Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus min

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de France (BnF/Gallica)

LES BEAUX VOYAGES

EN CHINE

(MERVEILLEUSES HISTOIRES)

PAR

JUDITH GAUTHIER

de l'Académie Goncourt

ILLUSTRÉ DE 12 PLANCHES EN COULEURS ET D'UNE CARTE

LES ARTS GRAPHIQUES, ÉDITEURS

3, RUE DIDEROT, VINCENNES

1911

PRÉFACE

par JEAN AICARD,

de l'Académie Française

«FAIRE un beau voyage,» quelle émotion soulevaient ces simples mots dans

notre coeur d'enfant! Quel trouble délicieux ils y éveillent encore!

Espérer, c'est vivre. Nous ne vivons vraiment que par l'attente d'on ne

sait quoi d'heureux qui va probablement nous arriver tout à l'heure...

ce soir... demain... ou l'année prochaine. Alors, n'est-ce pas? tout

sera changé; les conditions de notre vie seront transformées; nous

aurons vaincu telle ou telle difficulté; triomphé de l'obstacle qui

s'oppose à notre bonheur, à la réalisation de nos désirs d'ambition ou

d'amour. L'enfance, puis l'adolescence, se passent ainsi à appeler

l'avenir inconnu, à le rêver resplendissant de couleurs magiques. Être

jeune, c'est espérer, sans motif raisonné, malgré soi, à

l'infini--c'est-à-dire voyager en esprit vers des horizons toujours

nouveaux--courir allègrement au-devant de toutes les joies.

La plupart des hommes, rivés aux mêmes lieux par la nécessité, s'habituent

à ne plus rien attendre. Ils ont appris plus ou moins vite que demain

sera pour eux tout semblable à hier; la ville ou le village ou les champs

qu'ils habitent ne leur apprendront jamais rien de plus que ce qu'ils

savent.

... Dès qu'ils en sont sûrs, c'est qu'ils ont vieilli, vraiment vieilli,

--de la mauvaise manière; mais, même alors, il arrive que ces mots

enchantés, «faire un beau voyage,» raniment en eux la force d'espérer,

de rêver, de vouloir et d'agir. L'illusion féconde, dont parle le

poète, rentre dans leur coeur. Et dès qu'ils se mettent en route, ils

se persuadent qu'à chaque détour du chemin ils vont, comme le héros de

Cervantès, voir apparaître l'Aventure, la chose nouvelle, l'évènement,

le spectacle imprévus, ce je ne sais quoi d'étrangement exquis que les

sédentaires (ils le croient du moins) ne sauraient rencontrer.

Et c'est là proprement le charme du voyage; il est dans le renouvellement

indéfini de notre faculté d'attendre avec joie. Voyager c'est espérer;

voilà pourquoi le voyage est parfois un remède efficace aux grands

chagrins. Il nous force à espérer encore. Un désir de voyage est

essentiellement un désir de nouveau et d'amusant, d'inédit, de romanesque

ou de féerique--en tous cas, de non-encore-vu.

L'avènement de l'exotisme en littérature a été un rajeunissement.

Le personnage de Robinson Crusoë incarne le voyage même, et il semble bien

que jamais livre n'obtint succès plus grand et plus durable.

L'apparition de Paul et Virginie fut un enchantement. C'étaient Adam et

Ève tout enfants, dans un Éden tout nouveau. Le voyage avait rajeuni

l'innocence et l'amour même.

La curiosité et l'espoir se sentirent vivifiés avec Chateaubriand, puis

avec Pierre Loti.

Nous autres, écoliers du XIXe siècle, n'avons-nous pas lu un moment, avec

avidité, derrière un rempart de dictionnaires, de médiocres histoires de

chasses en Amérique, d'Apaches et de Comanches--et sans images. Quant à la

vraie géographie, à l'ethnographie scientifiques, avant les reclus, elles

se présentaient à nous sans ornement, sans pittoresque, sans couleur--dans

des livres un peu ennuyeux et qui, en effet, nous rebutaient souvent.

On a compris aujourd'hui que les livres «d'instruction» destinés aux

enfants doivent s'adresser à leur sensibilité, se faire aimer d'eux,

exciter en eux «l'espérance,» la bonne curiosité, c'est-à-dire la joie

de vivre.

Les éditeurs des «Arts Graphiques» ont le projet de publier des ouvrages

dont les illustrations, vivantes et colorées, documents précis, seront à

la fois destinés aux jeunes écoliers et aux hommes, ouvrages d'éducation

et d'amusement pour les uns, albums de souvenirs pour les autres.

Les six premiers volumes sont consacrés à l'Espagne, au Maroc, à l'Égypte,

aux Indes, à la Chine et au Japon.

On n'attend pas ici une critique de textes, dus:

à Monsieur Fridel, Bibliothécaire du Musée Pédagogique, Ancien Chef de

Cabinet de Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique, auteur du

volume sur l'Espagne;

à Monsieur le Commandant Haillot, détaché à Casablanca, collaborateur

au _Figaro_, auteur du volume sur le Maroc;

à Monsieur Jean Bayet, docteur en droit, auteur du volume sur

l'Égypte;

à Monsieur le Capitaine Marcel Pionnier (capitaine Baudesson), Chargé

de Missions par le Gouvernement, auteur du volume sur les Indes;

et enfin à Madame Judith Gautier, Membre de l'Académie Concourt, auteur

des volumes sur la Chine et le Japon.

On trouvera, parmi les signataires des six volumes qui suivront, des noms

des plus connus.

