--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je

suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de

coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et

je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que

des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un

était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre

un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le

vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour

qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils

frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt

elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,

s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez

effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du

front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:

«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission

importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,

en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est

demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible

de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur

l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte

relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous

pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au

fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas

la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique

au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se

précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas

défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;

car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût

guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre

vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,

poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je

descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre

fils, afin que je le sauve.

Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.

--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez

singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne

t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.

On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le

palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.

En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait

si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre

suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle

s'agitait comme une bête vivante.

Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on

courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi

la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et,

rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.

Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui

arpentait la salle fébrilement.

--Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager

de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus

précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans

une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?

Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et

l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et

confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta

à mesure.

--Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne

sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.

--Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le

cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route,

sauve mon fils!...

Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé

par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les

forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la

jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de

courage.

Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre

d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique

qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car

ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient

joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort

brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur

l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de

lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait

presque à son adversaire.

La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines

du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon

lui-même.

Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord

de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite

jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau

n'atteignait pas encore.

Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du

voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui

sur la mer. Jade Pur se sentait le coeur serré à l'idée de s'éloigner

de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle

embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris

et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant,

et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais.

Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir?

En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort:

une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait

rapportée...

Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!

Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au

soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant

que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui

révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.

Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang.

La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la

montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement

appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la

jonque s'éloigna du rivage.

Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à

la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.

La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les

lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui

contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.

Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la

contemplation de la nature.

Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige

de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt

dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle

s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.

--Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus

aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix

qu'il recèle est très lointaine et confuse.

--Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous

perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en

exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?

Jade Pur rougit mais ne répondit pas.

--Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.

Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec

précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en

cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté

bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un

homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air

tendre.

--Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces

gens-là.

--N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...

Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée,

la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un

grondement sourd.

Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et

ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu

un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face

horrible proférait des malédictions.

Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:

--C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville

Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux

des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces

bruyants joueurs.

Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard

les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et

coururent longtemps sans s'arrêter.

Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes

garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que

l'on entendait toutes leurs paroles.

--Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.

--Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du

Dragon chinois a touché notre île?

--Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret

d'or.

Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux

pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.

Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait

la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade

Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains

quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une

voix harmonieuse:

--Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret

qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une

vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de

Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te

donnera la relique.

En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc

et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la

conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume

magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur

d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena

jusqu'au fond de la grotte.

La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de

nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait.

Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et

il lui sembla qu'elle montait au ciel.

La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son

coeur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.

--Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme

chérie, dit-il.

Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui

se cabre et part au galop.

Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une

autre direction.

Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la

poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son

cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la

jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars,

couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.

FIN DE LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE, PAR JEAN AICARD

CHAPITRES

I. ANTIQUITÉ DE LA CHINE

II. LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE

III. L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS

IV. LA MUSIQUE

V. LA POÉSIE

VI. L'ART DRAMATIQUE

VII. § I. LA MAISON;

§ II. LE THÉ

VIII. LE MOBILIER

IX. LES COSTUMES

X. LES OISEAUX PÊCHEURS

XI. LES CÉRÉMONIES

LÉGENDES ET CONTES:

I. L'ABEILLE BLEUE;

II. LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS

FIN de la Table des Matières

LES ARTS GRAPHIQUES, IMPRIMEURS-ÉDITEURS, VINCENNES

LE LIVRE EN COULEURS

COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE

Reliés et ornés de nombreuses planches artistiques en couleurs

«LES BEAUX VOYAGES»

EN CHINE

AU JAPON

LE MAROC

LA RUSSIE

AUX INDES

INDO-CHINE

ÉGYPTE

ESPAGNE

«CONTES ET NOUVELLES»

LA CASE DE L'ONCLE TOM (en 2 volumes)

LA GUERRE AUX FAUVES

LES PETITS AVENTURIERS EN AMÉRIQUE

ÉRIC

VOYAGES DE GULLIVER (en 2 volumes)

ROMANS DU FOND DE LA MER

UN TOUR EN MÉLANÉSIE

FIN

En chine: Merveilleuses histoires · 第 4 / 4 段