Benjamin Thomson, comte de Rumford, _physicien_, fut un _philanthrope_
non moins célèbre, comme s’exprime la _Biographie Universelle_.
L’illustre Cuvier, dans l’Éloge prononcé en séance publique à
l’Institut, tout en proclamant bien haut les services rendus par
Rumford à l’humanité, nous dit: «Il faut l’avouer, il perçait dans sa
conversation et dans toute sa manière d’être, un sentiment qui devait
paraître fort extraordinaire dans un homme si constamment bien traité
par les autres et qui leur avait fait lui-même tant de bien; c’est que
c’était _sans les aimer et sans les estimer qu’il avait rendu tous
ces services à ses semblables_. Apparemment que les passions viles
qu’il avait observées dans les misérables commis à ses soins ou ces
autres passions non moins viles que sa fortune avait excitées parmi ses
rivaux, l’avaient ulcéré contre la nature humaine.»
N’est-ce pas un phénomène des plus curieux que ce scepticisme
cruel chez cet étrange bienfaiteur de l’humanité, mais dont la
véritable cause nous paraît avoir échappé à Cuvier? Cette cause ne
se trouverait-elle point dans la croyance religieuse de Thomson,
américain de naissance, presbytérien ou puritain du culte, et à qui la
religion vraie, qui fut la religion des saint Charles Borromée, des
saint Vincent de Paul, des Fénelon, des Belsunce, n’avait pas appris
l’indulgence, la compassion généreuse pour les hommes, nos frères,
laquelle porte, par un motif supérieur, à les aimer, sans jamais se
laisser décourager par les déceptions, sans jamais surtout se lasser
d’espérer le changement en mieux. L’exemple de M. de Rumford, dans sa
singularité même, nous semble remarquable, parce qu’il fait toucher du
doigt en quelque sorte toute la différence qui sépare la philanthropie
de la charité, et cette différence n’est rien moins qu’un abîme. Ces
réflexions faites, venons au récit.
Benjamin Thomson était né en 1753, dans un canton de l’état de
New-Hampshire autrefois nommé Rumford et maintenant Concord. Sa famille
d’origine anglaise, mais depuis longtemps établie en Amérique, vivait
du produit d’une petite métairie. La mort de son père et un second
mariage de sa mère forcèrent le jeune homme à quitter la ferme où il
gênait pour aviser à se créer par lui-même des ressources. Il pensait
les trouver dans le commerce et pour ce motif prit des leçons de
mathématiques d’un ecclésiastique instruit qui lui donna le goût des
sciences. Mais c’était là une carrière des plus ingrates au point de
vue de la fortune, lorsqu’un mariage inespéré fit de Thomson, à peine
âgé de 19 ans, un des personnages importants de la Colonie. Par ce
motif et aussi par les tendances de son caractère qui le rendaient
partisan de l’autorité, lors de la guerre de l’indépendance, il
embrassa avec ardeur la cause de la métropole et se distingua dans
plusieurs circonstances à la fois comme diplomate et comme officier.
Aussi au moment de la signature de la paix, se trouvait-il déjà colonel.
Croyant alors que l’état militaire était sa vocation véritable, il
s’embarqua pour l’Europe avec l’intention d’aller offrir ses services à
l’empereur d’Autriche dans la guerre contre les Turcs. Mais en passant
à Munich, il eut occasion de voir l’électeur régnant, Charles-Théodore,
qui, dès la première entrevue, fut si charmé de son entretien, de la
sagesse de ses conseils, de la justesse de ses observations, qu’il
n’hésita point à offrir à l’étranger un emploi des plus importants en
Bavière. Thomson accepta sous réserve de cette condition qu’il lui
serait permis d’en référer au roi d’Angleterre, considéré par lui
toujours comme son souverain, et dont il voulait avant tout obtenir le
consentement. Il partit en conséquence pour Londres où ce consentement
lui fut donné dans les termes les plus bienveillants, avec maintien du
grade de colonel et moitié de la solde qui lui fut payée jusqu’à sa
mort.
«De retour à Munich, dit M. Weiss[88], Thomson mérita de plus en plus
la confiance de l’électeur qui l’éleva par degrés au rang de conseiller
d’état et de lieutenant général de ses armées et finit par lui remettre
l’administration de la guerre.» Thomson se montra à la hauteur de ces
nouvelles fonctions; l’armée réorganisée lui dut des améliorations
précieuses au point de vue moral et matériel. Il sut attacher le soldat
à son état en rendant son sort plus heureux, régla l’avancement
d’une façon plus équitable, créa des écoles régimentaires, etc. Comme
ministre de la police, il ne se montra pas administrateur moins
éclairé et moins ferme. La capitale de la Bavière était désolée par la
mendicité. «Les mendiants, dit Cuvier, obstruaient les rues; ils se
partageaient les postes, se les vendaient ou en héritaient comme nous
ferions d’une maison ou d’une métairie; quelquefois même on les voyait
se livrer des combats pour la possession d’une borne ou d’une porte
d’église, et, quand l’occasion s’en présentait, ils ne se refusaient
pas aux crimes les plus révoltants.»