Avec de tels noms d'auteurs, l'ensemble de ces ouvrages se présente

assez heureusement de soi-même au grand public; mais ce qu'on peut tout

particulièrement lui signaler, c'est l'intérêt que présentent les jolies

planches en couleurs dont ces livres sont enrichis. La valeur documentaire

positive en fait le premier mérite; il est décuplé, pour la plupart de ces

planches, par l'attrait que leur donne le ton à la fois juste et aimable

des coloris.

J'imagine que beaucoup de ces illustrations sont des photographies en

couleurs prises directement; tels autres sont des aquarelles, assurément

exécutées d'après nature; et toutes ces images sont des «portraits de

pays» ressemblants et vivants.

Commenté par de pareilles images, le texte parlera aux yeux des enfants,

fixera leur attention; et, après les avoir vues, ils n'oublieront plus le

pays où ils croiront avoir réellement voyagé.

En chaque série se résument les caractères généraux, très différents--des

grandes contrées qu'elles mettent sous nos yeux.

J'ouvre, au hasard, l'une d'elles: voici un «Bazar à Marrakech»; la

disposition des boutiques sous le toit de poutres qui, çà et là, laisse

par un trou, voir l'éclat du ciel, voilà qui attire invinciblement

ma curiosité et la retient; puis c'est l'allure des passants qui la

sollicitera; puis la qualité de l'ombre lumineuse qui règne sous ce

«couvert»; et j'ai tout revu du Maroc, si je l'ai visité autrefois;

j'en ai tout vu et appris, si je ne le connaissais pas.

Bien plus parlant encore m'apparaît ce maigre personnage de bonze noir, le

«Porteur de dépêches,» qui, son bâton horizontal sur le dos, à la hauteur

des épaules, les coudes en arrière, les mains comme accrochées et pendues

aux extrémités de sa matraque, d'un pas large et fatigué, chemine dans

le crépuscule--sur le ciel vert et jaune, se détachent là-bas, le profil

d'une habitation mauresque et les silhouettes de deux bédouines...

Cet étique fantôme, c'est le facteur de là-bas, le porteur de rêves,

d'espérances, de déceptions aussi, l'incarnation même du voyage.

Dans «l'Égypte» on remarquera plus particulièrement les «Arabes du

désert.» Cette page donne l'idée exacte d'une course de chameaux comme

j'en ai pu voir moi-même, non pas en Égypte, mais en Tunisie.

Et quoi de plus amusant, pour des yeux d'écolier, que «l'École d'enfants

dans la Mosquée du Sultan Kelaun,» les bambins assis à terre, leurs

babouches à côté d'eux--le maître «assis en tailleur» dans sa grande

chaise ajourée!

Certes, la photographie, de nos jours, nous présente partout et à toute

heure des documents aussi précis, mais non pas avec cette variété et cette

gaîté de couleurs, qui, pour les petits et les grands, est un attrait des

plus vifs... qu'on se rappelle l'influence de l'ancienne et naïve imagerie

d'Épinal sur nos cerveaux enfantins. Heureux les enfants d'aujourd'hui!

Comment, avec des mots, à moins d'être Pierre Loti, donnerez-vous au

lecteur l'idée de ce que peut être un prince hindou, un maharadja en grand

costume? Et que vous en dirait la photographie sans la couleur? Comment

saurez-vous que l'éléphant qui porte ce prince est vêtu d'un brocart d'or?

que le char sans roue, le trône qu'on voit sur le dos de l'énorme animal

est, comme le prince, un ruissellement de dorure? L'image coloriée peut

seule le dire; à elle seule elle est un conte féerique; et voilà une

façon gaie d'apprendre aux bambins ce qu'est un maharadja et dans quelles

somptuosités il parade parfois, sous un parasol d'or, et sur un éléphant

recouvert d'or flamboyant et de pierreries rutilantes.

Le texte des deux volumes sur la Chine et le Japon a été demandé à Madame

Judith Gautier.

Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine «qui a inventé

tout ou presque tout, à une époque des plus reculées. Il y a quatre mille

ans les chinois se servaient déjà de boussoles. Bien des siècles avant

Gutenberg, ils avaient inventé l'imprimerie, ils gravaient des livres

qu'ils tiraient en nombre illimité. Ils ont inventé la soie, il y a 4500

ans. Ils ont même inventé la poudre: il y a neuf siècles, ils en emplirent

des globes de fer qu'ils lançaient à l'aide de tubes: c'était presque des

obus.»

Madame Judith Gautier nous parlera des moeurs, des usages, de la poésie de

ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer

les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables,

lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les

citoyens pauvres et honnêtes.

Dans le volume sur la Chine, je vous signale la planche où sont

représentés «Les cormorans pêcheurs.» Elle est, par elle-même, des

plus explicatives. D'un coup d'oeil, on apprend, sur cette pêche, et

d'inoubliable manière--ce qu'il en faut savoir, c'est-à-dire la forme et

les attitudes des oiseaux pêcheurs, la structure du radeau qui les conduit

à leur besogne, la façon dont ils portent le collier qui s'oppose à

l'ingurgitation de la proie.

«En loge pour les degrés de mandarin...» Imagineriez-vous la façon dont

peuvent être disposées ces loges?--Et ce moulin à eau mû par des hommes,

l'imagineriez-vous? Non. La plus habile description ne nous présente

jamais que successivement les lignes d'un tableau qu'ici vous embrassez

et comprenez d'un seul coup d'oeil.

La leçon d'écriture japonaise, la fête des drapeaux, le marchand de

poupées, les enfants jouant à la toupie, autant de spectacles topiques

dont rien, sinon l'image arrivant au secours de la parole, ne peut évoquer

la physionomie et le mouvement exacts, caractéristiques, la colorisation

expressive.

