Au camp devant Namur, 3 juin 1692.
«.... Les grenadiers du régiment des gardes françaises et ceux des
gardes suisses se sont entre autres extrêmement distingués. On raconte
plusieurs actions particulières que je vous redirai quelque jour,
et que vous entendrez avec plaisir: mais en voici une que je ne puis
différer de vous dire et que j’ai ouï conter au roi:
»Un soldat du régiment des fusiliers, qui travaillait à la tranchée,
y avait posé un gabion; un coup de canon vint qui emporta son gabion:
aussitôt il en alla poser à la même place un autre, qui fut sur le
champ emporté par un autre coup de canon. Le soldat, sans rien dire, en
prit un troisième et l’alla poser; un troisième coup de canon emporta
ce troisième gabion. Alors le soldat rebuté se tint en repos; mais son
officier lui commanda de ne point laisser cet endroit sans gabion. Le
soldat dit:
--J’irai, mais j’y serai tué.
«Il y alla, et, en posant son quatrième gabion eut le bras fracassé
d’un coup de canon. Il revint soutenant son bras pendant avec l’autre
bras, et se contenta de dire à son officier:
--Je l’avais bien dit.
«Il fallut lui couper le bras qui ne tenait presque à rien. Il souffrit
cela sans desserrer les dents, et, après l’opération, dit froidement:
--Je suis donc hors d’état de travailler; c’est maintenant au roi à me
nourrir.
«Je crois que vous me pardonnerez le peu d’ordre de cette narration;
mais assurez-vous qu’elle est fort vraie.»