Boileau (Nicolas) naquit à Paris le 1er novembre 1636. Onzième enfant
de Gilles Boileau, greffier du conseil de la grande chambre, il eut
pour mère Anne Denielle, seconde femme du dit Gilles morte l’année
suivante, 1637, à l’âge de vingt-trois ans. Après avoir fait ses études
classiques au collége d’Harcourt, il étudia le droit et fut reçu
avocat. Mais sa répugnance invincible pour cette profession la lui fit
bientôt abandonner pour suivre les cours de théologie en Sorbonne;
et par suite il obtint un bénéfice, le prieuré de saint Paterne qui
rapportait 800 livres par an. Tout occupé plus tard de poésie, il
résigna son bénéfice, et ce qui fait honneur à la délicatesse de sa
conscience, restitua toutes les sommes perçues par lui pendant neuf
ans. Ses premières satires, déjà connues par de nombreuses copies, ne
parurent imprimées que vers 1665, et l’on sait avec quel succès. Louis
XIV fit au poète une pension de 2,000 livres, il voulut qu’il fût de
l’Académie et le nomma comme Racine son historiographe. Boileau, dont
la vieillesse fut affligée par de cruelles infirmités, supportées avec
une résignation toute chrétienne, mourut à Auteuil, le 17 mars 1711.
Le satirique se félicitait, d’après ce que Louis Racine nous apprend,
de la pureté de ses ouvrages. «C’est une grande consolation, disait-il,
pour un poète qui va mourir de n’avoir jamais offensé les mœurs.»
Il était de bonne foi assurément quand il parlait ainsi; à vrai dire
cependant il est plus d’un vers soit dans les _Satires_, soit dans le
_Lutrin_, que, sans pruderie, on voudrait pouvoir effacer. La Satire
des _Femmes_ en particulier, encore que rien n’y choque précisément et
grossièrement la licence, est une diatribe effrénée contre le mariage
et le moraliste chrétien ne saurait excuser le poète. Sans doute,
Boileau y fait preuve d’un admirable talent, mais aux dépens de la
justice, et il calomnie de parti pris le sexe dont il ne montre que les
défauts et les vices, admettant à peine quelques rares exceptions:
Il en est jusqu’à trois que je pourrais nommer,
dit-il, alors que soit dans la famille, soit dans le cloître, on
comptait par centaines, ou plutôt par milliers les pieuses, les
saintes femmes qui donnaient alors l’exemple de toutes les vertus.
Comment Boileau, si grand admirateur des anciens, quand il écrivait
ces pages injurieuses, ne s’est-il pas une seule fois rappelé cet
adorable vers de Virgile qui lui eût fait tout d’abord jeter au feu son
brouillon:
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.
Legouvé, qui n’était pas un Virgile, n’a pas été mal inspiré par son
cœur, lui, quand il a dit:
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
Il faut dire, à la décharge de Despréaux, qu’il n’avait point connu la
sienne, puisqu’il la perdit, comme on l’a vu, dès l’âge le plus tendre.
A la Satire des _Femmes_ nous préférons la plupart des autres
comme aussi les _Épîtres_, _A mes Vers_, l’_Éloge du Vrai_, _A mon
jardinier_, etc., où l’auteur fait preuve, dans sa langue savamment
correcte, d’un esprit si fin comme d’un incomparable bon sens.
L’_Art Poétique_, dont tant de vers sont devenus proverbes, semble
plus admirable encore au point de vue de la forme, et l’on ne peut
souscrire qu’avec de grandes réserves à l’arrêt de feu Sainte-Beuve, le
déclarant, au point de vue littéraire, un _Code abrogé_! Abrogé pour
quelques parties sans doute, mais non pour la plupart des autres et
en particulier quant aux règles du goût formulées dans un langage qui
donne tout à la fois l’exemple avec le précepte. Ce poème, quoi qu’en
aient dit les jeunes, bien vieillis aujourd’hui, subsiste et subsistera
tant qu’en France un public d’élite ne manquera pas aux chefs-d’œuvre.
On peut regretter aussi chez Boileau trop de bienveillance pour l’école
de Port-Royal, témoin son épître à Arnault comme ces vers qui terminent
la pièce adressée à la présidente de Lamoignon pour la remercier de
l’envoi du portrait de Bourdaloue:
Enfin, après Arnault, ce fut l’illustre en France
Que j’admirai le plus et qui m’aima le mieux.
Boileau excellait au jeu de quilles et on le vit souvent abattre toutes
les neuf d’un seul coup de boule.
«Il faut avouer, disait-il à ce sujet assez plaisamment, que j’ai deux
grands talents aussi utiles l’un que l’autre à la société et à l’état:
l’un de bien jouer aux quilles, l’autre de faire bien les vers.»
Il n’avait pas l’extrême sensibilité de Racine pour les critiques, au
contraire. Lorsqu’il avait donné au public un nouvel ouvrage et qu’on
venait lui dire que les critiques en parlaient fort mal:
--Tant mieux, répondait-il avec beaucoup de sens, les mauvais ouvrages
sont ceux dont on ne parle point.
