DE RUMFORD[87]

Benjamin Thomson, comte de Rumford, _physicien_, fut un _philanthrope_

non moins célèbre, comme s’exprime la _Biographie Universelle_.

L’illustre Cuvier, dans l’Éloge prononcé en séance publique à

l’Institut, tout en proclamant bien haut les services rendus par

Rumford à l’humanité, nous dit: «Il faut l’avouer, il perçait dans sa

conversation et dans toute sa manière d’être, un sentiment qui devait

paraître fort extraordinaire dans un homme si constamment bien traité

par les autres et qui leur avait fait lui-même tant de bien; c’est que

c’était _sans les aimer et sans les estimer qu’il avait rendu tous

ces services à ses semblables_. Apparemment que les passions viles

qu’il avait observées dans les misérables commis à ses soins ou ces

autres passions non moins viles que sa fortune avait excitées parmi ses

rivaux, l’avaient ulcéré contre la nature humaine.»

N’est-ce pas un phénomène des plus curieux que ce scepticisme

cruel chez cet étrange bienfaiteur de l’humanité, mais dont la

véritable cause nous paraît avoir échappé à Cuvier? Cette cause ne

se trouverait-elle point dans la croyance religieuse de Thomson,

américain de naissance, presbytérien ou puritain du culte, et à qui la

religion vraie, qui fut la religion des saint Charles Borromée, des

saint Vincent de Paul, des Fénelon, des Belsunce, n’avait pas appris

l’indulgence, la compassion généreuse pour les hommes, nos frères,

laquelle porte, par un motif supérieur, à les aimer, sans jamais se

laisser décourager par les déceptions, sans jamais surtout se lasser

d’espérer le changement en mieux. L’exemple de M. de Rumford, dans sa

singularité même, nous semble remarquable, parce qu’il fait toucher du

doigt en quelque sorte toute la différence qui sépare la philanthropie

de la charité, et cette différence n’est rien moins qu’un abîme. Ces

réflexions faites, venons au récit.

Benjamin Thomson était né en 1753, dans un canton de l’état de

New-Hampshire autrefois nommé Rumford et maintenant Concord. Sa famille

d’origine anglaise, mais depuis longtemps établie en Amérique, vivait

du produit d’une petite métairie. La mort de son père et un second

mariage de sa mère forcèrent le jeune homme à quitter la ferme où il

gênait pour aviser à se créer par lui-même des ressources. Il pensait

les trouver dans le commerce et pour ce motif prit des leçons de

mathématiques d’un ecclésiastique instruit qui lui donna le goût des

sciences. Mais c’était là une carrière des plus ingrates au point de

vue de la fortune, lorsqu’un mariage inespéré fit de Thomson, à peine

âgé de 19 ans, un des personnages importants de la Colonie. Par ce

motif et aussi par les tendances de son caractère qui le rendaient

partisan de l’autorité, lors de la guerre de l’indépendance, il

embrassa avec ardeur la cause de la métropole et se distingua dans

plusieurs circonstances à la fois comme diplomate et comme officier.

Aussi au moment de la signature de la paix, se trouvait-il déjà colonel.

Croyant alors que l’état militaire était sa vocation véritable, il

s’embarqua pour l’Europe avec l’intention d’aller offrir ses services à

l’empereur d’Autriche dans la guerre contre les Turcs. Mais en passant

à Munich, il eut occasion de voir l’électeur régnant, Charles-Théodore,

qui, dès la première entrevue, fut si charmé de son entretien, de la

sagesse de ses conseils, de la justesse de ses observations, qu’il

n’hésita point à offrir à l’étranger un emploi des plus importants en

Bavière. Thomson accepta sous réserve de cette condition qu’il lui

serait permis d’en référer au roi d’Angleterre, considéré par lui

toujours comme son souverain, et dont il voulait avant tout obtenir le

consentement. Il partit en conséquence pour Londres où ce consentement

lui fut donné dans les termes les plus bienveillants, avec maintien du

grade de colonel et moitié de la solde qui lui fut payée jusqu’à sa

mort.

«De retour à Munich, dit M. Weiss[88], Thomson mérita de plus en plus

la confiance de l’électeur qui l’éleva par degrés au rang de conseiller

d’état et de lieutenant général de ses armées et finit par lui remettre

l’administration de la guerre.» Thomson se montra à la hauteur de ces

nouvelles fonctions; l’armée réorganisée lui dut des améliorations

précieuses au point de vue moral et matériel. Il sut attacher le soldat

à son état en rendant son sort plus heureux, régla l’avancement

d’une façon plus équitable, créa des écoles régimentaires, etc. Comme

ministre de la police, il ne se montra pas administrateur moins

éclairé et moins ferme. La capitale de la Bavière était désolée par la

mendicité. «Les mendiants, dit Cuvier, obstruaient les rues; ils se

partageaient les postes, se les vendaient ou en héritaient comme nous

ferions d’une maison ou d’une métairie; quelquefois même on les voyait

se livrer des combats pour la possession d’une borne ou d’une porte

d’église, et, quand l’occasion s’en présentait, ils ne se refusaient

pas aux crimes les plus révoltants.»

