«L’un des créateurs du théâtre moderne», dit de lui M. Laya dans la
_Biographie universelle_. Rotrou, en effet, a beaucoup écrit pour le
théâtre, puisque ses Œuvres dramatiques complètes, publiées pour la
première fois en 1820 seulement, forment cinq volumes in-8º. Une seule
de ses tragédies, _Wenceslas_, est restée au théâtre, et encore la
joue-t-on rarement ou même jamais. «Rotrou, dit encore M. Laya, s’était
proposé dans ses pièces un but moral qu’il fut loin d’atteindre dans
l’exécution. Il voulait purger le théâtre de ces plates équivoques, de
ces grivoises facéties, de ces situations hasardées, enfin de toute
cette licence de mœurs qui est d’un si mauvais exemple en un lieu
où l’on a la prétention de les réformer et de corriger les hommes.
Malheureusement, la route était frayée, la pente était faite, et sans
le vouloir et presque sans le savoir, il se laissa entraîner sur le
chemin glissant qu’avaient suivi ses devanciers.»
Ses deux premières pièces, l’_Hypocondriaque_ et la _Bague de l’oubli_,
imitations de Lope de Véga, méritent peu d’estime, et même aujourd’hui
sont presque illisibles. Rotrou lui-même disait à ce sujet: «Que
ce qu’on louait le plus dans ses ouvrages appartenait à l’auteur
espagnol; que tout ce qu’on y trouvait de blâmable, au contraire, lui
appartenait.»
Néanmoins, malgré leurs défauts, ces pièces, supérieures à ce qu’on
avait fait jusqu’alors, avaient mis en relief le nom de l’auteur et
attiré l’attention du cardinal de Richelieu, qui l’appela près de lui.
Rotrou fit à Paris la connaissance de Corneille. «Une liaison franche
s’établit entre eux. Corneille était né trois ans avant Rotrou[86];
mais comme les deux succès de celui-ci avaient précédé le coup d’essai
dramatique de Corneille, ce dernier, éminemment bonhomme, l’appelait
_son père_.»
Mais bientôt les rôles changèrent. En 1636, le _Cid_ parut, et avec un
tel éclat, que le cardinal de Richelieu lui-même en prit de l’ombrage.
La pièce par son ordre fut soumise à la censure de l’Académie
française, qui s’honora par l’indépendance de son jugement et la mesure
de sa critique... On sait que Labruyère a dit: «Le _Cid_ enfin est l’un
des plus beaux poèmes que l’on puisse faire; et l’une des meilleures
critiques qui aient été faites sur aucun sujet est celle du _Cid_.»
Rotrou, qui n’appartenait point à l’Académie, faute d’avoir sa
résidence à Paris, se montra plus courageux encore: «Seul parmi tous
les poètes dramatiques, dit M. A. Firmin Didot dans sa Notice, il prit
la défense du _Cid_; dès ce moment, il reconnut Corneille pour son
maître, et depuis il appela toujours de ce nom celui qui, comme nous
avons vu, se plaisait à le nommer lui-même son père.»
De ces sentiments, Rotrou voulut témoigner d’une façon solennelle en
insérant dans sa tragédie de _Saint-Genest_ des vers à la louange de
Corneille. Précisément, parce que le passage est un hors d’œuvre et
vient même d’une façon un peu forcée, il prouvait le désir qu’avait
l’auteur d’attester publiquement son admiration pour le poète, son
illustre ami. L’empereur Dioclétien demande au comédien Genest quelles
sont les tragédies les plus célèbres de l’époque, et Genest répond: ce
sont celles qui:
Portent les noms fameux de Pompée et d’Auguste,
Ces poèmes sans prix où son illustre main
D’un pinceau sans pareil a peint l’esprit romain,
Rendront de leurs beautés toute oreille idolâtre,
Et sont aujourd’hui l’âme et l’amour du théâtre.
