Étendu dans le wagon, une de ses mains délicates jetée sur ses cheveux
serrés, sur la joue droite de son net et brun visage, Antoine Arnault
voyait, au bord de la fenêtre, courir les paysages, les vertes têtes
touffues de la forêt, et toute cette nature caressait son regard. Le
soleil aveuglait. Antoine, les yeux blessés, le contemplait avec amour.
«Soleil, pensait-il, c'est toi qui enseignes aux hommes le sentiment de
gloire et d'élévation. Tu es le principe de l'or. Tu m'exaltes et me
fais rire de ce rire qu'ont les jongleurs qui rattrapent leurs balles,
car tu me défies, mais je te vaincs à force d'amour... Vois ma chaleur.
Mon sang passe dans mes veines comme des gazelles qui se courbent et se
relèvent. Un poète fait dire à la reine Cléopâtre: «Mes lèvres
retenaient captive la bouche du monde.» Je te tiens ainsi entre mes
lèvres! Quand je ne serai plus vivant, tu auras beaucoup perdu, car je
goûtais et j'honorais tous tes moyens; je sais comment, en été, au
travers des volets de bois et des rideaux de perse lisse, tu extrais
d'une chambre froide des mélancolies passionnées et des murmures de
roses sèches. Je sais comment tu te poses sur le bord d'un chapeau de
jeune fille, comment tu éclaires dans l'azur la poursuite de deux
papillons délicats, qui se précipitent et tombent avec cette abrupte et
rapide violence que dut avoir dans l'espace la chute des Titans. Je sais
comment tu adoucis ta joue de la pêche au verger, comment tu rends
limpide le silence...
»Lorsque je serai mort, tu chercheras en vain le coeur de ton amant, mon
cher soleil abandonné; mais moi je serai une parcelle de ce néant où
entrent toutes choses, et ainsi j'accueillerai en moi l'Univers
expirant...»
Antoine Arnault ne goûtait pourtant pas cette hautaine espérance. Le
sentiment de sa mort l'affligea, il détourna ses pensées...
Sans doute le jeune homme eût trouvé triste son retour à Paris dans
cette molle semaine de juillet, l'aspect de la ville, les dîners dans le
court jardin des restaurants des Champs-Élysées, formés par la haie des
lauriers-roses sur le bleu profond du soir, s'il n'avait eu pour se
distraire le sentiment de sa notoriété, et le plaisir que lui causait la
connaissance qu'il fit, chez une amie aimable, d'une jeune femme
étrangère.
Antoine, familier avec elle au bout de quelques jours, car elle était
précieuse et alanguie de littérature, profitait de cette saison déserte
pour la voir, la connaître, la garder.
Cette jeune femme veuve lui avait plu dès l'abord, dans le salon où elle
se tenait, voyante et remuante, près d'une autre jeune personne trop
discrète, et, semblait-il, attentive à ne penser à rien.
En entendant nommer Antoine Arnault, elle avait ressenti une émotion
véritable. Elle se sentait, en effet, comme elle le disait, confuse et
fière. Étant extrêmement coquette, elle se persuadait qu'un écrivain de
talent portait un remarquable intérêt à la grâce des jeunes femmes, à
leurs toilettes, à leurs ruses.
«Voilà, pensait-elle, mon spectateur.»
Et Antoine Arnault, que le sérieux frivole de ce jeune être amusait, se
pliait sans difficulté à sa légère autorité, à toute sa gracieuse
tempête.
Dans les restaurants retirés où il l'emmenait le soir, et tandis qu'il
observait la douce harmonie de son visage, de sa robe, de ses colliers,
il riait de l'entendre raconter sa vie, avec une voix ardente et
emportée, où l'on ne distinguait point si elle essayait d'établir la
dignité de son existence solitaire ou l'évidence de ses tendres succès.
Cette nerveuse créole avait dans le cercle de ses relations une place
favorisée; on attribuait au climat de son île natale ses plaisants
emportements, et on lui tenait compte d'un deuil conjugal qu'avec une
facilité d'émotions multiples elle déplorait encore sincèrement.