C’était là véritablement un abus et qui déshonorait la pauvreté par
elle-même si respectable. Thomson dut y porter remède en fournissant
aux pauvres avec des moyens d’existence un travail que leur zèle et
leur activité pouvaient rendre lucratif. «Et, s’il faut en croire
Cuvier, pour changer ainsi les déplorables dispositions d’une classe
avilie, il ne fallut que l’habitude de l’ordre et des bons procédés.
Ces êtres farouches et défiants cédèrent aux attentions et aux
prévenances. Ce fut, dit M. de Rumford lui-même, en les rendant heureux
qu’on les accoutuma à devenir vertueux: _pas même un enfant ne reçut un
coup_; bien plus, on payait d’abord les enfants seulement pour qu’ils
regardassent travailler leurs camarades et ils ne tardaient pas à
demander en pleurant qu’on les mît aussi à l’ouvrage. Quelques louanges
données à propos, quelques vêtements plus distingués, récompensèrent la
bonne conduite et établirent l’émulation[89].»
Cela tient du merveilleux; mais voici qui n’est pas moins admirable
quoique plus touchant encore. «Bien que M. de Rumford ait été dirigé
dans ses opérations plutôt par les calculs d’un administrateur que
par les mouvements d’un homme sensible, il ne put se refuser à une
véritable émotion, au spectacle de la métamorphose qu’il avait
effectuée, et lorsqu’il vit sur ces visages auparavant flétris par
le malheur et par le vice un air de satisfaction et quelquefois des
larmes de tendresse et de reconnaissance. Pendant une maladie assez
dangereuse, il entendit sous sa fenêtre un bruit dont il demanda
la cause: c’étaient les pauvres de la ville qui se rendaient en
procession à la principale église pour obtenir du ciel la guérison
de leur bienfaiteur. Il convient lui-même que cet acte spontané de
reconnaissance religieuse en faveur d’un homme d’une autre communion
lui parut la plus touchante des récompenses; mais il ne se dissimulait
pas qu’il en avait obtenu une autre qui sera plus durable. En effet,
c’est en travaillant pour les pauvres qu’il a fait ses plus belles
découvertes.»
Malgré ses occupations comme homme d’état et administrateur, il
trouvait du temps pour continuer ses recherches. Faisant tourner au
profit des malheureux les connaissances qu’il avait acquises, il
s’inquiéta des moyens de leur procurer à moins de frais la nourriture,
le vêtement, le chauffage, etc., de là ses expériences sur la chaleur,
la lumière, etc. On lui doit le premier établissement des fourneaux
économiques aussi bien que des foyers qui portent son nom. Dans un de
ses établissements, à Munich, _trois_ femmes suffisaient pour faire à
dîner à _mille_ personnes et elles ne brûlaient que pour _neuf sous_
de bois. Un personnage justement célèbre par son esprit disait de
Rumford que bientôt il ferait ainsi son dîner à la fumée de son voisin.
Les services rendus à la Bavière par Thomson accrurent pour lui
l’estime et l’affection de l’électeur qui le créa comte en lui donnant
le nom du petit canton où il était né. De plus il le nomma, d’après
son désir, ambassadeur en Angleterre; mais par suite d’anciens usages
diplomatiques qui, paraît-il, ne permettaient pas qu’une puissance
étrangère fût représentée à Londres par un sujet anglais, Rumford
ne put être agréé. Ce déboire qu’il n’avait pas prévu et la mort
de l’électeur arrivée sur ces entrefaites, guérirent le comte de
l’ambition, et il se résolut à prendre sa retraite. Après un court
séjour à Munich, d’où il était revenu de Londres pour le règlement de
ses affaires, il quitta la Bavière, voyagea quelque temps en Suisse
et vint enfin se fixer en France, à Auteuil, près Paris (1804). Dans
cette résidence, alors toute champêtre, habitait la veuve du célèbre
Lavoisier, l’une des victimes de la Révolution. «Il (Rumford) plut
à cette dame, dit M. Guizot, par son esprit élevé, sa conversation
pleine d’intérêt, ses manières pleines de bonté. Tout en lui selon
les apparences s’accordait avec ses habitudes, ses goûts, on pourrait
presque dire ses souvenirs; elle espéra en quelque sorte recommencer
son bonheur et fut heureuse d’offrir à un homme distingué une grande
fortune et une plus agréable existence.»
Vains calculs de la prévoyance humaine si souvent déçus, qui prouvent
que, pour cette sainte association du mariage, il faut autre chose
qu’une certaine conformité de goûts, et que la sympathie sérieuse et
durable ne peut naître que de la sincère tendresse, de l’affection
intime, de la mutuelle condescendance à laquelle aident beaucoup
la solidité des principes et l’harmonie des croyances. Or, M. de
Rumford était protestant, et madame Lavoisier, femme du monde, quoique
très-honnête femme d’ailleurs, n’avait pas en vain peut-être respiré
l’atmosphère du 18e siècle et toute jeune entendu chez son père les
conversations de Malesherbes, Condorcet, etc. Quoiqu’il en soit, au
bout de quelques mois, tout au moins de peu d’années, les deux époux,
se trouvèrent divisés par des incompatibilités absolues d’humeur, et il
faut bien avouer que les torts les plus graves, sinon tous les torts,
doivent être imputés à M. de Rumford.