Plus tard, après la représentation de _la Veuve_, Rotrou dit à
Corneille, en termes plus énergiques:
Pour te rendre justice, autant que pour te plaire,
Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire;
Juge de ton mérite, à qui rien n’est égal,
Par la confession de ton propre rival.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je vois que ton esprit, unique dans ton art
A des naïvetés plus belles que le fard,
Que tes inventions ont des charmes étranges,
Que leur moindre incident attire des louanges,
Que par toute la France on parle de ton nom,
Et qu’il n’est plus d’estime égale à ton renom.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tel je te sais connaître et te rendre justice,
Tel on me voit partout adorer ta _Clarice_;
Aussi rien n’est égal à ses moindres attraits;
Tout ce que j’ai produit cède à ses moindres traits.
Ce langage parfaitement sincère, et qui n’était point celui de la fausse
modestie, prouve chez notre poète une grande noblesse de caractère. Il
ne craignait point de reconnaître l’heureuse influence de Corneille sur
son propre génie; car _Cosroës_ et _Wenceslas_, les deux meilleures
pièces de Rotrou, ne vinrent qu’après _le Cid_, _les Horaces_, _Cinna_,
etc.
A propos de _Wenceslas_, on lit dans l’_Histoire du Théâtre-Français_
par les frères du Parfait: «Rotrou, après avoir achevé sa tragédie,
se préparait à la lire aux comédiens, lorsqu’il fut arrêté et conduit
en prison pour une dette qu’il ne pouvait acquitter. La somme n’était
pas considérable, mais il était joueur et par conséquent assez souvent
vis-à-vis de rien. Il envoya chercher les comédiens et leur offrit sa
tragédie pour vingt pistoles.»
L’anecdote est plus que contestable, et à l’époque où Rotrou fit
jouer son _Wenceslas_, nul doute qu’il était revenu de ces égarements
dont l’auteur de la _Notice_, mise en tête des Œuvres complètes, nous
dit: «Rotrou, jeté à dix-neuf ans, dans une société fort corrompue,
contracta de funestes habitudes. Une tradition de famille nous apprend
qu’il répandait dans un grenier, sur des fagots, l’argent qu’il
recevait des comédiens, étant forcé ensuite de le chercher pièce à
pièce et se formant ainsi, presque malgré lui, une réserve que sa
passion pour le jeu ne lui aurait pas permis de conserver.»
Il avait cédé aussi à d’autres entraînements qu’il confesse et déplore
en termes des plus énergiques dans une épître à un ami où se lisent ces
stances entre autres:
Mais que le souvenir de ces jours criminels,
En l’état où je suis m’offense la mémoire!...
Mon Dieu! que ta bonté rend mon esprit confus
Qu’avecque raison je t’adore;
Et combien l’enfer en dévore
Qui sont meilleurs que je ne fus!
Les rayons de ta grâce ont éclairé mes sens,
Le monde et ses plaisirs me semblent moins qu’un verre;
Je pousse encor des vœux, mais des vœux innocens
Qui montent plus haut que la terre!
Le repentir pouvait-il s’exprimer en termes plus éloquents? Ce langage
d’ailleurs ne saurait surprendre de la part de celui qui devait
léguer à la postérité le mémorable exemple de sa mort héroïque, plus
digne d’admiration certes que les œuvres les plus sublimes du génie.
«Revenu jeune de ses égarements, dit la Notice déjà citée, et ayant
obtenu une pension de la munificence du roi, il acheta la charge de
lieutenant particulier au baillage de Dreux; il fut nommé ensuite
assesseur criminel et commissaire-examinateur au même comté.» Mais les
voyages qu’il faisait à Paris pour la représentation de ses pièces
nécessitaient souvent son absence hors de la ville. Or, en 1650, une
maladie épidémique se déclara dans la ville de Dreux où bientôt elle
exerça les plus cruels ravages. Le nombre des victimes dépassait trente
par jour; déjà le maire et plusieurs des notables avaient succombé;
d’autres, cédant à l’épouvante, s’étaient hâtés de fuir. Rotrou, qui
se trouvait à Paris, est averti; tout aussitôt sa résolution est prise
et il repart pour Dreux. De cette ville, en réponse à son frère qui
le suppliait de s’éloigner du foyer de la contagion, il écrit... Mais
laissons parler un contemporain dont le récit est admirable dans sa
naïveté:
«L’an 1650, la ville de Dreux fut affligée d’une dangereuse maladie.