Lorsque cette série de douze beaux voyages s'achèvera par un voyage en

Alsace-Lorraine signé d'un nom aimé et respecté, elle aura vraiment une

signification éducatrice complète. Après avoir fait aimer aux esprits les

moins aventureux le voyage d'agrément ou l'utile voyage d'exploration et

de colonisation, elle affirmera que notre patrie aussi est belle--et

semble plus belle encore, lorsqu'on la compare.

N'oublions pas que, parce qu'elle est belle et riche, la patrie française

est, pour d'autres hommes, un objet de rêve et parfois de mauvaise envie.

Un des fruits les plus savoureux des beaux voyages est l'estime nouvelle,

l'amour renouvelé qu'ils nous inspirent à l'heure du retour, pour les

mérites, pour les beautés de la terre française, pour «l'enchantement du

ciel de France.»

Dès que le Français s'est éloigné un temps de notre mère-patrie,

il s'aperçoit mieux que jamais qu'elle a des vertus et des charmes

incomparables. Plus qu'ailleurs, en France, l'homme trouve sécurité et

liberté, on ne sait quelle façon d'aimer les autres hommes, que tout

l'univers connaît bien--et qui fait dire quelquefois aux gitanes, ces

sans-patrie: «C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins

malheureux.»

Ceci est le mot authentique d'un bohémien dont le voyage fut la vie même.

JEAN AICARD

Saint-Raphaël,

Août 1911

[Illustration: CARTE DE LA CHINE][1]

[Note 1: La carte de la Chine est reproduite dans l'édition HTML du

présent projet.]

EN CHINE

CHAPITRE I

ANTIQUITÉ DE LA CHINE

La Chine est une des plus vénérables aïeules du Monde et de la

civilisation. Elle nous offre cet exemple--unique dans l'histoire de

la terre--d'un peuple qui, depuis la plus lointaine antiquité, s'est

développé sans interruption, jusqu'aux temps modernes toujours semblable

à lui-même sans se mêler, sans se diviser à travers les siècles, les

invasions, les conquêtes, car il a toujours su s'assimiler le vainqueur.

À peine modifié dans son langage et son écriture, ce peuple est

aujourd'hui ce qu'il était plus de VIII siècles avant la naissance de la

civilisation grecque.

L'Égypte, Babylone, l'Indoustan, la Grèce, Rome, toutes ces splendeurs se

sont éteintes, seule la Chine a traversé les âges, d'un cours égal, sans

s'amoindrir comme un beau fleuve intarissable.

Les commencements de la Chine s'enfoncent en de tels lointains, qu'il est

impossible de les fixer avec certitude, mais à partir d'un certain point,

rien n'est plus certain ni mieux prouvé que son antiquité: rien de plus

sûr que ses annales. Près de trois mille ans avant notre ère, elle avait

déjà un passé, car c'est alors que fut fondé «le Tribunal pour écrire

l'histoire.» Ce tribunal n'a jamais cessé ses travaux, et fonctionne

encore aujourd'hui. Son histoire est très véridique--car l'impartialité de

ses historiens est assurée par un procédé infaillible: plusieurs lettrés,

attachés au palais impérial, écrivent chaque jour, sans se concerter et en

secret, sur des feuilles volantes, toutes les actions de l'empereur, et

toutes les nouvelles qu'on leur rapporte et qu'ils peuvent contrôler. Le

soir, ils jettent leurs écrits dans un grand coffre scellé, percé d'une

fente comme une tirelire. Jamais on n'ouvre le coffre du vivant de la

famille régnante qui pourrait avoir intérêt à falsifier la vérité. Plus

tard, on confronte les écrits, et on rédige les annales.

On a coutume de dire que les Chinois ont tout inventé, tout, ou presque

tout.

Quand on fouille un peu dans leur histoire, on marche de surprise en

surprise.

Il y a quatre mille cinq cents ans, ils connaissaient la boussole, et s'en

servaient pour se diriger sur terre, car en ces temps, il n'y avait pas de

route, et les quelques chemins tracés n'allaient pas bien loin.

C'était en des chars très ornés que se cachait «le mystérieux esprit qui

désigne le Sud.» Le Sud et non le Nord, mais n'est-ce pas la même chose?

Le prolongement de l'aiguille aimantée vers le pôle opposé. Les Chinois ne

se sont intéressés qu'à la direction qu'il leur était utile de connaître

et que désignait le signe indicatif placé à l'extrémité sud de l'aiguille.

Les Chinois ont inventé l'imprimerie, sinon par les caractères mobiles,

du moins en gravant des livres qu'ils pouvaient tirer à des exemplaires

illimités et cela, des siècles avant Gutenberg. Ils ont inventé la soie,

il y a quatre mille cinq cent ans. L'Impératrice Youen-Fi, alors régnante,

sortit un jour en grande pompe de son palais, et alla planter de sa main

dans un des temples de la capitale un jeune mûrier, puis elle enseigna la

culture et l'élevage des vers à soie. Les Chinois reconnaissants ont

déifié Youen-Fi, et lui rendent hommage encore aujourd'hui.

On ne peut pas dire des Chinois, «qu'ils n'ont pas inventé la poudre» car

ils l'ont inventée. Au siège de la ville Lian-Lian, il y a neuf siècles,

ils en emplirent des globes de fer qui éclataient, et qu'ils lançaient à

l'aide de tubes: les obus, ou à peu près.

