Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en
traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des
vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus
rien... Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que
j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces
scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je
voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous
son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.
Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de
précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes
ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source
éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces
émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, _mon ame
s'abatte et s'effraie de la destruction_... Ce ne sont que des paroles
pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit
être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi,
grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous
rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène
tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes
plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette
douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes
les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du
troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée
contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un
moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il
meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.
Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé...
mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton
hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les
agneaux qui bondissent autour de toi!
[Illustration]