de ses gens fut incontinent transmigré: mais pour

le present me deporteray de parler de luy, pour vous narrer les

incredibles prouesses de Quezinstra: lequel apres avoir mys la main a

l’espee, feist tant de chevalerie, qu’il me seroit difficile de le

reciter: car il molestoit si oultrageusement ceulx de dehors, que celluy

se pouvoit nommer felice qui evitoit la fureur de ses enormes coups. Le

conte de Merlieu, faisoit son debvoir de resister, mais ce ne luy servit

de riens car finablement ilz demourerent vaincus. Alors fist le Duc

sonner la retraicte, & a tant cessa le tournoy, & tant d’une part que

d’aultre chascun s’en alla desarmer.

Quand les Roys & princes furent reduictz au Palays: ilz commencerent a

tenir propos de l’inestimable & indicible proesse du nouveau chevalier:

& disoyent tous en general, que mieulx ressembloyt son vertueulx prince

que simple chevalier: puis que nul ne trouvoyt es œuvres belliqueuses a

luy equiparable, & que il estoyt digne que grand honneur luy fut exhibé.

Voyant le Duc que chascun extolloit Quezinstra, il appella ung de ses

Chevaliers, & luy donna charge de se transmigrer par devers nous, pour

nous dire que il ne y eust faulte, des l’heure presente assister au

Palays: & incontinent ces parolles ouyes, nous transportames, & ne

feusmes en moindre benevolence acceptez, que fust Cicero du peuple

Romain, quand de son exil il fist retour. Tost apres furent les tables

dressees, ou l’on fut si opulentement servy, qu’il n’est a croyre, que

aux nopces de Peleus & de Thetis (esquelles les celestielles Deesses

eurent la contentieuse question de leurs divines formositez) eust gueres

plus delicates viandes: avecq vins si excellens, que ilz esgaloyent les

nectariennes liqueurs. Apres que le sumptueulx service fut achevé,

commença la presente armonye du doulx son des instrumens, qui en si

meduleuse resonnance armonisoient, que si la eussent estés Orpheus,

Amphion, Thamira, & Dardanus, de tristesse se fussent cruciez, pour ne

sçavoir en leurs musicques icelles approcher: ce pendant que les

chevaliers & Dames se delectoyent a danser: les Roys & princes se

devisoient du duc de Foucquerolles, lequel gisoit en sa chambre

griefvement blessé: parquoy les princes me disoient, lequel d’entre eulx

seroit esleu chef de ceulx de dehors, pour la subsequente journee: puis

a la fin consulterent & delibererent, que se seroit le Roy D’athenes,

lequel ne vouloit accepter la charge: pour ce que la premiere journee

luy avoit esté si infelice, comme d’avoir blessé zelandin. Toutesfois il

fut tellement stimulé qu’il ne peut plus user de reffus. Apres ceste

deliberation faicte fut apportee une riche & superabondante collation de

plusieurs confitures & vins delicieulx: puis apres chascun pour reposer,

en sa chambre se retira. Mais Quezinstra & moy allasmes premier visiter

zelandin, lequel nous feist ung doulx & begnin recueil: & entres aultres

devises nous dist que merveilleusement estoit joyeulx que nostre

commencement a l’art militaire nous estoit tant honnorable, comme on luy

avoit faict ample recit: a quoy Quezinstra fist telle response: Monsieur

si nous avions faict œuvre qui fut digne de louenge, a vous en debvroit

estre l’honneur attribué: car sans vostre faveur ne fussions parvenuz a

recepvoir l’ordre de chevalerie: parquoy vous referons toutes les

sempiternelles graces, que a nostre petit present estat est possible, &

non telles que a la vostre dignité conviennent. En disant ces parolles,

a cause de l’heure tardive, prismes de luy humble congé, & quand nous

fusmes en nostre secrette chambre retirez, Quezinstra se commença a

deviser, & a remercier la vertu divine: laquelle ceste journee, nous

avoit tant favorisé: a ces parolles je feiz briefve response: a

l’occasion que par la vehemence d’amours estoye fort angustié, & par

grand desir attendoye la fin de ceste feste: a ce que peusse peregriner

pour retrouver ma desiree Helisenne. Mon compaignon me voyant ainsi,

imposa silence a son parler, doubtant de me attedier: mais quelque temps

apres que feusmes couchez, les nocturnes tenebres, le silence, les

vapeurs de l’estomach avecq l’inaccoustumee lasseté, tellement mes

sentismens lierent, que tout endormy demeuray.