Antoine Arnault s'amusait de voir le sang animal et sauvage affleurer
sans cesse à cette fragile peau. Il riait avec un peu d'impertinence des
raisonnements de la jeune femme, de ses exigences, de ses plaintes et de
ses bouderies, mais pourtant s'émouvait jusqu'à la méditation quand il
l'entendait souffrir, comme le jour où, le visage percé de douleur, elle
avoua: «Quand je serai moins jolie je ne pourrai plus aimer que les
hommes qui m'aimeront, et je préfère ceux qui ne font que me désirer.»
Au bout de dix jours d'empressement, de flâneries, de chauds et adroits
soupirs, Antoine Arnault retint entre ses bras cette jeune femme folle
et chancelante; il riait, avec un âpre plaisir, de la voir secouée de
tendre rage, étirer de ses deux doigts vifs sa bouche passionnée, et
ressembler ainsi à un pâtre de Sicile qui, renversé, chanterait encore
dans ses pipeaux...
Elle dominait le jeune homme. Ironique, Antoine contemplait en lui-même
l'importance qu'il accordait en ce moment à ces aimables ébats, à la
volonté et à l'humeur de sa maîtresse.
«C'est, pensait-il, que cette jeune femme nourrit mon imagination. Ses
propres moyens sont faibles, mais je les transpose, et le soir, quand
elle n'est que fatiguée et qu'elle bâille à la fenêtre, je crois la voir
soupirer comme Doña Sol, devant l'oppressant silence de la nuit
romantique.»
D'ailleurs, il essayait sur elle son caractère, il aiguisait son
amertume, sa tristesse, il jouissait de la vanité un peu gonflée de son
amie, et alors de considérer sa faiblesse il la regardait aller et
venir, petite reine et petite esclave, qui exige la déférence pour son
orgueil, et supporte la honte, pour son plaisir.
«Les femmes, songeait-il quand il cédait à ses volontés et qu'elle en
triomphait trop vite, les femmes sont des colombes attachées avec un
long ruban; elles se croient libres parce qu'elles n'ont pas été au bout
du fil qui les tient.»
Il n'était pas sûr qu'elle lui dît la vérité lorsqu'il la questionnait
sur son jeune passé. Elle affirmait qu'Antoine était son premier amant,
mais d'autres fois elle souriait et répondait avec hésitation, cherchant
instinctivement à troubler davantage, à satisfaire davantage.
Et Antoine Arnault, par ce mois d'été, savourait cette maîtresse
charmante avec un plaisir aigu et bien réglé, ainsi qu'il goûtait son
sorbet à cinq heures, et le déploiement d'un store d'osier vert devant
le soleil.
Par moments, pour délivrer sa renaissante mélancolie, il instruisait la
jeune femme dans l'art de ne point jouir du présent. Au restaurant, le
soir, dans l'atmosphère lasse et langoureuse, cependant qu'elle exigeait
du garçon qui les servait l'intelligence la plus rapide et beaucoup
d'égards:
--Voyez, lui disait-il, mon amie, comme ce moment n'est point
parfaitement agréable! Je n'y jouis ni de vous, ni de cette douce nuit.
Je pense au passé, à l'avenir. Ce feuillage, ces graviers, ce silence,
ces laiteuses lumières, cet infini me font songer à une pareille soirée
que je ne goûtais pas davantage, il y a une année. Et maintenant, cette
soirée morte m'enivre, m'éblouit divinement, tandis que vous m'êtes à
peine un léger ver luisant qui éclaire le gazon du soir... Pourquoi
aucun spectacle n'est-il identique à soi-même, mais identique aux
instants disparus! Ce jardin de cabaret, tel que vous le voyez, me
rappelle encore une nuit de Constantinople, où le firmament avait cette
couleur, où l'on entendait une flûte semblable à cette flûte, où une
jeune danseuse de Stamboul avait comme vous un collier d'or rond et des
mains qui paraissaient brûler. Ah! mon amie, ajoutait-il, comme je vous
aimerai dans un an, quand, auprès d'une autre jeune femme, je
regretterai sans doute ce moment-ci et ma jeunesse antérieure...
La jeune femme, ainsi attristée obscurément, cherchait dans son sac de
soie un petit miroir, contemplait son visage, la richesse de son cou
doré, assurait ses bracelets à son poignet, essayait de se sentir,
contre ce vent de destruction, belle et doucement armée.
