Je ne sais comment vous expliquer cela: mais j'ai toujours éprouvé dans
mon corps une espèce de tremblement quand un mari m'a trouvé en tête à
tête avec sa femme, quoique dans une attitude très-honnête.--Certes, on
ne niera pas que celle dans laquelle nous étions la jolie marchande et
moi ne fût extrêmement décente.--D'ailleurs, c'étoit pour affaire.
Peut-on blâmer une marchande de gants de ce qu'elle les fait essayer
dans son arrière-boutique.
Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du bon homme avoit rendu les
gants presqu'inutiles; ma main, je ne sais par quelle espèce de
sympathie trembloit tellement qu'elle ne put plus faire son office. Elle
glissa à travers le gant, et s'échappa de celle de ma belle. «Mon Dieu,
dit-elle, qu'avez-vous?» Je répondis très-à-propos,--ma foi, madame, je
n'ai rien.--Vous vous trouvez mal, monsieur: prenez une goutte de
liqueur.» Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle m'en présenta.
Ce cordial produisit quelqu'effet: mais pas assez pour dissiper le
trouble de mes esprits, occasionné par l'apparition seule du mari:
ensorte que je n'eus pas le courage d'essayer de sa jolie main une
seconde paire de gants. Mais je la priai de m'en mettre de côté une
couple de paires des plus petits. «De quelle couleur, monsieur les
veut-il?--noirs.--Comment, avec des rubans noirs, sans être en deuil?»
Je la tirai d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, et
que quoique je ne fusse pas en deuil, je ne pouvois pas décemment porter
des gants, même des _gants d'amour_, qui seroient d'une couleur plus
éclatante.
Les gants que j'avois essayé, et la frayeur que m'avoit causée le mari,
m'avoit fait oublier le sujet qui m'avoit amené dans cette
boutique.--Mais la vérité est qu'avant de passer dans l'arrière-boutique
j'avois déjà pris mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois assuré d'un
logement. Quant à ce qui regardoit mon malheureux compagnon de voyage,
cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me devois à moi-même,
aussi-bien qu'à mon nouvel ami, d'être très discret sur cet article.