Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en
commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit
dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de
longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour
que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible;
mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui
étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à
continuer notre route.
A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux,
cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je
descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à
quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon
qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne
me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée
d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un
côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance
dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit
servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à-peu-près huit
heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de
s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.
La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme,
de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans.
Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un
gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de
vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un
festin d'amour et d'amitié.
Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite,
avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y
étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite
comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le
caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je
coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire,
sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de
ce que je n'avois pas paru en douter.
Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me
faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable
des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille,
et qui semble encore m'affecter le palais?
Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en
furent encore plus.