«... Les ennemis ne soutinrent point, on en tua bien quatre ou cinq
cents, entre autres un capitaine espagnol, fils d’un grand d’Espagne,
qu’on nomme le comte de Lêmos. Celui qui le tua était un des grenadiers
à cheval nommé _Sans-Raison_. Voilà un vrai nom de grenadier.
L’Espagnol lui demanda quartier, et lui promit cent pistoles, lui
montrant même sa bourse où il y en avait trente-cinq. Le grenadier, qui
venait de voir tuer le lieutenant de sa compagnie, qui était un fort
brave homme, ne voulut point faire de quartier et tua son Espagnol.
Les ennemis envoyèrent demander le corps, qui leur fut rendu, et le
grenadier _Sans-Raison_ rendit aussi les trente-cinq pistoles qu’il
avait prises au mort en disant:
--Tenez, voilà son argent dont je ne veux point; les grenadiers ne
mettent la main sur les gens que pour les tuer.
«Vous ne trouverez point peut-être ces détails dans les relations que
vous lirez; et je m’assure que vous les aimerez bien autant qu’une
supputation exacte du nom des bataillons et de chaque compagnie des
gens détachés, ce que M. l’abbé Dangeau ne manquerait pas de rechercher
très curieusement.
«Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie qui fut tué, et dont
_Sans-Raison_ vengea la mort. Vous ne serez peut-être pas fâché de
savoir qu’on lui trouva un cilice sur le corps. Il était d’une piété
singulière et avait même fait ses dévotions le jour d’auparavant.
Respecté de toute l’armée par sa valeur accompagnée d’une douceur
et d’une sagesse merveilleuse, le roi l’estimait beaucoup, et a dit,
après sa mort, que c’était un homme qui pouvait prétendre à tout. Il
s’appelait Roquevert. Croyez-vous que frère Roquevert ne valait pas
bien frère Muce? Et si M. de la Trappe l’avait connu, aurait-il mis,
dans la Vie du frère Muce, que les grenadiers font profession d’être
les plus grands scélérats du monde? Effectivement on dit que dans cette
compagnie il y a des gens fort réglés. Pour moi je n’entends guère de
messe dans le camp, qui ne soit servie par quelque mousquetaire, et où
il n’y en ait quelqu’un qui communie et cela de la manière du monde la
plus édifiante.
«.... Je ne puis finir sans vous dire un mot de M. de Luxembourg. Il
est toujours vis-à-vis des ennemis.... On lui amena avant-hier un
officier espagnol qu’un de nos partis avait pris et qui s’était fort
bien battu. M. de Luxembourg lui trouvant de l’esprit lui dit:
--Vous autres Espagnols, je sais que vous faites la guerre en honnêtes
gens, et je la veux faire avec vous de même.
«Ensuite il le fit dîner avec lui, puis lui fit voir toute son armée.
Après quoi, il le congédia, en lui disant:
--Je vous rends votre liberté; allez trouver M. le prince d’Orange, et
dites-lui ce que vous avez vu.
«On a su aussi par un _rendu_ qu’un de nos soldats s’étant allé rendre
aux ennemis, le prince d’Orange lui demanda pourquoi il avait quitté
l’armée de M. de Luxembourg:
--C’est, dit le soldat, qu’on y meurt de faim; mais avec tout cela ne
passez pas la rivière, car assurément ils vous battront.
«Le roi envoya hier six mille sacs d’avoine et cinq cents bœufs à
l’armée de M. de Luxembourg; et quoiqu’ait dit le déserteur, je vous
puis assurer qu’on y est fort gai, et qu’il s’en faut bien qu’on y
meure de faim.»