I
Un contemporain et ami d’Olivier de Serres, dans une Épître remarquable
à celui-ci, fait de l’agriculture un éloge qui n’est que l’expression
de la vérité, et auquel on est heureux de s’associer en reproduisant
tout au long le passage, non pas pourtant dans le texte original, car
ce petit poème est en latin. Aussi, nous croyons préférable d’emprunter
l’élégante traduction qu’en a donnée François de Neufchâteau à la suite
de son _Eloge_ d’Olivier de Serres, prononcé à Paris le 18 septembre
1803, et qui se lit en tête de la nouvelle édition du _Théâtre
d’Agriculture_[90]:
Ton art est le premier dont notre premier père
Reçut la loi, dirai-je, ou fâcheuse ou prospère?
Nul autre n’est plus noble et plus riche et plus doux;
Il est de tous les temps, il plaît à tous les goûts.
Le père de famille, au sein de son domaine,
Goûte les biens permis à la nature humaine;
Ses moments sont remplis, ses guérêts cultivés,
Dans l’amour du travail ses enfants élevés;
Sous les rapports d’époux, et de père et de maître,
Il est heureux autant qu’un mortel le peut être,
Du théâtre des champs tel est le digne acteur.
Non, mon cher _Olivier_! non, l’on ne peut jamais
Ni sur des monceaux d’or, ni parmi les palais,
Ni dans l’éclat des rangs que le luxe accompagne,
Racheter les douceurs qu’on trouve à la campagne.
Malgré quelques passages faibles, voilà en somme un heureux commentaire
du fameux: _O fortunatos agricolas_, de Virgile. Souhaitons que ces
vérités soient de plus en plus comprises aujourd’hui, que tous les
hommes d’État comme les moindres bourgeois estiment à sa valeur cet
art, honorable et utile entre tous, qui inspira si merveilleusement
au siècle d’Auguste le génie du grand poète, et auquel Olivier de
Serres, plus pratique sans doute, avait élevé ce précieux monument[91],
fruit de sa longue expérience et d’une vie toute entière occupée à ce
noble travail de la terre: «Mon inclination et l’état de mes affaires,
dit-il dans la préface, m’ont retenu aux champs en ma maison, et fait
passer une partie de mes meilleurs ans, durant les guerres civiles de
ce royaume, cultivant ma terre par mes serviteurs, comme le temps l’a
pu porter. En quoi Dieu m’a tellement béni par sa sainte grâce, que
m’ayant conservé parmi tant de calamités, dont j’ai senti ma bonne
part, je me suis tellement comporté parmi les diverses humeurs de ma
patrie, que ma maison, ayant été plus logis de paix que de guerre,
quand les occasions s’en sont présentées, j’ai rapporté ce témoignage
de mes voisins, qu’en me conservant avec eux, je me suis principalement
adonné chez moi à faire mon ménage.»
C’est ce qui explique que cette vie, si utilement employée d’ailleurs,
ne renferme que peu ou point d’évènements, d’accidents notables, ou
que du moins les biographes aient crus suffisamment importants pour
nous les transmettre. François de Neufchâteau, dans plusieurs endroits
de son _Eloge_, en fait l’aveu non sans regret: «Si vous me demandez,
non pas des phrases oratoires, non pas des épisodes étrangers, mais
une Notice historique et des faits qui peignent la vie du respectable
auteur du _Théâtre d’Agriculture_, je ne puis vous dissimuler que cette
tâche est à peu près impossible à remplir, et qu’un talent supérieur
à mes faibles efforts ne pourrait suppléer ici au défaut absolu
des matériaux les plus simples et des renseignements même les plus
vulgaires sur le sujet qui nous occupe.»
Tout ce qu’on sait de l’illustre agronome, c’est qu’Olivier de Serres,
seigneur du Pradel, naquit à Villeneuve de Berg, dans le Vivarais
(Ardèche), en 1539. Le domaine de Pradel était situé à une demi lieue
de cette dernière ville, et le propriétaire, comme il nous le dit, s’y
étant retiré, se plut à l’embellir et à en faire ce que de nos jours on
appellerait une ferme modèle:
L’heureux Pradel domine un beau vallon champêtre;
Mais ses fruits sont entés de la main de son maître;
Mais ce pré verdoyant (dont ce nom fut tiré,)
D’arbres majestueux par toi fut entouré.
. . . . . . . . . . . La Naïade lointaine
Vit changer, par tes soins, le cours de sa fontaine.
Son tribut, au Pradel si longtemps inconnu,
Du domaine embelli doubla le revenu.