Mais on n'a pas cherché à perfectionner et à répandre l'art de

s'entre-détruire. Le peuple qui, cinq cents ans avant le Christianisme,

a proclamé que tous les hommes sont frères, ne pouvait penser qu'à se

défendre. Sitôt l'ordre rétabli, on fondait les armes pour en faire

des instruments d'agriculture, on licenciait l'armée pour rendre les

travailleurs à la terre et le terrible engin n'avait plus que des fracas

joyeux sous la forme de ravissants feux d'artifice...

La porcelaine, elle aussi, est originaire de Chine, la célèbre fabrique de

King-te-Tchin existe toujours; elle est située dans la vallée de Fo-Liang

sur une petite rivière nommée Tchang. C'est là que l'on garde depuis huit

siècles les précieux secrets de sa fabrication.

Trois mille fourneaux brûlent dans la ville, sans s'éteindre jamais. Un

million d'ouvriers travaillent continuellement, tout le monde vit de la

grande fabrique. Les enfants et les vieillards arrosent le Kaolin, les

aveugles broient les couleurs.

Le soir, de loin, il semble qu'un immense incendie flamboie dans la

vallée, et le passant attardé, qui chemine sur les côteaux, croit voir

voltiger dans les flammes le poussah de la porcelaine, celui qui,

autrefois ouvrier de King-te-Tchin n'ayant pu réussir un modèle proposé

par l'empereur, se précipita dans la fournaise et s'y transforma en un

vase merveilleux qui avait «la couleur du ciel après la pluie, la clarté

d'un miroir, la finesse d'une feuille de bambou et la résonnance d'un

gong.»

L'opulente ville de Fou-Tchéou, seule, fait une concurrence sérieuse à

King-te-Tchin. On y fabrique en grand de faux antiques, dont on trafique

ouvertement, on reproduit les genres de toutes les époques: les craquelés

de Ko-Yao le frère ainé, les truites de la Belle Chou, qui vivait sous

les Song, les fonds grenats et veinés de rouge de l'époque des Ming, la

porcelaine bleue des Tsin, la verte des Soui, les fonds blancs du VIIe

siècle, les bleus célestes du Xe, les gris clair et les blancs de lune.

Les Chinois fabriquèrent même les allumettes chimiques, mais ils ne

s'en servirent guère, préférant l'antique briquet, car, et c'est là

une particularité très singulière, les Chinois n'attachent pas beaucoup

d'importance à la plupart de leurs inventions, ils s'en amusent quelque

temps comme d'une curiosité, mais cherchent bien rarement à exploiter la

trouvaille et à en tirer parti.

Bien des siècles avant Pascal, ils ont imaginé et mis en usage un véhicule

portant sur une seule roue. La brouette chinoise a, il est vrai, un aspect

assez différent de la nôtre, bien qu'elle ait le même principe. La roue

assez grande la partage en deux compartiments, sur lesquels doivent

s'empiler les marchandises à transporter. Quelquefois, le possesseur de la

brouette prend un, voire deux passagers. S'il y en a un seul, il met ses

bagages de l'autre côté de la roue, pour faire contre-poids. S'ils sont

deux, ils se font équilibre.

À Shanghai, il y a des brouettes, dont les compartiments très allongés,

peuvent recevoir jusqu'à dix passagers. Lorsque le vent est favorable, on

ajoute une voile à l'équipage, dont l'allure devient alors presque rapide.

Pour ne pas trop fatiguer ses bras, le conducteur croise sur son dos deux

courroies qui sont assujetties à la brouette.

CHAPITRE II

LE LANGAGE ET L'ÉCRITURE

Si un contemporain de l'empereur Yao, qui régnait plus de deux mille ans

avant notre ère, pouvait soulever la poussière de son tombeau et prêter

l'oreille aux bruits du Monde, il comprendrait encore les paroles qui

vibrent sur les lèvres du Chinois d'aujourd'hui et pourrait lire les

caractères tracés par leur pinceau.

Le langage des Chinois est un des plus anciens du Monde et le seul qui,

depuis des temps presque fabuleux, soit encore vivant, tandis que le

Sanscrit, l'Hébreu, le Zind, le Copte, sont devenus des langues mortes,

retrouvées et conservées seulement par les efforts des savants, tandis que

l'on parle et l'on écrit le Chinois presque comme on le parlait dans les

premiers âges du monde. Cette prodigieuse ancienneté est sans doute ce qui

explique la conformation restreinte et rudimentaire de la langue parlée.

Au lieu d'user des sons et articulations qui forment les autres langues,

le Chinois s'en est tenu aux monosyllabes, et cela dénonce bien les

premiers balbutiements de l'humanité.

Les monosyllabes qui composent la langue Chinoise sont à peu près au

nombre de six cents, dont la plupart ne sont encore que les mêmes sons

prononcés autrement, d'après les cinq intonations: le ton uni, le ton bas,

le ton ascendant, le ton descendant, le ton élevé. Mais ces nuances sont

très difficiles à savoir pour d'autres que l'oreille exercée d'un Chinois.

Chaque monosyllabe sert à nommer un grand nombre de mots différents, et il

serait impossible de se comprendre, si par un mécanisme particulier, les

chinois n'alliaient pas ces sons deux à deux, trois à trois, ce qui forme

en réalité l'équivalent de nos mots polysyllabiques.

Si les mots du langage sont d'une simplicité primitive, l'écriture, par

contre, est devenue peu à peu horriblement compliquée.

L'écriture chinoise n'est pas composée de lettres, mais formée de signes

qui, dans le principe, étaient des dessins rudimentaires[2]:

le soleil, la montagne, la lune, l'arbre, l'enfant,

qui devinrent:

ji chan no chon tsin

[Note 2: Ces signes et dessins sont reproduits dans l'édition HTML du

présent projet.]

