des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand
tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse
de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La
Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des
Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les
évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau
avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches,
est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des
comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un
petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en
scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut
bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que
l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
CHAPITRE VII
LA MAISON
Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement
au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments
séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On
construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases
en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces,
hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée:
la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les
tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les
pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis
les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et
qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres
tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent
sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits
dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements
sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles
entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes
ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de
la maison.
Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après
avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui
encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère
balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve
dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et
semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure
vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez
adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au
fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et
dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout
autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de
politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection
vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira
aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous
demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre
glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est
assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où
s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le
placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans
lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise
très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois
sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond
rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même
décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux
les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se
déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc
d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés
d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le
fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits
traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large
tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les
tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol;
des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière
extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont
rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports
magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en
métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune,
et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les
griffes d'un chien fantastique.
Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de
très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches
qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce
terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on
nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les
Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art
de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve
ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier
d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup
plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de
ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette
architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle
était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La
forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui
s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux,
n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple
et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des
premiers pasteurs?
Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise:
des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus
aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété
d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté
incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre;
le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier
odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le
goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont
la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et
par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux
femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les
jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses
rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
LE THÉ
De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en
Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes
blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces,
entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le
cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses
feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la
fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent;
le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites
perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou,
grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces
différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des
plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige,
Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous;
ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place
les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la
recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de
vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois
pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir
d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré
qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt
dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi,
l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en
abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et
ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans
précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les
cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On
peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce
tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à
Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages:
Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine
Ton trône est donc placé sur la double colline!
On sait dans l'Occident, que malgré mes travers,
J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
...................................................
Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris
Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
CHAPITRE VIII
LE MOBILIER
Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des
rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très
célèbre de Long-Sing-Kong.
Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois
d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis
communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent
le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour,
comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil
ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des
parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade
et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur
des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à
soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon
avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient
entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule;
ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets
doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les
ablutions matinales, et le déjeuner.
À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents,
d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait
indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits
groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette
hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte,
qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même
mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège
civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel
notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une
marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule
enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des
musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau
charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange
doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable
meuble.
Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à
côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se
refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse
lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une
ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de
légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures
évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou
levers de soleil.
Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes
buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux
fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple;
des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des
chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois
Song-Sing-Kong.
King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont
d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui,
tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt
l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il
est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les
colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages
hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de
petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place
là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après
avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le
creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se
lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu
déjà, il a été payé cinq mille francs.
Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un
fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur
d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations.
Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée
d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs;
l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les
marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire;
de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier
est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le
siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec
le rouge éclatant des boiseries.
Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et
noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la
matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble
aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées
de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que
ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation
foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre,
s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des
nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en
voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner
une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés,
encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des
écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les
insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges
et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant
de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore
devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois
sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des
oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux
plumage.
CHAPITRE IX
LES COSTUMES
Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son
palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage
dans toutes les classes sociales de l'Empire.
Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si
bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une
idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en
mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils
ont été faits.
Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en
connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les
rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des
mulets, des ânes ou même des chiens.
Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre
sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manoeuvrerait aisément
ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se
dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails,
maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les
étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et
sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux
se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les
ébénistes de Ning-po ou de Canton.
Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de
porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à
notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure
pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le
bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être
point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon,
c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule
rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui
que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le
plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons
complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en
présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine
un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de
diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien
cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin
noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont
beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de
cheval, ce qui est très grand genre.
Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui
sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la
lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve,
à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes
fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci
est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa
calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard
ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis
un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille
pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est
admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous
le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions
tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur
hiérarchiquement.
Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie
civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine
portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen),
le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et
l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le
globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne
aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de
troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque,
l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le
tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le
fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le
plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est
désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée
sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les
kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par
un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral,
laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un
rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du
huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la
caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au
bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au
morse figuré sur le pectoral.
Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins
civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble
indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la
bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre.
En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur
le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans
doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans
les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est
d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle
hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les
examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.
Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du
mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il
porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe
descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges
manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur
laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un
gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe,
soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses
chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de
soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un
arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents,
éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que
nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie;
son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces
mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir,
qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent.
Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à
la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne
connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils
emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en
cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du
tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.