L’oriental palais de Titon se commençoit desja a ouvrir pour illustrer

tout l’universel, quand nous commenceasmes a appareiller: & en donnant

principe au Matutinal parler, nous transportasmes en la chambre de

Zelandin. Et apres luy avoir donné le bon jour, commença a nous

arraisonner & parler de diversité de propos: & ce pendant survint ung

chevalier, lequel treshonnestement nous salua: puis nous dict,

chevaliers pour vous faire sçavantz de l’occasion de ma venue, debvez

entendre que par le commandement du duc de Fouquerolles, me suis

transmigré vers vous, pour vous prier de par luy, de vouloir assister en

sa chambre, a ce que familierement vous puisse accointer: car vostre

chevaleureuse magnanimité luy a causé si affectueulx desir de vous

cognoistre, que depuis la journee precedente, n’a cessé de s’enquerir de

vous, jusques a ce que par le Duc (lequel l’estoyt venu visiter) il en a

eu certaine science, Et lors Quezinstra respondit, chevalier je vous

certifie que merveilleusement nous tenons obligés au magnanime prince:

puis que par son humaine benignité, desire l’accoinctance de si paoure

chevalier, & qui ne sommes riens au respect de son altitude: & pour ce

n’est raison que tant se humilie vers nous comme de nous prier: mais

peult user sur nous de totalle prerogative & autorité, comme de ceulx

qui nous voulons nommer ses perpetuelz mancipes, & pourra de nous

disposer a son bon plaisir. En disant ces parolles, prismes nostre

chemin vers le domicile du prince, & n’arrestames jusques a ce que en sa

chambre feusmes conduictz, ou le trouvasmes tresmal disposé: toutesfoys

avec grande hylarité de luy feusmes acceptez & receuz: & depuis les

salutations & receptions faictes, non moins prudentement que doulcement

nous interrogua de nostre estat: a quoy subtilement & ingenieusement

respondismes, sans luy manifester l’occasion de noz voyages: & a l’heure

par la subtilité de son esperit il eust certaine evidence que nous

voulions tenir noz affaires occultes & secretes, & pour ce imposa fin a

ce propos, & commença a dire. Nobles chevaliers quelz que vous soyez, de

sempiternelles louenges estes dignes, a l’occasion des incredibles

faictz D’armes, que en la journee d’hier feurent par vous accomplis, &

pour la modeste honnesteté, que je vois resider en voz personnes,

merveilleusement me letifie de vostre honneur & utilité, & bien

desireroie que fortune vous feust autant favorable ceste journee que la

precedente: n’estoit une chose que vous veulx celer, c’est pource que si

par vous est obtenue la victoire, vous pourriés choisir celle des

damoiselles qu’il vous plaira: & a ceste occasion suis agité d’une

timeur excessive craignant que par vous je ne soye frustré d’une

damoyselle fille au Conte de Merlieu, laquelle j’ayme si effusement &

cordialement: que si je estoye possesseur d’autant de tresors que fut

jamais Midas, mieulx aymeroye en estre destitué, que de faillir a mon

esperee premiation. Dictes ces parolles, Quezinstra ainsi luy dict.

Monsieur toute beatitude ou honneur que l’homme reçoit en cest inferieur

monde, il le doibt attribuer au souverain des cieulx, sans vouloir user

de ingratitude, en ne estimant icelluy honneur luy proceder par son

propre merite: & pour ce considerant la felicité, que il pleust a la

supernelle bonté nous donner aide en cueur & en parolle, humblement le

remercie, sans ce que aulcune louenge que l’on pourroit de moy proferer,

me face succumber au laberinthe de presumption, ce que de tout mon

pouoir veulx eviter: & quant a ce dont vous estes si timide, je ne y voy

occasion: car peult estre, que l’eslargiteur de tous biens, a disposé de

aultre que de moy de la victoire de ceste journee gratifier. Mais

encores si ainsi estoit que tant de felicité me fust concedee, que je

peusse retourner vaincqueur, bien je vous asseure que de vostre amye ne

seriez spolié: mais au contraire vous en vouldroye faire vray

possesseur, ce que bien seroit en ma puissance: car je ay entendu que le

vaincqueur en pourra disposer ou en faire present a prince ou chevalier,

tel qu’il luy plaira. Incontinent que Quezinstra eut achevé son propos:

en face joyeuse le duc telle parolle luy dist.

Les angoysses douloureuses qui procedent damours · 第 1 / 10 题