Puis ces signes se multiplièrent, se combinant entre eux à l'infini,

se compliquant, jusqu'à former une armée d'au moins quarante mille

caractères.

Plus de quatre cents millions d'hommes se servent de cette écriture, la

plus difficile qui soit au monde. La Chine, le Japon, la Corée, l'Annam,

la Cochinchine, tout en les prononçant d'une façon différente, font usage

de ces caractères.

Il existe en Chine au moins dix-huit dialectes de la langue parlée, tous

assez différents les uns des autres pour que ceux qui les parlent ne se

comprennent pas entre eux. Cela ajoute encore un écueil à l'étude du

Chinois, déjà d'une si extrême difficulté.

CHAPITRE III

L'INSTRUCTION ET LES GRANDS EXAMENS

En Chine, toutes les études portent presque exclusivement sur les lettres

et l'histoire: l'écolier doit apprendre à bien comprendre et à retracer

exactement les innombrables caractères idéographiques qui composent

l'écriture, en même temps, il lui faut apprendre successivement par coeur

les livres classiques; s'il est un bon élève, il pourra se présenter aux

examens annuels, puis subir les trois épreuves du grand concours triennal

et obtenir les grades de Siou-tsai, bachelier, Kiu-gin, licencié, Tsin-se,

docteur, et même devenir membre de la forêt des pinceaux, Han-lin,

c'est-à-dire académicien. Les épreuves triennales ont lieu vers la fin

septembre au chef-lieu provincial. Dès que les candidats arrivent, ils

sont minutieusement fouillés et introduits dans d'étroites cellules munies

d'un banc, d'une table et de quelques ustensiles de cuisine, on les

enferme au verrou et ils sont surveillés par des soldats. Il ne leur est

permis d'emporter avec eux aucun livre et de communiquer avec qui que ce

soit, les examens durent un jour entier et le canon, qui donne le signal

du commencement, en annonce la fin. Voici le programme des trois épreuves:

Composition sur un sujet donné pris dans les quatre Livres. (Les quatre

livres contiennent les dialogues de Confucius avec ses disciples.)

Composition sur un sujet pris dans l'oeuvre de Ming-Tsin (Minicius).

Composition sur un thème choisi dans un livre de Confucius, intitulé

«La Grande Étude.» Développement d'un sujet pris dans l'invariable milieu,

oeuvre d'un petit-fils de Confucius.

Dans la deuxième épreuve, on commente par écrit des thèmes choisis dans

les cinq livres qui sont: le Chi-Kin, livre des vers; le Chou-Kin,

histoire de l'antiquité; le Che-Kin, livre mystérieux, philosophique,

et symbolique où il est traité du Ciel et de la Terre, des oracles, des

sorts; le Ly-Ki, livre des rites, qui enseigne les règles de conduite, la

politesse, l'étiquette; puis une composition poétique s'inspirant d'une

pièce de vers d'un poète célèbre.

Dans la troisième épreuve, on traite des sujets très divers: l'examinateur

pose des questions sur l'histoire ancienne et moderne, la politique

indigène ou étrangère, les mathématiques, la géographie, etc...

Les examinateurs sont d'une sévérité implacable; la plus minime erreur,

l'équivalent d'une virgule oubliée ferait tout perdre à la composition la

plus parfaite.

Il existe à ce propos une jolie légende: un jeune candidat, très

appliqué et d'un talent supérieur, lors d'un concours, omit dans le

caractère X. (Pou), négation, de tracer le point. À cause de cela, tous

ses efforts, tous ses travaux allaient être réduits à néant. Par

bonheur, une fée s'émut en faveur du jeune lettré; elle se changea en un

petit insecte noir, et quand le fatal feuillet passa sous les yeux de

l'examinateur, elle se mit à la place du point. De la main, le maître

essaya de la chasser, mais elle se tint ferme et il ne vit pas que le

point manquait.

Celui qui triomphe dans toutes les épreuves, est considéré comme un

parfait lettré.

Il est probable qu'au point de vue Européen, et dans l'état actuel de

la science, on jugerait le savoir de ce triomphateur bien mince et trop

exclusivement littéraire.

Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que

les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil.

Déjà, les réformes sont décidées, et c'est par celles de l'instruction

que l'on commence. On va supprimer, s'ils ne le sont pas déjà, ces fameux

examens, dont nous venons de vous donner le programme. On fonde des écoles

suivant les méthodes d'Europe, depuis l'instruction primaire, jusqu'à

l'université qui sont fréquentées par des milliers d'étudiants, et même

d'étudiantes; des revues, des journaux sont publiés journellement, ou

traduits en Chinois: Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Victor Hugo, et bien

d'autres.

Une jeunesse ardente et enthousiaste marche vers le progrès avec une

rapidité extraordinaire.

CHAPITRE IV

LA MUSIQUE

La Musique était en grand honneur en Chine, dès la plus lointaine

antiquité; on ne la considérait pas comme un amusement frivole, mais comme

la science des sciences, et les Chinois lui attribuaient de singulières

vertus. Elle était pour eux un écho de l'harmonie universelle qui

équilibre les mondes et elle seule était capable de guider et d'anoblir

les pensées et les actions des hommes.

La légende raconte que c'est Fou-si, empereur presque fabuleux, qui

inventa les premiers instruments de musique, qui rendaient, paraît-il,

sous ses doigts, un son céleste.