Et Antoine la ramenait chez elle, montait avec elle dans sa douce et
chaude maison feutrée, et, sur un lit près duquel mouraient des roses,
la pressait contre lui avec des larmes de solitude, froissait et
frappait cette âme, comme si elle eût été la petite porte d'or du
royaume du monde, où il lui fallait entrer...
Ayant relu un soir quelques pages d'_Hernani_, et ces lignes où
l'Empereur s'écrie:
... Éteins-toi, coeur jeune et plein de flamme,
Laisse régner l'esprit que longtemps tu troublas,
Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas,
C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne!
Antoine Arnault ne pensa pas qu'il pût continuer à vivre oisivement, à
s'assoupir, ainsi qu'il le faisait, entre les tendres cheveux et les
mousselines nuancées de son amie.
--Je pars, dit-il à la jeune femme; je vais aller voir une place
nouvelle de la terre, la fraîche et claire Hollande où je pense
fortifier mon âme. Mais je ne saurais me passer de vous, qui êtes ma
tulipe jaune et blanche, et le petit moulin que j'aime au bord de la
mer.
La jeune femme accueillit ce projet avec passion et frivolité. Elle
décida que son ami l'accompagnerait dans la vive voiture qu'elle avait,
qui, rapide comme une source, parcourait joyeusement les routes.
Craignant de la compromettre, il n'osait accepter, mais elle le
convainquit qu'étant libre, elle goûterait sans danger et avec beaucoup
d'orgueil le plaisir d'avouer un jeune amant déjà célèbre.
Ils partirent donc.
Ils connurent les longues journées désaltérantes, où l'air, en plein
visage, est frais et bleu comme un matin qui s'éveille entre des sapins,
sur la montagne. Ils connurent la différence des paysages, la force de
la verdure, qui ici est vive et là penchée, les détours des rivières et
les changements des habitations des hommes.
Ils connurent jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'étourdissement, jusqu'au
malaise et jusqu'à la fatigue et l'obsession, la route blanche qui se
précipite dans un arceau d'azur.
Ils s'amusèrent des villes traversées au milieu de l'intérêt et de la
bonhomie des paisibles habitants; ils goûtèrent l'accueil et l'emphase
du petit hôtel éveillé où l'on passe la nuit: Hôtel de l'Écu-d'Or, hôtel
d'Occident, hôtel des Rois, hôtel des Voyageurs...
Ils connurent la mélancolie des repas dans les salles à manger basses et
enfermées, décorées au mur de la tête du cerf ou du sanglier; et
quelquefois, Antoine, ému de voir la jeune femme joyeuse, affairée, et
toujours vêtue de soie et de ses bijoux tandis qu'il sentait son coeur
descendre dans l'abîme et toucher la mort, l'embrassait avec
reconnaissance et lui disait:
--Vous êtes mon âme.
Quoiqu'elle dirigeât le voyage, avec une capricieuse et déraisonnable
fantaisie, Antoine exigea qu'on visitât les chemins de la Meuse, les
plaines, les vallées où son pays, plusieurs années avant qu'il fût né,
avait connu d'ardentes blessures.
Certes, son éducation, sa culture, son amour des mondes, jeté comme des
bras autour de l'univers, sa vision d'un avenir pacifique lui rendaient
hostile un étroit patriotisme, mais ici cet orgueilleux cherchait à
revendiquer, à établir la suprématie de sa race.
Dès le départ, ce matin-là, sur les routes qui les conduisaient à Sedan,
Antoine s'était isolé; détaché de son amie, reculé en soi-même, il
excitait son imagination.
Devant lui, près de lui, les fraîches plaines, les hauts arbres, les
haies buissonneuses, dénouées et retombantes, soufflaient la verte odeur
de leur énergique vie, et, tout couvert de cet émouvant paysage, Antoine
Arnault, avec ferveur, s'adressait à sa patrie.
