Depuis plus de huit jours Antoine Arnault était l'hôte de son maître
illustre, lorsqu'il écrivit à Martin Lenôtre. Assis dans une chambre
claire, portant par instants, ébloui, ses regards sur la campagne, il
rédigeait ainsi sa lettre:
«O douceur de la verte prairie, quand juin enivre les abeilles! Un
brûlant crépitement d'ailes est suspendu aux reines-des-prés, aux
trèfles fleuris, à l'angélique sauvage. Comment pourrais-je, Martin,
t'expliquer cet été? L'été, c'est justement ce qu'on ne peut pas dire!
Les pelouses et le ciel font deux amoureuses haleines. Chaque arbre est
content du monde. Dans cette satisfaction infinie le corbeau doucement
traverse l'azur. Il n'est plus de voracité: tout baigne et tout
chante... Au loin, les hauts blés remués et défaits semblent le lit de
Cérès voluptueuse.
»Par des matinées incomparables, je me promène le long d'une fraîche
rivière, auprès de l'homme le plus instruit, le plus noblement
inspiré... Ce sont de beaux instants, Martin; je l'écoute, je le vénère,
et, involontairement, je touche le fond de son coeur et de ses moyens.
»Ah! me dis-je, voici donc cet homme illustre dont l'oeuvre vingt fois
traduite est aussi douce à l'univers que le miel et que la paix! Son
chapeau est trop large pour son front et lui rabat les oreilles... Il ne
regarde pas la nature et ne regarde pas en soi-même: il est occupé de
l'impression qu'il fait sur moi... Si son âme un instant s'isole et
rêve, sa rêverie est d'un enfant, il apparaît puéril et vieux. Il est à
cet âge où les hommes qui ne sont pas bien portants paraissent ne plus
garder assez de force physique pour avoir du courage; leur attitude est
aigre et prudente; ils attendent tout du respect qu'ils inspirent. Il
parle, et bientôt ne se croit plus obligé de m'intéresser. Alors, je le
considère avec un mélange de douleur et de joie, et je pense: «Le voilà,
cet homme unique!» Certaines phrases de ses livres semblent faites avec
la moelle même de l'enthousiasme; il a parlé de la beauté comme Tibulle
pressait contre son coeur Délia; il a parlé de la sagesse comme Moïse;
les mots qu'il emploie pour peindre la nature sont humides et somptueux,
pareils aux lourds cédrats que je vis dans les villas royales de
Florence, et qui, entre les branches de leurs petits arbres, étaient
glauques, lisses, allongés comme des vases parfaits. Il a parlé de
l'Espagne de telle sorte que l'Espagne ne peut plus nous satisfaire; il
a décrit l'ardente Égypte, si aveuglante à midi que les pas d'un homme
traînent derrière eux leur ombre comme deux lambeaux noirs; il a chanté
les plaines du Nord, d'où s'élève le soir un vol de vanneaux, et jusqu'à
ces petites villes wallonnes qui, exactes, sensibles et compassées,
ressemblent à un village de la lune.
»Je le regarde. Pendant que nous nous promenons, la chaleur détend et
humecte son visage. Il a été aimé. Les femmes les plus précieuses de son
pays l'ayant entendu nommer, lui disaient: «C'est vous, maître», avec la
voix de Marie-Madeleine. Et dans des contrées lointaines, de petites
filles ignorantes, sauvages et rebelles, se sont débattues sous le poids
de son coeur amusé.
»Son peuple l'a aimé; on l'a choisi et honoré dans d'importantes
querelles.
»Il sait sa gloire. Quand il est seul, il écoute son nom; son nom est
autour de lui comme une présence, comme un parfum qui toujours monte et
de toute part l'encense. Maintenant cet homme est si triomphant que
l'idée de son tombeau lui semble encore éclatante et victorieuse...
»Pourtant, Martin, lorsque je marche près de lui, mon orgueil, loin de
s'abattre, s'élève. Je m'écrie: Ah! qu'importe, je le sens bien, nul
être ne m'est supérieur!
»Oui, Martin, les chants du jeune Shakespeare ne l'enivraient pas
davantage que ne m'enivrent les parfums de mon coeur.
»La puissance d'enivrement, voilà le bien incomparable pour lequel rien
ne nous est utile que nous-même. Dans de sombres bibliothèques, assis
jusqu'après minuit, combien de fois n'ai-je pas saisi avec passion les
livres les plus fameux, les plus caressés par la faveur éternelle! je
prends ces beaux coquillages, je les tiens un instant contre mon
oreille, et je les laisse retomber, car leur mélodie m'a appris quelque
chose qui est au delà d'eux-mêmes.