C’était là véritablement un abus et qui déshonorait la pauvreté par

elle-même si respectable. Thomson dut y porter remède en fournissant

aux pauvres avec des moyens d’existence un travail que leur zèle et

leur activité pouvaient rendre lucratif. «Et, s’il faut en croire

Cuvier, pour changer ainsi les déplorables dispositions d’une classe

avilie, il ne fallut que l’habitude de l’ordre et des bons procédés.

Ces êtres farouches et défiants cédèrent aux attentions et aux

prévenances. Ce fut, dit M. de Rumford lui-même, en les rendant heureux

qu’on les accoutuma à devenir vertueux: _pas même un enfant ne reçut un

coup_; bien plus, on payait d’abord les enfants seulement pour qu’ils

regardassent travailler leurs camarades et ils ne tardaient pas à

demander en pleurant qu’on les mît aussi à l’ouvrage. Quelques louanges

données à propos, quelques vêtements plus distingués, récompensèrent la

bonne conduite et établirent l’émulation[89].»

Cela tient du merveilleux; mais voici qui n’est pas moins admirable

quoique plus touchant encore. «Bien que M. de Rumford ait été dirigé

dans ses opérations plutôt par les calculs d’un administrateur que

par les mouvements d’un homme sensible, il ne put se refuser à une

véritable émotion, au spectacle de la métamorphose qu’il avait

effectuée, et lorsqu’il vit sur ces visages auparavant flétris par

le malheur et par le vice un air de satisfaction et quelquefois des

larmes de tendresse et de reconnaissance. Pendant une maladie assez

dangereuse, il entendit sous sa fenêtre un bruit dont il demanda

la cause: c’étaient les pauvres de la ville qui se rendaient en

procession à la principale église pour obtenir du ciel la guérison

de leur bienfaiteur. Il convient lui-même que cet acte spontané de

reconnaissance religieuse en faveur d’un homme d’une autre communion

lui parut la plus touchante des récompenses; mais il ne se dissimulait

pas qu’il en avait obtenu une autre qui sera plus durable. En effet,

c’est en travaillant pour les pauvres qu’il a fait ses plus belles

découvertes.»

Malgré ses occupations comme homme d’état et administrateur, il

trouvait du temps pour continuer ses recherches. Faisant tourner au

profit des malheureux les connaissances qu’il avait acquises, il

s’inquiéta des moyens de leur procurer à moins de frais la nourriture,

le vêtement, le chauffage, etc., de là ses expériences sur la chaleur,

la lumière, etc. On lui doit le premier établissement des fourneaux

économiques aussi bien que des foyers qui portent son nom. Dans un de

ses établissements, à Munich, _trois_ femmes suffisaient pour faire à

dîner à _mille_ personnes et elles ne brûlaient que pour _neuf sous_

de bois. Un personnage justement célèbre par son esprit disait de

Rumford que bientôt il ferait ainsi son dîner à la fumée de son voisin.

Les services rendus à la Bavière par Thomson accrurent pour lui

l’estime et l’affection de l’électeur qui le créa comte en lui donnant

le nom du petit canton où il était né. De plus il le nomma, d’après

son désir, ambassadeur en Angleterre; mais par suite d’anciens usages

diplomatiques qui, paraît-il, ne permettaient pas qu’une puissance

étrangère fût représentée à Londres par un sujet anglais, Rumford

ne put être agréé. Ce déboire qu’il n’avait pas prévu et la mort

de l’électeur arrivée sur ces entrefaites, guérirent le comte de

l’ambition, et il se résolut à prendre sa retraite. Après un court

séjour à Munich, d’où il était revenu de Londres pour le règlement de

ses affaires, il quitta la Bavière, voyagea quelque temps en Suisse

et vint enfin se fixer en France, à Auteuil, près Paris (1804). Dans

cette résidence, alors toute champêtre, habitait la veuve du célèbre

Lavoisier, l’une des victimes de la Révolution. «Il (Rumford) plut

à cette dame, dit M. Guizot, par son esprit élevé, sa conversation

pleine d’intérêt, ses manières pleines de bonté. Tout en lui selon

les apparences s’accordait avec ses habitudes, ses goûts, on pourrait

presque dire ses souvenirs; elle espéra en quelque sorte recommencer

son bonheur et fut heureuse d’offrir à un homme distingué une grande

fortune et une plus agréable existence.»

Vains calculs de la prévoyance humaine si souvent déçus, qui prouvent

que, pour cette sainte association du mariage, il faut autre chose

qu’une certaine conformité de goûts, et que la sympathie sérieuse et

durable ne peut naître que de la sincère tendresse, de l’affection

intime, de la mutuelle condescendance à laquelle aident beaucoup

la solidité des principes et l’harmonie des croyances. Or, M. de

Rumford était protestant, et madame Lavoisier, femme du monde, quoique

très-honnête femme d’ailleurs, n’avait pas en vain peut-être respiré

l’atmosphère du 18e siècle et toute jeune entendu chez son père les

conversations de Malesherbes, Condorcet, etc. Quoiqu’il en soit, au

bout de quelques mois, tout au moins de peu d’années, les deux époux,

se trouvèrent divisés par des incompatibilités absolues d’humeur, et il

faut bien avouer que les torts les plus graves, sinon tous les torts,

doivent être imputés à M. de Rumford.

