L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en

si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline

bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été

d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la

décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et

garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de

la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme

conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une

blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes,

aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes.

Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre

les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.

Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour

nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de

barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité

innombrable.

Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas

son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes,

portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la

figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard

exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement

net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise

au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol

fiché en terre. En un clin d'oeil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un

réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail

fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'oeil, sont sorties de

leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes

magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au

patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous

sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y

promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus

facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne

devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule

d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois

prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que

plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit

qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la

coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau,

que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on

la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle

on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le

reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus

imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître

d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a

pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence

n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte

qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position;

c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle

n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour

de son crâne.

Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à

l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère

qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous

apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une

jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de

la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les

yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de

quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle

tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse

coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles

qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des

Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds

minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils

ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la

conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui

seraient d'ailleurs fort petits--les Chinoises ayant les extrémités d'une

exquise délicatesse--avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa

plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils

empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de

plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du

membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très

convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que

forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable

couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le

joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum

enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont

nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.

Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire,

faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis

quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle.

Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande

brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très

originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses

cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment

comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage

disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont

refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et

du carmin sur les lèvres.

La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille.

Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle

doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la

pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme,

cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est

peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont

contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a

deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et

la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un

oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection

dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère;

elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux

yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs

de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine

comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire

leur maître en esclavage.

CHAPITRE X

LES OISEAUX PÊCHEURS

Sur un seul pied près de la rive

Le cormoran demeurera,

Aussi longtemps que coulera,

Belle rivière, ton eau vive.

En Chine, le cormoran est l'auxiliaire précieux du pêcheur. Doué d'un oeil

perçant, il distingue facilement le poisson, même à une grande profondeur;

excellent nageur, il plonge et poursuit sa proie avec rapidité et,

fidèlement, dans une de ses pattes, il la rapporte à son maître. Pour le

préserver des tentations de gourmandise, on lui passe au cou un anneau qui

ne lui permet d'avaler que les plus petits poissons.

Le cormoran est admirablement dressé, et remplit son emploi avec

intelligence et dextérité; avec persévérance aussi; car, s'il revient la

patte vide, des coups de gaffe le renvoient au fond de l'eau! On en voit

qui, ayant capturé un poisson trop gros, se font aider par un camarade

pour l'apporter jusqu'au bateau. La pêche jugée suffisante, le maître

allège le cormoran de son collier et lui permet de travailler pour son

propre compte. C'est sa récompense.

CHAPITRE XI

LES CÉRÉMONIES

Les Chinois n'ont pas de dimanches, ils ne connaissent pas les jours de

chômage. Mais ils ont institué un certain nombre de fêtes annuelles.

Celle du premier jour de l'an est la plus importante; on la célèbre dans

tout l'empire par plusieurs jours de repos et de réjouissances; on échange

des visites, des souhaits, des présents. Dés le matin, une foule nombreuse

emplit les rues, les jeunes garçons prennent d'assaut les boutiques des

marchands de friandises; on accroche des banderoles, on tire des pétards

et le soir, tout est illuminé.

Quand ils sont loin de leur pays, les Chinois ne manquent jamais de fêter,

à sa date, le commencement de l'année chinoise. Dans toutes les ambassades

ou légations, les fils du Céleste Empire se réunissent, et fêtent ensemble

la patrie absente.

Voici le compte-rendu d'une de ces cérémonies qui eût lieu, il y a

quelques années, à Paris:

«Hier, samedi, premier jour de la première lune de la trente et unième

année du règne de l'empereur Kouan-Su, une animation joyeuse régnait à la

légation de Chine, où les Célestes fêtaient la nouvelle année Chinoise.

«Dès la veille, les étudiants, éparpillés dans les écoles de banlieue

et de province, prenaient le train pour Paris, et, aussitôt arrivés,

échangeaient des visites et des présents, se donnaient rendez-vous le

lendemain matin à la légation, dans ce petit coin de Paris, où flotte

l'étendard jaune, sur lequel se cambre le Dragon Impérial, et qui est en

ce moment terre chinoise.

«C'est au No. 57 de la rue de Babylone, qu'est situé l'hôtel de la

légation. Un magnifique pavillon chinois, acheté jadis à une exposition

universelle, flanque l'habitation, et c'est, sans doute, sa silhouette à

la fois imprévue et familière qui a décidé le ministre à se fixer là.

«Les toits relevés en pointes d'ailes, les parois sculptées, les lions

chimériques ont retrouvé leur raison d'être et formaient un décor tout à

fait superbe et harmonieux aux costumes de cérémonie--damas et satins,

riches fourrures, chapeaux globuleux ornés de glands rouges--des visiteurs

qui montaient hier matin le perron de l'hôtel.

«À neuf heures et demi, ils étaient tous réunis dans le grand salon, où

ils formaient des groupes chatoyants. Un certain nombre d'entre eux,

cependant, qui ont adopté le costume européen pour circuler plus à

l'aise dans nos villes, se dissimulaient derrière les autres, un peu

honteux de leur triste déguisement, qui ne les avantage pas du tout, il

faut l'avouer.

«À dix heures, Son Exc. Soueng-Pao-Ki, accompagné de ses secrétaires,

fit son entrée, et la cérémonie officielle commença.

Sur une table, placée devant la cheminée et recouverte d'une draperie de

satin jaune à dragons brodés, étaient posées les tablettes de l'Empereur

et de l'Impératrice douairière. Devant elles, un brûle-parfum de bronze à

demi plein de braise-ardente, sur laquelle on jeta de la poudre de santal.