»Martin, le succès que je prévois pour moi lasse déjà mon imagination.
Sur quels hommes régnerais-je? Il faudrait encore que nos esclaves
eussent notre propre valeur; c'est le seul amusement.
»Je songe à l'amour. Il n'y a que l'amour qui prenne totalement notre
empreinte: les femmes que nous avons fait un peu souffrir contre notre
coeur gardent notre souvenir. Je me rappelle une actrice espagnole que
son génie et sa passion rendaient illustre. Son amant l'avait quittée;
elle se souvenait. Ah! Martin, elle était humble et basse, et toute
marquée comme une route sur laquelle un homme a marché! Ame salubre des
jeunes femmes, elle boit nos fièvres, elle en reste saturée, ainsi de
douces oranges, ayant aspiré les vapeurs des marais, mêlent ce venin au
sucre innocent de leur chair.
»Martin, je veux vivre, je veux vivre et chanter par-dessus les monts et
les eaux. Que mon jeune siècle s'élance comme une colonne pourprée, et
porte à son sommet mon image!»
Lorsque Antoine Arnault eut achevé cette lettre, il la relut et en fut
satisfait. Il se demandait s'il allait l'envoyer à son ami ou la joindre
aux feuillets qui composeraient son prochain ouvrage. Mais comme en cet
instant il se moquait sincèrement de la littérature, il l'adressa, sans
en faire de copie, à Martin Lenôtre.
Puis, comme l'heure du repas approchait, il s'habilla et rejoignit son
hôte. Les réunions de la journée et du soir se tenaient dans une fraîche
salle boisée. Celui que l'on vénérait avait sa place près de la fenêtre;
autour de lui, ses deux filles aînées, mariées et maussades, veillaient
au bon ordre de la maison; les deux gendres, dont l'un était officier et
l'autre avocat, paraissaient goûter à la gloire de leur beau-père avec
cet entrain et cette vulgarité des gens qui font enfin, régulièrement,
une bonne chère dont ils n'avaient pas l'usage.
La plus jeune fille du maître, qui s'appelait Corinne, et qui, âgée de
dix-huit ans, était d'une beauté charmante, retenait les regards
d'Antoine Arnault, lequel pourtant désespérait d'entendre sa voix ou de
la voir sourire, tant elle était sage, furtive et modérée.
Aussi, privé du plaisir qu'il eût eu à s'entretenir avec elle, Antoine
Arnault reportait avec amertume son attention sur le petit groupe qui
formait l'entourage de l'homme illustre. Il y avait là des camarades de
sa jeunesse, âgés d'une cinquantaine d'années. Les plus sots étaient
avec lui familiers, et les autres trop timides. Il y avait les écrivains
de quarante ans, plus vaniteux de leur métier, de leur situation, de
leur futile et adroit labeur que le grand homme ne l'était de son génie.
Ceux-là parlaient de la poésie, du roman ou du théâtre, avec le ton
soucieux et l'assurance de personnes chargées de la conduite définitive
d'un genre où elles pensent exceller.
Antoine Arnault les méprisait, fumait ses cigarettes à l'écart de ce
groupe, et ne se rapprochait du grand homme que quand il le voyait
solitaire. Alors, assis auprès de lui, timide et audacieux comme un
enfant qui distrait un roi, il l'interrogeait à sa préférence, et la
dévotion que lui inspirait ce front lumineux se mêlait de rire et
d'impiété quand le jeune homme se sentait forcé d'élever la voix pour
satisfaire l'ouïe affaiblie du vieillard.
Il rougissait de s'entendre prononcer à voix si haute des paroles qu'il
jugeait insignifiantes et propres à le rendre ridicule, et, contrarié en
même temps qu'amusé, il pensait avec impertinence: «Je parle à un homme
de génie, mais je parle à un sourd.»
Quelquefois, Corinne venait s'asseoir auprès de son père et d'Antoine
Arnault. Dans ces instants-là, Antoine souhaitait que, par une chance
qu'il ne prévoyait pas bien, l'homme admirable l'entretînt du petit
livre dont il était si fier, et pour lequel, d'ailleurs, son hôte
l'avait complimenté et attiré chez lui. Mais il ne lui en reparlait
jamais, et, un jour qu'Antoine avait fait allusion à un épisode qui s'y
trouvait conté, il avait surpris le regard du maître distrait et
insensible.