Tes champs désaltérés en tout temps prospérèrent;
Tes bâtiments surpris d’un vivier s’entourèrent;
Et, dans sa fuite encor, suivant tes intérêts,
L’eau fit tourner pour toi les meules de Cérès.
Le fait le plus important de la vie d’Olivier de Serres, après la
publication de son grand ouvrage, fut le témoignage de confiance que
lui donna le roi Henri IV, lorsqu’il voulut introduire la culture
du mûrier en France, afin que celle-ci cessât d’être tributaire de
l’étranger pour la soie «et qu’elle se voye redimée de la valeur de
plus de quatre millions d’or, que tous les ans il en fallait sortir,
pour la fournir des étoffes composées de cette matière ou de la matière
même.»
Henri, qui connaissait Olivier, au moins par ses écrits et le tenait
en singulière estime, lui écrivit de sa propre main sur le sujet en
question en lui envoyant, de Grenoble où il se trouvait à cause de la
guerre avec la Savoie, sa missive par un de ses principaux officiers,
le seigneur de Bordeaux, «baron de Colonce,» surintendant général
des jardins de France, seigneur rempli de toutes rares vertus, dit
Olivier de Serres. «Par cette même voie, le roi me fit l’honneur de
m’écrire pour m’employer au recouvrement desdits plants, où j’apportai
telle diligence que, au commencement de l’an 1601, il en fut conduit
à Paris jusqu’au nombre de quinze à vingt mille. Lesquels furent
plantés en divers lieux dans les jardins des Tuileries, où ils se sont
heureusement élevés... Et pour d’autant plus accélérer et avancer
ladite entreprise, et faire connaître la facilité de cette manufacture,
Sa Majesté fit exprès construire une grande maison au bout de son
jardin des Tuileries à Paris, accommodée de toutes choses nécessaires,
tant pour la nourriture des vers, que pour les ouvrages de la soie.»
Cette _mangannerie_ s’élevait à l’endroit où se voit maintenant le Jeu
de Paume qui a remplacé l’Orangerie du côté de la rue Saint-Florentin,
au bout de la terrasse dite autrefois des Feuillants.
Après ces détails, la biographie ne nous apprend rien de plus sur
Olivier de Serres, si ce n’est la date de sa mort, qui eut lieu au
Pradel le 2 juillet 1619. Il avait pu jouir d’ailleurs de sa gloire,
car, de son vivant seulement, huit éditions de son livre, paru en 1600
et dédié au roi (Henri IV), se succédèrent rapidement. Neuf autres
parurent ensuite, dont la dernière fut publiée à Lyon en 1675. Depuis
lors, par un de ces caprices de la vogue plus faciles à constater
qu’à expliquer, le _Théâtre d’Agriculture_ cessa de se vendre et par
conséquent de s’imprimer. On préféra la médiocre _Maison rustique_,
complétée par Ch. Liébault, à l’œuvre si substantielle et si originale
d’Olivier de Serres, dont François de Neufchâteau dit excellemment:
«Les révolutions de la langue française ont fait vieillir, en effet,
un grand nombre de livres; mais il est des auteurs que leur naïveté
ou leur précision a sauvés du naufrage des compositions gauloises.
Ces auteurs font aimer leur physionomie antique. Ils ont une couleur
à eux: la rajeunir, c’est l’altérer, comme on dégrade un vieux palais
qu’on s’avise de regratter. Boileau se moque de celui qui avait
traduit le français d’Amyot. On ne pourrait pas supporter une version
de Montaigne. Nous croyons qu’Olivier de Serres est un peu de la même
trempe. L’intérêt d’un livre a trois sources: le sujet, le plan et
le style. Le _Théâtre d’Agriculture_ réunit ces trois avantages: le
sujet en est bien saisi, l’ordonnance en est simple et grande; quant
au langage de l’auteur, on voit qu’il avait fait d’excellentes études
et que les formes de son style sont celles des auteurs classiques.
Il jette dans ce moule des notions si justes, des idées si précises
et des conceptions si nettes, qu’une sorte de charme est encore
attachée à sa manière de les rendre. En lisant posément le _Théâtre
d’Agriculture_, on l’entend sans aucune peine; malgré la grammaire
moderne, on s’habitue à ses tournures, on aime à remonter au temps où
l’auteur écrivait. Nous nous plairions à conférer avec un bon vieillard
qui eût vécu sous Henri IV et qui lui eût parlé. En dépit de son vieux
langage, s’il avait de l’esprit nous saurions l’écouter avec attention.
Eh bien! voilà précisément l’espèce de plaisir que donne le livre
d’OLIVIER DE SERRES.[92]
[90] 2 vol in-4º, an XII (1804.)
[91] Le _Théâtre d’Agriculture_.
[92] _Éloge d’Olivier de Serres._