--Vous n'êtes point, ô mon amour, lui disait-il, le seul beau pays de la
terre, mais vous êtes le seul qui me soit parfaitement agréable. Vous
possédant naturellement, je ne puis choisir que vous. Vos collines, vos
arbres, vos prairies, les lignes de vos herbes et de vos eaux ont une
volonté secrète qui compose votre unité, votre forme, l'expression de
votre visage, et qui compose aussi mon être. Les petits sapins de
Germanie, bien rangés sur leurs routes nettes, ne peuvent pas me servir
à écrire sur l'espace votre nom et le mien, tandis que les joncs élancés
de l'Isère, les pins de l'Estérel, les sables amollis du Rhône annoncent
également au monde notre sensibilité.
»Ah! que j'aime mon coeur et votre gloire! pensait encore Antoine
Arnault, tandis que, les yeux fixés sur l'histoire de son pays, il
établissait, dans l'azur, l'arche idéale qui va des premiers jours de
France à la Révolution, à l'Empire.
»Oui, songeait-il, je vais te quitter encore, je vais visiter d'autres
lieux, que j'ai aimés, que j'aimerai; mais, étranger au bord des eaux
douces d'Asie où passent en barques aiguës des jeunes femmes voilées,
étranger sur les douces collines de Fiesole, avec quelle ardeur ne
retrouvais-je pas mon pays! avec quelle impatience ne lui criais-je pas,
dès avant les frontières: Viens, accours; j'accours, ô ma terre! ton
soleil m'enivre, et tes brouillards, tes buées ne me font pas peur. Tu
n'es pas perfide: tes aulnes frais, tes aubépiniers aux branches
étendues et les hautes mauves de tes vergers, voilà mon naturel été.
Désaltère-moi, berce-moi, vois comme les roses de Pise ont mis de
brûlures sur mon coeur.»
Cependant, la jeune compagne d'Antoine, inattentive au visage de son
ami, retenait autour d'elle un manteau de soie gonflé que le vent de la
course lui arrachait vivement, regardait avec sévérité la poussière de
la route, se sentait froissée par l'odeur des étables ou des sèches
betteraves, enfin souffrait aimablement...
... Un chant de clairons éclata soudain, musique invisible, partie,
semblait-il, du flanc d'une colline pierreuse, et bientôt, sous le jaune
soleil, apparut, aride et brûlée, la petite ville de Sedan.
Antoine eut le coeur pressé:
«La voilà, pensait-il, la ville offensée, celle dont le nom n'est point
joyeux, et déjà, dans mon enfance légère, me frappait par sa sonorité
mate et brisée. C'est vous, Sedan! Ah! que j'étais allègre et libre, et
voici que, dans vos rues, je porte sur mes épaules, comme un poids
étouffant, la victoire étrangère.»
Antoine Arnault regardait les rues chaudes, paisibles, les maisons en
pierre jaune, les unes humbles et vieillies, et d'autres, dans de petits
jardins à l'écart, lourdes et ornées de balcons arrondis, d'épaisses et
rudes sculptures.
«Ah! soupirait-il, je ne pense pas qu'on soit heureux ici: comme on
étouffe! Oui, comme on étouffe, continuait-il tandis que la jeune femme
l'ayant entraîné dans la triste salle à manger de l'hôtel, commandait le
repas avec la minutie d'une personne délicate qui ne veut pas prévoir le
précaire et la privation provinciale. Certes, la vie dans cette petite
ville armée doit être comme par toute la terre, et, selon les heures du
jour, puérile, affairée, modique et voluptueuse, mais peut-on y
connaître la légère ivresse, l'insolente insouciance?... L'adolescent
qui remporte un prix, le jeune homme qui presse les doigts de la jeune
fille qu'il a choisie, tous ceux enfin qui montent à la vie, qui courent
vers le laurier empli d'azur, ne se sentent-ils point soudain oppressés?
Ah! doivent-ils dire en portant les mains à leurs tempes, qu'y a-t-il
encore, qu'est-ce qui me retient et m'appelle? Quelle affaire d'honneur
qui n'est point réglée? Nulle philosophie ne prévaut contre ma
tristesse: la vengeance du Cid ne laisse plus de repos à mon coeur.»
Ces pensées, qui surprenaient Antoine Arnault, qui étaient pour lui
nouvelles, car il avait le goût d'établir, quand il faisait des vers,
que son âme était
De l'éternel azur et du milieu du monde,
ces pensées l'occupèrent, s'accrurent encore pendant la promenade,
lorsqu'il aperçut, au croisement de deux routes brûlantes, la maison
blessée de Bazeilles.