C’était une fièvre pourprée, avec des transports au cerveau, dont on
mourait presque aussitôt qu’on en était attaqué. Cette maladie enlevait
chaque jour un grand nombre de personnes et même les plus considérables
de la ville. Cela obligea le frère de Rotrou, qui, dès sa plus grande
jeunesse, s’était établi à Paris, de lui écrire et le prier fortement
de sortir de Dreux et de venir chez lui, ou de se retirer dans une
terre qui lui appartenait, entre Paris et Dreux. Mais Rotrou répondit
chrétiennement à son frère qu’étant seul dans la ville qui pût veiller
avec autorité pour y faire garder la police nécessaire afin de tâcher
de la purger du mauvais air dont elle était infectée, il n’en pouvait
sortir, le lieutenant général étant à Paris pour des affaires qui l’y
retiendraient longtemps et le maire venant de mourir. Que c’était la
raison qui l’avait obligé de remercier Mme de Clermont d’Entragues de
la grâce qu’elle lui voulait faire de lui donner un logement dans son
château, qui n’était éloigné que d’une lieue de Dreux, et celle dont il
le priait de trouver bon qu’il se servît pour n’accepter pas les offres
qu’il lui faisait. Il finissait sa lettre par ces paroles mémorables:
«Le salut de mes concitoyens m’est confié, j’en réponds à ma patrie: je
ne trahirai ni l’honneur ni ma conscience. Ce n’est pas que le péril où
je me trouve ne soit fort grand, puisque, au moment où je vous écris,
les cloches sonnent pour la _vingt-deuxième_ personne qui est morte
aujourd’hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu.»
»Ce fut la dernière lettre qu’il écrivit, car peu de temps
après, ayant été attaqué de cette fièvre pourprée avec de grands
assoupissements, il demanda les sacrements qui lui furent administrés,
étant dans une parfaite connaissance, et qu’il reçut avec une grande
résignation à la volonté de Dieu, qui le retira du monde le 27 juin de
l’an 1650, après huit jours de maladie, âgé de 40 ans et dix mois. Il
fut regretté non-seulement de ses parents et amis, mais encore de tous
les habitants de Dreux et des lieux circonvoisins, dont il était fort
estimé et parfaitement aimé. On l’inhuma dans l’église paroissiale de
Saint-Pierre de Dreux.»
Certes Rotrou méritait bien la statue qui récemment lui a été érigée
dans la ville de Dreux; il la méritait par son dévouement plus
encore sans doute que par son génie, encore que le _Wenceslas_ comme
le _Saint-Genest_ renferment des scènes admirables. «Voltaire, dit
M. Firmin Didot, cite souvent la tragédie de _Wenceslas_ avec de
grands éloges; il ne met rien au-dessus de la scène d’ouverture et
du quatrième acte; la comparaison qu’il fait de plusieurs endroits
de _Polyeucte_ et de _Saint-Genest_ est très-souvent à l’avantage de
Rotrou.»
Celui-ci, d’ailleurs, comme nous l’avons dit déjà, pensait
très-modestement de lui-même: «Il ne parlait jamais de ses ouvrages
dans les compagnies où il se trouvait, soit des personnes de qualité,
ou de ses amis, si on ne l’y obligeait; et quand cela arrivait, il le
faisait avec tant de modestie, qu’il paraissait bien que ce n’était que
par excès de complaisance.»
Ainsi s’exprime l’auteur des _Singularités historiques_, qui plus
loin nous dit encore: «Ce conseil (de Godeau, évêque de Grasse)
confirma Rotrou dans le désir qu’il avait de penser sérieusement à la
principale affaire, et l’on prétend qu’il s’y appliqua si bien que,
plus d’un an avant sa mort, il se dérobait deux heures chaque jour pour
les passer dans l’église où il méditait avec une grande attention et
dévotion sur nos mystères sacrés.»
En 1811, l’Académie française proposa comme sujet pour le prix de
poésie: _La Mort de Rotrou_. Millevoye, qui fut couronné, mourut
bientôt après, enlevé à la fleur de ses années, comme celui qu’il avait
célébré.
[86] Rotrou était né à Dreux en 1609.