Le jeune homme eût aimé attirer l'attention de Corinne et l'éblouir. Que
pouvait-il faire pour gagner sa sympathie? Généralement, il lui disait,
vers le milieu de la journée «Je vais travailler.» Elle souriait et ne
s'étonnait pas. Une fois, il lui dit «J'ai relu ces jours-ci tous les
livres de votre père.» Elle parut plus touchée.
D'autres fois, il la taquinait, mais il n'était point habile à cela,
car, dans la méfiance et l'essai, il avait l'esprit un peu rude et
grossier, et il ne pouvait témoigner sa délicatesse que dans l'autorité
et ce qu'il appelait en riant sa clémence.
D'ailleurs, ayant pendant quelques jours réfléchi au parti qu'il aurait
pu tirer de l'amitié de cette jeune fille, il vit bien qu'il se
contenterait de son indifférence.
«L'épouser, y pensais-je? songeait-il à présent. Je suis à l'âge où l'on
ne limite pas la vie; le nom glorieux que porte en outre cette enfant
m'eût par moments affligé... Décidément, je n'ai rien à faire d'elle»,
conclut-il.
Et bientôt Antoine Arnault ne témoigna plus à Corinne que cette
politesse élégante et froide qu'il était toujours fier de marquer.
Il écrivait à Martin des lettres peu à peu maussades, et s'irritait de
recevoir de son ami de longues épîtres heureuses, pareilles à ces
narrations enfantines des vacances, où tout prend de l'imprévu, du
soleil et de la gaieté.
«Je le vois, pensait Antoine Arnault, je le vois, champêtre et correct,
assis auprès des siens dans le jardin familial. Il sourit à ses parents,
à ses neveux, à la vieille servante; il tient la main d'une de ses
soeurs et l'interroge avec bonté. Il n'a de rigueur et de tenue sociale
que ce qu'il croit être de la bonne éducation; mais son âme spontanée et
naïve, son âme active et pure s'échappe, s'élance, porte secours, s'ébat
et se mêle aux autres. Il est délicat, et pourtant rude, juste assez
pour ne point s'effrayer de la rudesse: ses mains touchent toutes les
mains sans s'étonner du contact...
»Cher Martin, pensa Antoine Arnault, la dureté de la vie, et ta science,
n'ont point prévalu contre la douceur de ton sang et contre les
histoires que ta mère te contait, assise sous le frais feuillage, quand
le laurier, au soleil tombant, fait une ombre noire sur les cailloux, et
que le taureau rentre à l'étable, féroce et humilié, par la porte basse.
»Ta femme est près de toi; elle te semble charmante et inépuisable; tu
ne regardes plus qu'elle, mais, avant elle, toutes les femmes te
semblaient charmantes, parce que ton coeur est respectueux. Moi, Martin,
je ne suis pas, comme toi, respectueux de toute la vie; je suis
respectueux de la douleur, du malaise aimable, de l'inquiétude de tous
les petits êtres qui cherchent leur providence. Les oiseaux des Iles,
que Corinne nourrit dans une cage, m'attendrissent, parce qu'ils ne
savent plus où est la chaleur et le bonheur; et ils tremblent, et nous
regardent. Et Rarahu aussi m'attendrit quand Loti nous dit d'elle que,
brûlée de phtisie et de langueur, elle voulait «tous les marins, tous
ceux qui étaient un peu beaux». Douce animalité qui, cherchant le sens
de la vie, ne trouve que le plaisir!...»
Lorsque Antoine Arnault s'était ainsi représenté les attitudes de son
ami et son paisible bonheur, il songeait à sa propre enfance, à la
petite ville où il était né; à son père et à sa mère trop différents de
lui; à son adolescence délicate, envenimée de fièvres et d'insomnie,
tandis qu'il faisait ses études au lycée de X... et que, blessant ses
camarades par son dédain et son silence, il pleurait pourtant le soir de
mélancolie, en évoquant le chant du pâtre dans la plaine... Être le
maître, et le maître des plus forts et des meilleurs; être celui qui
commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son
coeur, pense: «Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» être
celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le
fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant
l'immense force, appelait et provoquait la Vie.
«Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il
réfléchissait ce soir-là à son sort; à vingt-cinq ans, un livre de moi
fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse,
mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi
des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point,
il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais
il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation...
Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne,
c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me
prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je
n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.
»D'ailleurs, que fais-je ici? pensa Antoine Arnault avec un peu
d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la
situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que
généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un
maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point; le
don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il
m'inspirait; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit
essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.
»Était-ce, continuait-il,--car il se libérait déjà en portant son séjour
dans le passé,--était-ce une vie digne de moi? Je me voyais contraint de
sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis; si je me
hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les
armes... Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me
considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient
d'attirer mon attention sur les mets.
»Les hommes de roman et de théâtre que je ne flattais point me
regardaient comme un débutant naïf lequel cherche à se passer d'eux,
mais ne saurait aller loin sans leur secours. Les deux filles mariées,
apparemment de prudentes ménagères, faisaient sans doute entre elles le
calcul de ce que coûterait à la famille mon séjour qui se prolongeait,
et, enfin, l'aimable Corinne me voit sans en être intriguée ni
troublée...»
Antoine Arnault prit la résolution de quitter la demeure illustre où il
vivait depuis plus d'un mois. Après le dîner, ce soir-là, comme tout le
petit groupe était assis devant la maison, près des pelouses que l'ombre
envahissait, Antoine Arnault annonça timidement qu'il repartait pour
Paris. Il demanda à son hôte la permission de prendre congé de lui le
lendemain; il le remerciait, avec gravité et embarras, du bonheur qu'il
avait eu à partager son existence. Et, en effet, il goûtait en ce
moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain,
la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne
et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins,
n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées
contre son coeur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un
être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de
l'ombre qui altérait les voix, qui leur donnait un accent falot et
déprimé lui demandait par instant «Tu n'as pas froid?» Il répondait
«Non», comme quelqu'un qui pense au froid éternel.
Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur
mystérieuse, échappée de leurs coeurs fermés. Quelque chose bougeait
dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.
Et Antoine Arnault, immobile, glacé, éperdu de rêverie et de tristesse,
goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et
sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre... Il
regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était assise là il sentit
qu'elle le regardait.
Il lui dit:
--Je pars demain.
Elle répondit:
--Ah!--comme un enfant qui s'est fait un peu mal.
Elle se tut, et puis demanda, en faisant effort sur elle-même:
--Est-ce qu'il faut que vous partiez demain?
Il répondit:
--Oui,--d'un ton définitif dont il fut satisfait.
Elle sentit qu'elle ne pouvait plus rien dire.
Regrettant sa brusquerie et la confusion où elle avait mis la jeune
fille, il lui parla avec bonté, il l'interrogea sur ses études, sur ses
occupations; il lui donnait des conseils pour la vie, le caractère et le
bonheur,--jeune professeur qui touche à l'éducation des femmes comme on
corrige un devoir aimable.
Elle disait «oui» à voix basse ou bien se taisait.
Un coup de vent plus vif ayant rafraîchi l'atmosphère, on se leva pour
rentrer.
Comme on se quittait, au bas de l'escalier qui menait vers les chambres,
Corinne souhaita le bonsoir à son père et aux autres personnes, et
affirma qu'elle ne prendrait pas froid à rester encore quelques instants
dans le salon, penchée à la fenêtre noire.
Antoine Arnault la quittait à regret; quand il se trouva dans sa
chambre, il pensa à laisser la porte ouverte sur le vestibule, afin de
voir passer la jeune fille au moment où elle remonterait chez elle.
Il alluma sa lampe, il prit un livre et s'assit.
Il lisait les dernières pages d'_Atala_ et puis il lut _René_. Les
hautes phrases mélodieuses frappaient son coeur, en même temps qu'un
subtil ennui, le sentiment d'une beauté morte décomposaient son plaisir.
«Pourtant, soupirait-il, Chateaubriand! vous êtes l'orage et le héros,
le pur contour et les sommets; vous êtes le vase dans la nuée!
Un bruit de pas retentit, une robe légère remuait, la jeune fille
montait l'escalier. Antoine l'attendit, le visage penché sur son livre.
Corinne en avançant vit la lumière; elle voulut passer, s'arrêta
pourtant, et, avec embarras, elle dit:
--Vous avez de la lumière...
Il répondit, s'étant levé:
--Je lisais.
Et comme elle allait se retirer, il saisit le livre sur la table,
s'approcha d'elle, reprit:
--Oui, je lisais cette page émouvante: «J'étais accablé d'une
surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais
couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente. Il me
manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je
descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne appelant de
toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future.»