«Tandis que la fumée odorante monte et tournoie, le ministre d'abord,

puis tous les assistants, par rang de grade, dans le plus grand ordre,

et le plus respectueux silence, viennent rendre hommage aux souverains,

personnifiés par les tablettes sur lesquelles leurs noms sont inscrits.

Cet hommage consiste à exécuter le solennel salut appelé 'ko-tao,' qui

exige que l'on approche par trois fois le front du sol.

«Quand les saluts furent terminés, on servit le thé, et, après échange

de nombreux compliments, souhaits et congratulations, le ministre congédia

ses hôtes qu'il invita pour le soir à un banquet.

«Les dames chinoises n'assistaient pas à la réception; mais au premier

étage de l'hôtel, elles recevaient de leur côté, en belles robes de

brocard pourpre, et accomplissaient aussi la cérémonie rituelle.

«Le soir, elles n'étaient pas non plus présentes au dîner, qui

réunissait cinquante-deux convives, tous Chinois.

«Le ministre, présidant la table d'honneur, avait à sa droite

M. Tsien, premier secrétaire à la légation de Pétersbourg, qui est en ce

moment à Paris avec Mme. Tsien, une grande lettrée et une poétesse

exquise; à sa gauche, M. Ouen-Pou, le doyen des secrétaires à Paris;

puis, par ordre hiérarchique, étaient placés tous les convives.

«Le ministre a donné à ses invités le régal d'un menu purement

chinois. Pas de nids d'hirondelles, pourtant, et cela pour une raison

assez amusante: on a apporté de Chine les nids tels qu'on les trouve et

des plumes de l'oiseau de mer adhérent encore, par endroits, à la

précieuse gélatine. En nettoyer une assez grande quantité pour préparer

le potage de cinquante-deux personnes, cela aurait exigé le travail de

dix cuisiniers pendant plusieurs jours!...

«Voici le menu du dîner:

Potage aux oreilles de Boudha

(Ce sont des morceaux de pâte moulée et cuits avec des

champignons dans du bouillon de poulet)

Ailerons de requin au Chio-Yo

Carpe à l'huile de ricin

Jambon fumé du Tché-Tchouen au sucre candi

Oloturies (Limaces bleues de mer)

Poulets désossés rôtis

sans compter d'innombrables petits plats, des gâteaux farcis et des fruits

étranges. Comme boisson le tiède vin de riz, le mei-koué-lou--eau de vie

parfumée de roses--et le thé du Dragon noir, cueilli à Canton.

«Mais le vin, si capiteux qu'il soit, ne monte pas à la tête de

ces convives qui, pour la plupart, sont de tout jeunes hommes; aucun

laisser-aller, pas de gaieté bruyante, la tenue sérieuse et digne

qu'impose la présence du Ministre; pas de toast, pas de cris; mais une

émotion discrète et forte, la pensée de la famille absente, si lointaine;

le sentiment de solidarité qui les réunit tous là, comme en un faisceau;

seuls, au milieu de cette civilisation qui les séduit et les effare, qui

leur découvre des horizons inconnus et leur fait rêver, pour leur patrie,

des destinées nouvelles.

LÉGENDES ET CONTES

I

L'ABEILLE BLEUE

Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le

jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire,

lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:

--Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...

Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.

Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille,

qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel.

Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.

--Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air

d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de

m'ouvrir votre porte?

--Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant

d'écarter les battants de laque rouge.

L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans

le pavillon.

--Fermez, dit-elle, fermez bien.

Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu

la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu

de la chambre, souriait maintenant en le regardant.

Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que

son coeur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était

impossible de parler.

Elle souriait toujours, en le regardant.

--Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce,

mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas

beaucoup de place.

Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie

qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle

s'endormit.

Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint,

fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la

nuit.

Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut

à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.

--Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie

de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson,

vous absorberiez mon âme.

--J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose

pas vous chanter ma chanson.

Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:

--Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi

très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque

vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire

entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.

--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,

et chanta:

Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.

Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.

Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin

la broderie de mes souliers

Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.

Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;

pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment

tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le coeur.

La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda

avec inquiétude au dehors.

Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.

--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or

tout ému.

Elle répondit en essayant de sourire.

«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,

et ne suis-je pas un esprit?

Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.

--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.

--Pourquoi? Pourquoi?

--Sentez comme mon coeur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du

pressentiment.

--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié

est finie.

Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les

autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.

Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en

arrière.

--Mon coeur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un

peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.

Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui

ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout

à coup elle disparut.

Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:

«Au secours.»

Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous

côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla

qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.

Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,

grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses

pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux

encore.

Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre

s'enfuyait.

Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.

Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.

Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur

éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac

d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,

elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:

«Merci!»

Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre

ouverte, elle s'envola sans retour...

II

LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS

Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande soeur?... Mes

pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.

--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.

--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.

Ta soeur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.

--Je vais aller jusqu'au tournant de la route...

L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:

--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!

grand'mère! elle est folle!

L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la

vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque

aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes

dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par

trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient

éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans

laisser le temps à son coeur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et

penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix

entrecoupée:

--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir

même une audience du vice-roi...

--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.

--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.

Elle s'enfuit et de loin cria encore:

--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.

--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait

tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.

Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.

Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la

province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances,

couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de

pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle

était suspendu un gong énorme au métal étincelant.

Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec

une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore

qui flamboyait au soleil couchant.

Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de

l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait

jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du

bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes

s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se

rendait coupable d'une telle chose.

À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait

à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de

justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la

curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.

C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des

cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,

et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence

auguste.

--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte

de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il

referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma

justice?

--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux

humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la

force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas

ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois

lui rendre.

--À moi? Qu'est-ce que tu dis?...

--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et

je sais des choses que je ne devrais pas savoir.

--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,

voyons ces choses.

Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix

haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:

En chine: Merveilleuses histoires · 第 3 / 4 段