Mais l'histoire devient certaine, quand sous l'empereur Houang-Ty, un

savant chinois nommé Line-Lene fut chargé de fixer les lois des sons

musicaux. Ce sage se retira, alors, dans la solitude d'une magnifique

forêt de bambous située près des sources du Fleuve Jaune. Là, il médita

et il travailla pour arriver à fixer d'une façon décisive les règles et

les sons de la musique. Il tailla des tiges de bambou de différentes

grandeurs, et détermina la longueur de chacune, en rangeant l'un contre

l'autre les grains d'une sorte de gros millet noir, très fermes et très

égaux entre eux. Il se trouva qu'il fallait juste cent grains pour

égaler le tube qui donnait le son considéré comme fondamental. Line-Lene

divisa alors sa progression de dix en dix, et, du même coup, inventa le

système décimal, qui fut aussitôt appliqué aux poids et aux mesures. Il

donna le nom de Liu (base, règle, principe) à la note, élue comme

fondamentale: cette note correspond à la notre «fa». Le sage découvrit

bientôt que l'octave musicale pouvait se diviser en douze demi-tons. Il

coupa avec soin douze tubes qui rendaient exactement les douze

demi-tons. Il les distribua en Yang-Liu, liu parfaits; et en Yn-Liu, liu

imparfaits. Les Yang-liu correspondent aux notes naturelles, les Yn-liu

aux dièses. Line-Lene fixa ensuite sept modes formés chacun par la

réunion de cinq yang et de deux pien, c'est-à-dire de cinq tons et de

deux demi-tons: Fa, sol, la, si, do, ré, mi, en chinois: Kong, Chang,

Ko, Pien-Tche, Tche, Yu, Pien-Kong: exactement la gamme dont nous nous

servons aujourd'hui.

Pythagore, deux mille ans après Line-Lene, essaya lui aussi de déterminer

les rapports des tons au moyen de mesures et de poids, et il est curieux

de constater que, si l'on a reconnu des erreurs dans les conclusions de

Pythagore, celles du mathématicien Chinois sont demeurées inattaquables.

Quelques siècles après Line-Lene, il y a quatre mille cinq cents ans

seulement, l'empereur Chun fonda un conservatoire de Musique, le premier

en date bien certainement. Seuls, les fils des princes et l'élite de la

noblesse étaient admis à y faire leurs études.

La direction de ce conservatoire fut confiée à un musicien très renommé,

qui n'avait pas pour nos oreilles un aussi joli nom que celui d'Orphée--il

s'appelait Kouai--mais, bien avant Orphée, cet illustre artiste se vantait

de pouvoir dompter les bêtes féroces par le charme de sa musique et, chose

plus invraisemblable, déjà en ces temps lointains, de mettre d'accord

entre eux les hommes politiques.

Cet empereur Chun était lui aussi musicien et même compositeur. Il

est l'auteur de cet hymne fameux, dédié aux ancêtres, qui, à travers

quarante-cinq siècles, nous est parvenu, paroles et musique, et est

encore chanté en Chine, dans les temples, à certaines fêtes annuelles.

L'état florissant de la musique se prolongea encore plusieurs siècles

après l'empereur Chun, puis elle déclina, et, à l'époque de Confucius,

elle était en pleine décadence et l'illustre philosophe le déplorait

amèrement. Cependant, de son temps, bien des vestiges de l'ancienne

musique existaient encore, et Confucius lui-même se rendit un jour dans le

royaume de King pour demander des leçons à un musicien nommé Liang, dont

la réputation était grande. On disait de lui qu'il avait conservé les

bonnes traditions, et le philosophe était impatient de connaître un

homme aussi remarquable et de se perfectionner dans le premier des arts.

Confucius se fit admettre au nombre des élèves de Liang et écouta ses

leçons. Bientôt le maître s'aperçut que le nouveau venu n'était pas un

écolier ordinaire, et un soir, il le retint auprès de lui. Après quelques

instants de grave causerie, il se fit apporter la grande lyre nommée King,

et dit à Confucius:

«Écoutez attentivement la mélodie que je vais vous faire entendre.»

Confucius se recueillit et les cordes commencèrent à vibrer. À chaque

son qui s'envolait de la lyre, le jeune philosophe redoublait

d'attention et ne quittait pas l'instrument des yeux, et il tomba

bientôt dans une sorte d'extase qui dura longtemps encore après que le

musicien eût fini de jouer.

«En voici assez pour cette fois», dit Liang, surpris de la profonde

impression éprouvée par son disciple.

Pendant dix jours, le maître ne fit entendre à son élève que la même

mélodie et l'élève s'exerça à la jouer après lui.

«Votre jeu ne diffère pas du mien,» lui dit alors Liang; «il est temps

que vous vous exerciez sur une autre mode.»

«Votre humble disciple,» répondit Confucius, «ose vous demander de

le laisser encore étudier cette pièce; il ne suffit pas de la jouer

correctement comme quelqu'un qui suivrait les lignes d'un dessin sans

savoir quel objet ce dessin représente. Je voudrais trouver le sens de

cette mélodie, pénétrer l'idée du compositeur, et j'avoue que malgré mes

efforts, je n'ai pas encore réussi.»

«Bien,» dit le Maître, «je vous donne cinq jours pour éclaircir cette

question.»

Ce terme expiré, Confucius se présenta devant Liang.

«Je commence à distinguer confusément l'âme de cette musique, comme

on voit les objets mal éclairés encore dans les brumes de l'aube,» dit-il:

«le jour n'est pas venu tout à fait, donnez-moi cinq jours encore, et si

je n'ai pas atteint encore le but que je me propose, je me regarderai

comme indigne de m'occuper de musique.» Le délai fût accordé, et cinq

jours après, Confucius revint auprès de son maître avec un visage

rayonnant.