Fraîche, petite et pauvre, maintenant apaisée, elle est là, percée de
balles qui font dans ses murs, son plafond, ses volets, les battants de
son buffet ciré, de petits tunnels nets et obliques, où entre, des deux
côtés, la lumière.
Un ancien soldat, qui vieillit là, raconte toute l'histoire, qu'Antoine
connaît bien, mais il l'écoute. Gagné par la colère, le défi, et
pourtant étreint d'universelle pitié, il pense à la guerre misérable, à
cet ouragan où la pierre, le fer, les murs et les maisons ne sont point
solides, où c'est l'homme qui fait le plus sérieux rempart, l'homme
tendre, découvert, dont le coeur est placé faiblement entre les os de la
poitrine, mais qui, cassé, saignant, mourant, peut encore haïr, peut
encore ôter la vie.
Oter la vie!
Antoine Arnault se sent étourdi d'un vertige qui attaque sa raison.
Oter la vie! quand l'univers se penche en pleurant sur la douleur; quand
le malfaiteur, blessé à son tour, n'est plus un malfaiteur, mais celui à
qui l'on dit: «Voici du chloroforme, vous ne sentirez point qu'on
extrait une balle de votre plaie»; quand, du criminel qui expie, on
demande: «A-t-il souffert?»
Oter la vie, quand il n'y a que la vie!
«Pourtant, reprenait Antoine Arnault, en regardant sur les murs les
pancartes allemandes, les injonctions allemandes, je n'accepte point
cela. Je n'accepte pas cet ordre du général ennemi qui établit en France
le cours de l'argent étranger. Je n'accepte pas, le soir du 14
Septembre, en 1870, de ne point me montrer dans la rue; d'éclairer mes
fenêtres. Je n'accepte aucun ordre qui ne me vient de moi-même, de ce
qui constitue mon unité et ma personne éternelle, je veux dire de mon
pays.
»Hélas! songeait Antoine, qui m'éclairera sur ces deux nécessités de
l'être: l'intelligence et la colère? L'intelligence repousse la guerre;
elle lui dit: «Tu n'es pas seulement haïssable et révoltante, mais tu es
puérile, petite et difforme. Vois tes folies et ton désordre: une
demi-journée d'héroïsme, quelques heures pendant lesquelles des hommes,
guettant, traquant d'autres hommes comme on traque un renard, ont eu les
joues chaudes, les sens aigus, l'emportement des enfants qui luttent, et
les voici morts à vingt ans, dans le cimetière éternel, dans la paix
funèbre du frais cyprès, des faibles roses...
»C'est fini. On ne leur porte point de nouvelles de la bataille. Ils ne
sauront pas si leur pays est vainqueur. Ils sont là, et l'ennemi aussi
est là, et ils reposent ensemble. Sur le champ de bataille, on ramasse
les cruels jouets, fusils, clairons et couteaux, cuirasses traversées de
balles, casques fendus, tous ces objets faussés, maniés par la guerre
comme par la flamme d'un haut incendie...
»O jeunes hommes! dont les os nus, entassés sur la dalle froide, dans
les caveaux de Bazeilles, forment une litière de roseaux durs, ne
pouviez-vous point espérer de la vie un sort plus tendre? Vous n'avez
rien connu, ni les loisirs, ni les beaux songes, ni l'amour; et, si vous
avez aimé le combat et votre cher héroïsme, hélas! quelle paix chez les
morts! Comme il fait sombre; et quel silence!...
»Oui, pensait Antoine, que la vie soit sainte et sacrée, qu'elle coule
comme un fleuve ardent... Mais voici, cloué au mur, taché de boue,
faible et froissé, le drapeau de mon pays, et je meurs si on y touche.
Je dis: On ne touche point à moi; on ne met point sa main sur mes yeux
et sur ma bouche sans que je me lève et tue. O cher honneur, honneur
divin!...
Et Antoine Arnault chancelait.
Et rude comme un guerrier grisé, comme un chef, vers les proches maisons
du bourg il entraînait son amie.
Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le
parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
d'inavouable?...