«Rien, dit Cuvier, n’aurait manqué à la douceur de son existence si

l’aménité de son caractère avait égalé son ardeur pour l’utilité

publique... Il appelait l’ordre l’auxiliaire nécessaire du génie, le

seul instrument possible d’un véritable bien et presque une divinité

subordonnée, régulatrice de ce bas monde..... Lui-même de sa personne

était sur tous les points et sous tous les rapports imaginables le

modèle de l’ordre; ses besoins, ses plaisirs, ses travaux étaient

calculés comme ses expériences. Il ne buvait que de l’eau; il ne

mangeait que de la viande grillée ou rôtie parce que la viande bouillie

donne sous le même volume un peu moins d’aliments. Il ne se permettait

enfin rien de superflu, pas même un pas ni une parole et c’était

dans le sens le plus strict qu’il prenait le mot _superflu_. C’était

sans doute un moyen de consacrer plus sûrement toutes ses forces au

bien; mais il n’en était pas un d’être agréable dans la société de

ses pareils» et tout particulièrement de sa femme à laquelle cette

régularité mathématique et tenant de la monomanie devait faire une vie

fort peu agréable.

Mais, M. de Rumford eut vis-à-vis d’elle un tort plus grave: madame

de Lavoisier, en se remariant, avait expressément stipulé qu’elle se

ferait appeler madame _Lavoisier_ de Rumford, ce à quoi volontiers en

apparence avait consenti le futur. Mais M. de Rumford, prompt à oublier

ses engagements, s’étonna que sa femme ne fît pas de même, et il ne

dissimula pas sa mauvaise humeur. La veuve de Lavoisier lui rappela

avec convenance mais avec fermeté leurs conventions, en ajoutant, dans

une lettre écrite vers 1808: «J’ai regardé comme un devoir, comme une

religion, de ne point quitter le nom de mon premier mari..... Comptant

sur la parole de M. de Rumford, je n’en aurais pas fait un article de

mes engagements civils avec lui si je n’avais voulu laisser un acte

public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de la générosité

de M. de Rumford. C’est un devoir pour moi de tenir à une détermination

qui a toujours été une des conditions de notre union et j’ai dans le

fond de l’âme la conviction que M. de Rumford, après avoir pris le

temps de réfléchir, me permettra de continuer à remplir un devoir que

je regarde comme sacré.»

M. de Rumford pourtant, loin de se rendre, s’opiniâtra dans ces

susceptibilités tardives, dans cette jalousie assez ridicule

puisqu’elle s’adressait à une ombre, à la mémoire d’un homme éminent

que sa fin tragique devait rendre plus digne de vénération. Tout en

le blâmant de manquer ainsi à sa parole, on ne saurait excuser tout

à fait madame de Rumford. Puisque le souvenir de Lavoisier lui était

encore si cher, pourquoi ne pas rester tout simplement dans son veuvage

au lieu de consentir à une union qui, par les motifs indiqués plus

haut, devait la placer vis-à-vis de son second mari dans une position

fausse et délicate? Par suite de ces difficultés et des luttes qui en

résultèrent, la position des époux devint telle qu’ils jugèrent tous

deux une séparation nécessaire et elle eut lieu à l’amiable le 30 juin

1809.

M. de Rumford, par sa propre faute sans doute, passa ainsi dans

l’isolement les dernières années de la vieillesse et mourut plus que

jamais en proie à l’amer désenchantement, dans sa maison d’Auteuil (21

août 1814).

Son éminent biographe, qui, même dans un _Éloge_, sait rester historien

sérieux et n’a point dissimulé le revers de la médaille, rend cependant

à Rumford, dans sa péroraison, ce témoignage qu’il semble juste de ne

pas négliger:

«Quels que fussent au reste, dit Cuvier, les sentiments de M.

Rumford pour les hommes, ils ne diminuaient en rien son respect

pour la divinité. Il n’a négligé dans ses ouvrages aucune occasion

d’expliquer sa religieuse admiration pour la Providence, et d’y offrir

à l’admiration des autres les précautions innombrables et variées par

lesquelles elle a pourvu à la conservation de ses créatures; peut-être

même son système politique venait-il de ce qu’il croyait que les

princes doivent faire comme elle, et prendre soin de nous sans en

rendre compte.»

[87] La rue qui portait ce nom a disparu. Elle commençait à la rue

Lavoisier et finissait à la rue de la Pépinière (rue _Abattucci_.)

[88] _Biographie Universelle._

[89] Cuvier.--_Eloges et Notices historiques_, 3 vol. in 8º.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 80 / 122 题