«J'ai trouvé enfin, ce que j'ai si longtemps cherché,» s'écria-t-il.

«Je suis comme un homme qui a gravi péniblement une haute montagne, et

découvre enfin tout le pays environnant. À force d'attention et de

persistance, je suis parvenu à découvrir dans cette pièce de musique

antique, l'intention de celui qui l'a composée; tous les sentiments par

lui éprouvés, je les éprouve moi-même, en jouant l'oeuvre dans laquelle

il les a enfermés. Il me semble que je vois le compositeur, que je

l'entends, que je lui parle. Il m'apparaît comme un homme d'une taille

moyenne, dont le visage un peu long est d'une couleur qui tient le

milieu entre le blanc et le brun. Ses yeux sont grands et pleins de

douceur, sa contenance est noble, sa voix sonore, toute sa personne

respire la vertu, et commande le respect. Cet homme, j'en suis certain,

c'est l'illustre et sage empereur Wen-Wang.» En entendant cela Liang se

prosterna devant Confucius.

«C'est en effet Wen-Wang qui est l'auteur de cette musique,» dit-il;

«votre pénétration me comble d'étonnement, vous n'avez rien à apprendre de

moi, vous êtes un sage et j'aspire à l'honneur d'être votre disciple.»

Cette scène singulière, n'est-elle pas des plus surprenantes? Même

aujourd'hui, songerait-on à attribuer à la musique une aussi complète

précision?

Quelle pouvait donc être cette pièce de musique sur laquelle le

philosophe, dont la sagesse et l'intelligence sont universellement

admirées, passa de si longues heures à méditer? On ne peut croire

qu'elle n'ait eu aucun rapport avec les mélodies monotones qui

constituent aujourd'hui la musique chinoise.

Une autre fois, Confucius eût connaissance d'un morceau de musique composé

sous le règne de Chun, c'est-à-dire mille sept cents ans avant le temps où

vivait le philosophe. C'était à la cour du roi de Tsi, lorsque Confucius

entra au palais pour être présenté au souverain; ce prince assistait à un

concert dans lequel on exécutait ce morceau antique. Il avait pour titre:

«Musique qui disperse les ténèbres de l'Esprit et affermit le coeur dans

l'amour du devoir.» Cette fois encore, le philosophe fût profondément ému;

«pendant trois mois,» dit-on, «le souvenir de cette musique occupa seul

son esprit, il en perdit le sommeil et l'appétit.»

Malheureusement, les Chinois n'ayant aucune méthode pour noter la

musique, si ce n'est quelques caractères tout à fait insuffisants, les

traditions devaient fatalement s'altérer et se perdre, et si l'on a pu

reconstituer les règles anciennes, presque rien n'est resté des

compositions primitives.

En résumé, bien que beaucoup d'obscurité enveloppe encore la musique

des anciens Chinois, on peut certifier que plusieurs siècles avant les

Égyptiens et les Grecs, ils possédaient un système musical parfaitement

fixe, très complet, et d'une haute portée morale.

CHAPITRE V

LA POÉSIE

Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du

pavillon des Livres, et lui dit:

«Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»

Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:

«Je ne m'y adonne pas, mon père.»

«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne

vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un

médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue,

vous ne saurez pas bien parler.»

Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que

la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de

ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains,

leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et

dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs

répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de

guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été

rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en

a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»

Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent

des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se

produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King,

ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé

ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il

a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par

des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses

sentiments.»

La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les

Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes

anonymes sont l'oeuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.

La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme

compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme

actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre

simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre

métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux

de ces modes.

Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble

que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes

d'autrefois.

Voici l'énoncé d'une de ces strophes:

Kin-tchi Yin-Yin

Tou-Tchi Song-Song

Tcho-Tchi Pong-Pong

Sio-Liu Ping-Ping

Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il

reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui

reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:

«On apporte les matériaux: Yin-Yin.

Les charpentiers taillent: Song-Song.

Les menuisiers clouent: Pong-Pong.

On construit la palissade: Ping-Ping.»

Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au

temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui

vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles

poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était

réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses

fruits.»

C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les

deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618

à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y

a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une

popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers,

Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares

et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie;

ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent

derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont

les courtisans s'offensaient.

Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois

aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris

leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait

reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»

Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne

occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur

fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles.

Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il

échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la

chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers

la poésie.

L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à

la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat,

brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur

était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies

de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé,

le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément

traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion

devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses

meilleurs:

LE BEAU PALAIS DE JADE

«En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre

lesquels le vent s'allonge.

«Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.

«À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les

murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits,

nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite,

les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...

«Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable

musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes

choses.

«Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant

de la poussière jaune...

«À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la

vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...

«Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son

char doré!...

«De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il

aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.

«Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe

douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent

mouillent mes mains, me suffoquent...

«Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent

bientôt qu'il ne conduit à rien.»

En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:

JEUNESSE

«L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes

impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas

cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à

travers le vent printanier.

«Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les

fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course,

indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...

«Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet

voisin.

«Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»

De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont

chanté leurs vers.

Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées

d'autrefois!

CHAPITRE VI

L'ART DRAMATIQUE

C'est au XIIIe siècle, sous la dynastie tartare des Yuen, qu'un empereur

ordonna de rechercher toutes les pièces de théâtre écrites dans les

siècles précédents, de choisir les meilleures, et de les réunir. C'est

alors que fût formé le célèbre recueil intitulé «Yuen-Jen-Pé-Tohon.» «Cent

pièces de théâtre publiées sous les Yuen.» C'est là le plus beau monument

de la littérature dramatique des Chinois, et il alimente aujourd'hui

encore le répertoire moderne.

