II

«En 1844, la sœur Rosalie voulut étendre jusqu’à la naissance les soins

qu’elle donnait à sa nombreuse famille; elle fit établir une crèche

au-dessus même de l’école, dans la maison de secours.» La crèche devint

en quelque sorte sa récréation, là elle passait de douces heures au

milieu de ses chers petits protégés qui se disputaient ses caresses,

ses sourires et de leurs berceaux tendaient à l’envi les mains vers

elle. Un jour dans la crèche, tous les enfants partis, un seul était

resté; la mère, dont personne ne savait le nom ni la demeure, ne

reparut point; évidemment le pauvre petit était abandonné; on parlait

de l’envoyer aux Enfants-Trouvés.

«Un peu de patience, attendons! dit la sœur Rosalie qui s’approche du

berceau pour embrasser l’enfant. Celui-ci tout aussitôt enlaçant sa

tête de ses petits bras, s’écrie: _Maman, maman!_ et on ne pouvait le

faire taire non plus que détacher ses mains.

«Oh! bien, dit alors avec une larme dans les yeux la bonne sœur,

il m’appelle maman; je ne puis plus l’abandonner. Il n’ira pas aux

Enfants-Trouvés.»

Et l’enfant en effet, élevé sous ses yeux, trouva dans la sœur une mère

d’adoption qui sut remplacer admirablement la mère selon la nature.

A la crèche, sans doute à cette occasion, la sœur Rosalie obtint qu’on

ajoutât un asile qui devint l’_Asile des Petits Orphelins_, transféré

par la suite à Menil-Montant où il est encore. La visite que nous avons

faite naguère à cet établissement, visite racontée dans un volume des

_Annales du Bien_, est un de nos meilleurs souvenirs.

Le départ des orphelins, laissant vacante la maison de la rue Pascal,

la bonne supérieure en profita tout aussitôt pour y installer de vieux

ménages d’ouvriers auxquels l’âge ôtait la ressource du travail. «C’est

à cette heureuse initiative, dit le baron R.... que les vieillards du

12e arrondissement doivent, depuis 1856, l’établissement, justement

nommé plus tard, _Asile Sainte-Rosalie_, où ils sont à perpétuité[85].»

Une autre création de la bonne sœur, qui avait précédé celle-ci et que

l’expérience a fait de plus en plus apprécier, fut l’œuvre du Patronage

des jeunes ouvrières de l’association de Notre-Dame-du-Bon-Conseil

ayant pour but de protéger les jeunes filles contre les dangers de

l’apprentissage et les influences délétères de l’atelier.

Est-il besoin de dire, car qui ne le sait? ce que fut la bonne sœur,

cette Providence des infortunés, aux jours des grandes calamités, quand

ces fléaux terribles, la guerre civile ou l’épidémie, le formidable

choléra de 1832 en particulier, s’abattaient sur la capitale. M. de

Melun, dans des pages émues, nous montre la sœur Rosalie prompte

à courir là où le péril était le plus menaçant, toujours calme,

forte, héroïque et par sa seule présence rassurant les plus timides.

Que d’épisodes émouvants racontés à ce sujet et pour lesquels nous

renvoyons le lecteur à l’intéressant ouvrage de M. de Melun! Une ou

deux citations seulement.

Un jour, le docteur Royer-Collard accompagnait un cholérique que l’on

conduisait sur un brancard à la Pitié. Il est reconnu dans la rue:

aussitôt, on crie: «Au meurtrier! à l’empoisonneur! à l’empoisonneur!

car le peuple alors croyait au poison plutôt qu’au fléau.» En vain le

docteur soulève le drap qui cachait le visage du malade, et s’efforce

de prouver qu’en l’accompagnant le médecin cherche à le sauver et non

à le faire périr. La vue du moribond ajoute à l’exaspération, les cris

et les menaces redoublent; un ouvrier s’élance, un outil tranchant à la

main, lorsqu’à bout d’arguments, M. Royer-Collard s’écrie: «Je suis un

ami de la sœur Rosalie.

--C’est différent! répondent aussitôt mille voix: la foule s’écarte, se

découvre et le laisse passer.»

Un officier de la garde mobile, en juin 1848, poursuivi par des

insurgés, avait pu se réfugier dans la cour de la maison de la rue

de l’Épée de Bois. Mais les insurgés l’ont suivi et réclament leur

prisonnier que les sœurs, la supérieure en tête, couvrent de leurs

corps.

«Laissez, laissez, crient à l’envi les insurgés, que nous l’emmenions

pour le fusiller dans la rue; lui qui a versé le sang de ses frères, il

recevra la peine de son crime!»

Et malgré les supplications et les efforts des bonnes sœurs, le cercle

se resserrant de plus en plus autour d’elles, le prisonnier allait leur

être arraché lorsque la sœur Rosalie, se jetant à genoux, s’écrie dans

un sublime élan:

«Voilà cinquante ans que je vous consacre ma vie; pour tout le bien que

j’ai fait à vous, à vos femmes, à vos enfants, je vous demande la vie

de cet homme.»

A ce spectacle, à ce cri parti du cœur, les fusils qui menaçaient

l’infortuné se relèvent, des larmes d’attendrissement et de pitié

coulent sur ces visages tout à l’heure si farouches et le mot de:

_pardon, pardon!_ s’échappe de toutes les bouches. Le prisonnier est

sauvé.