«Rien, dit Cuvier, n’aurait manqué à la douceur de son existence si
l’aménité de son caractère avait égalé son ardeur pour l’utilité
publique... Il appelait l’ordre l’auxiliaire nécessaire du génie, le
seul instrument possible d’un véritable bien et presque une divinité
subordonnée, régulatrice de ce bas monde..... Lui-même de sa personne
était sur tous les points et sous tous les rapports imaginables le
modèle de l’ordre; ses besoins, ses plaisirs, ses travaux étaient
calculés comme ses expériences. Il ne buvait que de l’eau; il ne
mangeait que de la viande grillée ou rôtie parce que la viande bouillie
donne sous le même volume un peu moins d’aliments. Il ne se permettait
enfin rien de superflu, pas même un pas ni une parole et c’était
dans le sens le plus strict qu’il prenait le mot _superflu_. C’était
sans doute un moyen de consacrer plus sûrement toutes ses forces au
bien; mais il n’en était pas un d’être agréable dans la société de
ses pareils» et tout particulièrement de sa femme à laquelle cette
régularité mathématique et tenant de la monomanie devait faire une vie
fort peu agréable.
Mais, M. de Rumford eut vis-à-vis d’elle un tort plus grave: madame
de Lavoisier, en se remariant, avait expressément stipulé qu’elle se
ferait appeler madame _Lavoisier_ de Rumford, ce à quoi volontiers en
apparence avait consenti le futur. Mais M. de Rumford, prompt à oublier
ses engagements, s’étonna que sa femme ne fît pas de même, et il ne
dissimula pas sa mauvaise humeur. La veuve de Lavoisier lui rappela
avec convenance mais avec fermeté leurs conventions, en ajoutant, dans
une lettre écrite vers 1808: «J’ai regardé comme un devoir, comme une
religion, de ne point quitter le nom de mon premier mari..... Comptant
sur la parole de M. de Rumford, je n’en aurais pas fait un article de
mes engagements civils avec lui si je n’avais voulu laisser un acte
public de mon respect pour M. Lavoisier et une preuve de la générosité
de M. de Rumford. C’est un devoir pour moi de tenir à une détermination
qui a toujours été une des conditions de notre union et j’ai dans le
fond de l’âme la conviction que M. de Rumford, après avoir pris le
temps de réfléchir, me permettra de continuer à remplir un devoir que
je regarde comme sacré.»
M. de Rumford pourtant, loin de se rendre, s’opiniâtra dans ces
susceptibilités tardives, dans cette jalousie assez ridicule
puisqu’elle s’adressait à une ombre, à la mémoire d’un homme éminent
que sa fin tragique devait rendre plus digne de vénération. Tout en
le blâmant de manquer ainsi à sa parole, on ne saurait excuser tout
à fait madame de Rumford. Puisque le souvenir de Lavoisier lui était
encore si cher, pourquoi ne pas rester tout simplement dans son veuvage
au lieu de consentir à une union qui, par les motifs indiqués plus
haut, devait la placer vis-à-vis de son second mari dans une position
fausse et délicate? Par suite de ces difficultés et des luttes qui en
résultèrent, la position des époux devint telle qu’ils jugèrent tous
deux une séparation nécessaire et elle eut lieu à l’amiable le 30 juin
1809.
M. de Rumford, par sa propre faute sans doute, passa ainsi dans
l’isolement les dernières années de la vieillesse et mourut plus que
jamais en proie à l’amer désenchantement, dans sa maison d’Auteuil (21
août 1814).
Son éminent biographe, qui, même dans un _Éloge_, sait rester historien
sérieux et n’a point dissimulé le revers de la médaille, rend cependant
à Rumford, dans sa péroraison, ce témoignage qu’il semble juste de ne
pas négliger:
«Quels que fussent au reste, dit Cuvier, les sentiments de M.
Rumford pour les hommes, ils ne diminuaient en rien son respect
pour la divinité. Il n’a négligé dans ses ouvrages aucune occasion
d’expliquer sa religieuse admiration pour la Providence, et d’y offrir
à l’admiration des autres les précautions innombrables et variées par
lesquelles elle a pourvu à la conservation de ses créatures; peut-être
même son système politique venait-il de ce qu’il croyait que les
princes doivent faire comme elle, et prendre soin de nous sans en
rendre compte.»
[87] La rue qui portait ce nom a disparu. Elle commençait à la rue
Lavoisier et finissait à la rue de la Pépinière (rue _Abattucci_.)
[88] _Biographie Universelle._
[89] Cuvier.--_Eloges et Notices historiques_, 3 vol. in 8º.