Tous les genres sont représentés dans ce recueil: la tragédie historique,

le drame domestique, les pièces mythologiques et féeriques, la comédie de

caractères ou de moeurs, les drames judiciaires, les drames religieux.

Ces pièces sont divisées, généralement, en quatre parties ou actes,

précédés souvent d'un court prologue. Le texte n'est pas partagé en

scènes, mais les entrées et les sorties des personnages sont indiquées

par ces mots--il monte--il descend; les apartés sont marqués par cette

phrase: Parler en tournant le dos--les parties chantées sont gravées en

caractères plus gros que ceux du dialogue parlé. Dans la rédaction de

ces pièces, tous les styles, tous les langages sont employés selon le

sujet. Il y a le langage historique, le langage poétique ou lyrique, le

style pompeux, grave ou familier.

La plupart de ces drames et de ces comédies contiennent des beautés de

premier ordre, mais elles ont, presque toutes, à notre point de vue,

un défaut de composition, qui pourrait bien être une règle, tant il se

retrouve fréquemment dans les pièces chinoises: c'est d'être partagées en

deux. Dans le premier acte, l'intrigue et le crime triomphent, dans les

derniers s'accomplissent les vengeances et les châtiments. Les héros du

commencement sont devenus vieux, leur fils, quelquefois leurs petits-fils,

qu'on a vus enfants aux premiers actes, ou qui n'étaient pas encore

nés, sont des hommes et prennent en main les fils de l'intrigue qu'ils

débrouillent, pour remettre les choses à peu près en l'état où elles

étaient au commencement de la pièce. Ce système a l'inconvénient de

partager l'intérêt; le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs,

n'a pas toujours le temps d'attirer les sympathies.

Le métier des comédiens est très rude, en Chine; ils sont les véritables

esclaves du directeur de la troupe qui les mène durement, et leur laisse

peu de loisirs. Ils ont chacun leur emploi; il y a: le Tchin-Mo, premier

rôle; le Siao-Mo, jeune homme; le Ouai, dignitaire; le Pai-lo, vieux père;

le Tchen, personnage comique. Mais quand la troupe est peu nombreuse, ils

sont tenus à jouer deux et trois rôles dans la même pièce.

Les femmes ne paraissent pas sur la scène; les travestissements des

garçons de 16 à 19 ans en jeunes filles ou en femmes, arrivent à produire

une complète illusion. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux

de visage, gracieux, petits et minces, ils laissent pousser leurs cheveux,

se fardent habilement, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de

faux petits pieds. Voici comment ils procèdent: le talon repose sur un

morceau de bois qui maintient le pied, la pointe en bas dans une position

presque verticale, la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie

brodée d'or.

Des bandelettes enroulées, le pantalon bouffant, attaché au milieu du

cou-de-pied, dissimulent un peu la fraude et la démarche embarrassée, qui

résulte de ces arrangements, aide à l'illusion. Que de dames chinoises,

que de parvenues et de marchandes enrichies ont eu recours à cet artifice!

comme les jeunes acteurs.

Dans les grandes villes--à Pékin, à Shanghaï--il y a des théâtres fixes,

et ils sont aménagés le mieux du monde pour l'agrément et le bien-être

des spectateurs, À Pékin, ils sont groupés dans le même quartier et les

comédiens logent presque tous dans la rue des théâtres.

Quand on y passe, le matin, on les entend déclamer leurs rôles, ou

imiter--à n'en plus finir--le chant du coq. Il paraît qu'il n'y a rien de

tel pour fortifier la voix. Les théâtres, n'ont, en général, pas de troupe

spéciale, des troupes ambulantes jouent dans les uns et dans les autres;

le plus souvent, elles courent la province et sont engagées par les

préfets ou par les bonzes, à l'occasion d'une fête populaire, soit dans

les maisons de riches particuliers qui veulent faire suivre l'agrément

d'un festin par le plaisir plus noble d'une représentation. Dans ce cas, à

l'instant où l'on se met à table, on voit entrer cinq acteurs, richement

vêtus, qui se prosternent. Puis l'un d'eux, présente au maître de la

maison un livre qui contient en lettres d'or les titres d'une soixantaine

de pièces que la troupe est en état de représenter sur-le-champ: on fait

circuler cette liste et le convive le plus qualifié désigne la pièce qui

lui plaît le mieux.

Toute oeuvre dramatique, disent les maîtres, doit avoir un sens sérieux

et un but moral. Une pièce sans moralité est ridicule... Elles doivent

présenter les plus nobles enseignements de l'histoire, à ceux qui ne

savent pas lire, montrer des peintures, vraies ou supposées de la vie,

capables d'inspirer la pratique de la vertu. Une pièce immorale est un

crime. Son auteur est puni, dans l'autre monde, et son expiation dure

aussi longtemps que sa pièce est jouée sur la terre.

Déjà au huitième siècle, dans le palais de Tchane-Ganne, l'empereur

Mine-Roan avait fait édifier un superbe théâtre, dans lequel il joua en

personne.

Il s'occupait lui-même de sa troupe d'acteurs, dirigeant les études et les

répétitions. Elles avaient lieu le plus souvent, dans une partie des parcs

qu'on appelait «l'Enclos des poiriers.» C'est pour cela que l'on nomme

encore quelquefois les acteurs, «Les élèves de l'enclos des poiriers.»

L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts

fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre

privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une

folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des

danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en

accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang,

seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux

lettrés et aux particuliers.

En chine: Merveilleuses histoires · 第 1 / 4 段