Mais quelques jours après, les rôles étant changés, c’est en faveur

d’un malheureux insurgé que la sœur Rosalie déploie son zèle. Entre

les prisonniers de juin se trouvait un ouvrier du quartier, jusque-là

fort paisible, mais entraîné comme tant d’autres dans la révolte par

de perfides conseils et que menaçait une condamnation terrible. Sa

fille, une gentille enfant de cinq à six ans, fréquentait l’école des

sœurs. Sur ces entrefaites, le général Cavaignac vint voir la sœur

Rosalie sans doute pour la remercier des soins donnés par elle et ses

religieuses aux blessés. La supérieure conduit le général dans l’école,

et appelant alors la petite fille, elle lui dit:

«Mon enfant, voilà un monsieur qui, s’il le veut, peut te rendre ton

père.»

L’enfant tout aussitôt, tombant à genoux, s’écrie tout en larmes.

«O mon bon monsieur, rendez-moi mon papa, il est si bon et nous avons

tant besoin de lui!

--Mais, dit le général, pour être en prison, il faut qu’il ait fait

quelque chose de mal.

--Oh! non, bien sûr, non! demandez à maman: Et d’ailleurs, il ne le

fera plus, je vous le promets. Grâce, grâce! rendez-nous mon papa et je

vous aimerai bien! oh! oui!

Cavaignac, ce soldat si brave, avait un noble cœur. Il embrassa

l’enfant et sortit les yeux humides. Quelques jours après, le

prisonnier était rendu à sa famille.

Que de fois l’humble maison de la rue de l’Épée de Bois s’ouvrit-elle

ainsi pour des personnages illustres: l’abbé Emery, le directeur de

St-Sulpice, l’abbé de Lamennais, avant sa chute, Donoso Cortès, une

des gloires de l’Espagne moderne, etc.; et enfin le 18 mars 1854,

l’Empereur Napoléon III, accompagné de l’Impératrice. La sœur Rosalie

«reçut cette visite avec reconnaissance et respect, dit M. de Melun.

Elle voyait dans ce témoignage d’intérêt une leçon de bienveillance

et de charité envers les petits et les faibles, donnée à tous les

fonctionnaires et une recommandation à ceux qui disposent de l’autorité

publique, quels que soient leur rang et leur puissance, d’être

attentifs, affectueux, pleins de pitié pour les malheureux que les

souverains ne dédaignaient pas de visiter.»

Peu de temps auparavant, l’Empereur avait envoyé à la sœur Rosalie

la croix de la Légion d’Honneur «aux applaudissements de tout le

quartier, chaque pauvre se croyant décoré en sa personne. Mais, tout en

l’acceptant par obéissance pour ses supérieurs, la sœur ne put jamais

se résigner à la porter, «et son humilité souffrit tellement de cette

distinction, d’après ce que M. de Melun nous affirme, que, pendant

plusieurs jours, elle en fut malade.... cette faveur elle la regardait

comme une des grandes épreuves de sa vie.»

La cécité dont elle fut affligée par suite de cataracte dans les

derniers temps de sa vie, lui parut peut-être moins pénible, quoique

d’ailleurs elle souffrît beaucoup, elle si active, de cet état qui la

condamnait à l’inaction et la privait de la consolation de voir ses

chers pauvres dont elle ne cessait de s’occuper d’ailleurs.

L’opération de la cataracte fut tentée, mais avec peu de succès. On

espérait la recommencer dans des conditions plus favorables, lorsque la

sœur Rosalie, à la suite d’un refroidissement, fut prise de la fièvre

et d’un point de côté, symptômes annonçant la pneumonie ou la fluxion

de poitrine. Une médication énergique amena un mieux sensible qui

donnait grand espoir.

La malade souffrait beaucoup cependant, mais sans en laisser rien

paraître. Une des sœurs gardes-malades s’aperçut que, sur un

vésicatoire posé récemment, une serviette s’était repliée, et en pesant

sur la plaie, devait la rendre très douloureuse.

«Comment, ma mère, dit-elle, ne m’avez-vous point appelée? N’avez-vous

donc rien senti?

--Si vraiment, répondit la malade avec un sourire, je sentais le mal,

mais c’était un clou de la croix de Notre-Seigneur et je voulais le

conserver.

Le six février (1856), les symptômes les plus graves ayant disparu,

on croyait la supérieure sauvée; les sœurs se réjouissaient; mais

quelques heures plus tard, par un soubresaut de la maladie, le danger

reparaissait plus imminent, et elles s’agenouillaient près de leur mère

agonisante qui succomba le lendemain.

A la nouvelle de cette mort, éclatant dans le quartier Saint Marceau

comme un coup de foudre, ce fut une consternation générale. Les

ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, comme les vieillards et les

infirmes mêmes, vinrent en foule pour faire à la sœur Rosalie une

dernière visite dans la chapelle ardente où elle était exposée. Dans

tous les yeux on voyait des larmes, on n’entendait que des gémissements

et des sanglots, comme le jour d’après dans l’immense cortège qui

suivait l’humble corbillard conduisant la servante des pauvres à

l’église, puis au cimetière. La foule se composait d’un peuple entier

avec ses grands et ses petits, ses riches et ses pauvres, ses savants

et ses ouvriers, en un mot les personnages les plus illustres et les

plus obscurs réunis par le même sentiment de douleur et de vénération.

Ah! quand on voit ces regrets unanimes, et ces explosions d’admiration

pour la vertu, le dévouement, la sainteté, on se sent consolé,

fortifié; on se croirait coupable de douter de l’avenir; et l’on

regarderait presque comme un blasphème de qualifier, ainsi que l’ont

fait quelques-uns, de Babylone moderne ce Paris témoin, mais pas

indifférent certes, de si sublimes et si persévérants dévouements,

et où la dépouille mortelle d’une pauvre religieuse reçoit de pareils

hommages, se voit, en souvenir de la belle âme qui l’animait, honorée

de ces royales funérailles!

[85] _Nouvelle Biographie._

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 78 / 122 题