Corinne l'écoutait. Elle avait un regard qui absorbait toutes les
paroles du jeune homme et ne choisissait pas.
Antoine Arnault se sentit troublé par un visage si immobile et si
docile, et pourtant, lorsqu'elle voulut une seconde fois se retirer, il
la retint encore, et, lui montrant la fenêtre ouverte:
--Voyez, lui dit-il, comme la nuit est charmante...
Ils s'approchèrent ensemble de la fenêtre. Antoine Arnault, en
contemplant l'espace étoilé, auprès de cette âme pensive, ressentait
surtout la nostalgie de tous ces petits mondes brillants où il ne
pénétrerait pas et ne deviendrait pas célèbre.
La jeune fille, silencieuse, dirigeait ses regards sur l'ombre, sur les
étoiles, comme faisait Antoine Arnault. Elle aspirait dans son coeur la
nuit déserte, où se mettent à vivre mille petites âmes froides qui sont
hostiles à l'homme: l'âme du peuplier et du saule humide; l'âme de la
grenouille, de la lentille d'eau et de l'émouchet assoupi...
Elle fit un mouvement avec ses deux mains, ses deux bras tièdement
parfumés, et Antoine Arnault l'observant, s'aperçut qu'elle pleurait.
Elle pleura d'abord lentement, puis avec une lâche et douloureuse
violence, comme un orage éclate, comme un coeur crève de poésie...
Elle avait saisi le bras du jeune homme et elle pleurait sur sa main;
elle le tenait comme quelqu'un qui se noie retient la rive, elle le
serrait d'une étreinte dont la force par petits coups croissait.
Il était plein de pitié, de douceur. Il regardait discrètement et sans
curiosité cette peine abondante, cette force de vie qui courait sur ce
jeune visage, il eût pu dire à ces larmes: «vous pensez être
douloureuses, et pourtant vous entraînez, comme un torrent d'été, de la
chaleur et des fleurs, les reflets de la colline et de la lune mince,
car c'est votre jeunesse et votre ardeur, ô petite fille! qui roulent
sur vous comme l'eau sur de clairs galets...»
Mais il lui parlait timidement, et elle répondait: «Ah! monsieur...» en
soupirant au travers de ses lourdes larmes; et bientôt il la vit qui
chancelait, épuisée, étourdie, molle et brûlante.
Il eut peur; doucement, respectueusement, il la prit dans ses bras,--il
la portait vers le lit. Si craintive qu'elle fût, elle ne se défendait
pas contre cette bonté, et, en vérité, la bonté d'Antoine Arnault, en
cet instant, était secourable et pure; c'était une âme qui enveloppe une
autre âme et qui lui dit: «Vivez, ma soeur...»
Il ne la touchait pas et restait éloigné d'elle. Elle, couchée de côté,
regardait avec défiance, avec douleur, la longue nuit noire et
brillante.
Elle poussa un soupir plus profond, éclata de nouveau en sanglots,
appela le jeune homme, le regarda, prit sa main, et, de force, l'appuya
sur son coeur.
Violent et chaste, ce jeune être innocent pensait que les caresses ne
posent que sur l'âme; il lui semblait qu'elle appuyait cette main sur
son rêve, sur les hautes vagues de la douleur. Mais Antoine Arnault,
voluptueux et curieux, les doigts glissant sur ce jeune sein, épiait, de
son regard rapproché, les yeux qu'il voulait troubler;--et la jeune
fille s'arrêta de pleurer; hostile, surprise comme un être qui entend,
qui voit quelque chose qu'il ne savait point, elle tourna plusieurs fois
la tête entre ses cheveux mêlés,--âme qui oscille et tente la
dénégation--et bientôt Antoine Arnault, avide et penché sur elle, vit
que le plaisir naissant faisait glisser toutes les lignes de ce visage,
et tordait, doucement, la douce bouche enivrée... Alors, ému,
reconnaissant, effrayé, généreux et satisfait, il souleva la jeune
fille, il lui dit: «Allez-vous-en, je vous en prie, allez-vous-en», et,
comme elle n'avait plus de force et plus de volonté, il la soutenait, la
conduisait chez elle; il l'assit, s'agenouilla, lui couvrit les doigts
de baisers, lui dit «Adieu! adieu!» Et, de bonne heure, le lendemain, il
partit sans l'avoir revue.