Boursault, dans ses lettres, rapporte cette curieuse conversation sur
les bénéfices avec un abbé qui en possédait plusieurs et qui disait
gaîment à Boileau:
--Hé! cela est bien bon pour vivre!
--Je n’en doute point, répondit le poète; mais pour mourir, monsieur
l’abbé, pour mourir?
M. de Cavoye un des grands seigneurs de la cour, et fort lié avec
Racine et Boileau, s’amusait parfois, paraît-il, à jouer des tours aux
deux poètes.
«La veille de leur départ pour la première campagne, M. de Cavoye
s’avisa, dit-on, de demander à mon père, dit Louis Racine, s’il avait
eu l’attention de faire ferrer ses chevaux à forfait. Mon père, qui
n’entend rien à cette question, lui en demande l’explication.
--Croyez-vous donc, lui dit monsieur de Cavoye, que quand une armée
est en marche, elle trouve partout des maréchaux? Avant que de partir,
on fait un forfait avec un maréchal de Paris qui vous garantit que les
fers qu’il met aux pieds de votre cheval y resteront six mois.
«Mon père répond (ou plutôt on lui fait répondre):--C’est ce que
j’ignorais, Boileau ne m’en a rien dit; mais je n’en suis pas étonné,
il ne songe à rien.
«Il va trouver Boileau pour lui reprocher sa négligence. Boileau avoue
son ignorance, et dit qu’il faut promptement s’informer du maréchal le
plus fameux pour ces sortes de forfaits. Ils n’eurent pas le temps de
chercher. Dès le soir même, M. de Cavoye raconta au Roi le succès de
sa plaisanterie. Un fait pareil, quand il serait véritable, ne ferait
aucun tort à leur réputation.»
Autre anecdote:
Un jour, après une marche fort longue, Boileau très-fatigué se jeta sur
un lit en arrivant sans vouloir souper. M. de Cavoye, qui le sut, alla
le voir après le souper du Roi, et lui dit avec un air consterné qu’il
avait à lui apprendre une fâcheuse nouvelle. «Le roi, ajouta-t-il,
n’est point content de vous, il a remarqué aujourd’hui une chose qui
vous fait grand tort dans son esprit.
--Et quoi donc? s’écria Boileau fort alarmé.
--Je ne puis me résoudre à vous le dire; je ne saurais affliger mes
amis.
Boileau insiste. Après l’avoir laissé quelque temps dans l’inquiétude,
M. de Cavoye lui dit du ton le plus sérieux:
--Puisqu’il faut vous l’avouer, le Roi a remarqué.... que vous vous
teniez tout de travers à cheval.
--Si ce n’est que cela, répondit Boileau, laissez-moi dormir.
Racine et Boileau s’entretenaient un jour avec madame de Maintenon...
La conversation tomba d’aventure sur la poésie burlesque qui naguère
avait eu tant de vogue. Boileau, qui l’avait peu ménagée dans ses
écrits, ne tint pas dans cette circonstance un autre langage:
--Heureusement, dit-il, ce misérable goût est passé et on ne lit plus
Scarron même dans les provinces.
Il oubliait qu’il s’adressait à la veuve du dit Scarron, Racine se hâta
de couper court en parlant d’autre chose; mais dès qu’ils furent seuls,
il dit à son ami:
--Comment parlez-vous ainsi devant elle? Ignorez-vous l’intérêt qu’elle
y prend?
--Hélas! non, mais c’est toujours la première chose que j’oublie quand
je la vois.
Malgré la remontrance de son ami, Boileau quelque temps après eut une
distraction semblable au lever du roi. On s’entretenait de la mort du
comédien Poisson:
--C’est une perte, dit Louis XIV, il était bon comédien.
--Oui, reprit Boileau, pour faire un Don Japhet; il ne brillait que
dans ces misérables pièces de Scarron.
Racine l’avertit par un signe de sa maladresse, puis, en particulier,
il lui dit:
--En vérité, je n’oserai plus paraître à la cour avec vous, si vous
continuez d’être imprudent à ce point.
--J’en suis tout honteux, répondit Boileau; mais quel est l’homme à qui
il n’échappe une sottise?
Boileau ne savait ni dissimuler ni flatter. Il eut cependant par hasard
quelques saillies assez heureuses. Un jour le roi lui demandant son
âge, il répondit:
--Je suis venu au monde un an avant votre Majesté pour annoncer les
merveilles de son règne.
A une certaine époque, l’affectation de substituer le mot de _gros_
à celui de _grand_ régnait à Paris comme en quelques provinces où
l’on disait un gros chagrin pour un grand chagrin: Le roi demandant à
Boileau ce qu’il pensait de cet usage, le poète répondit:
--Je le condamne parce qu’il y a bien de la différence entre Louis le
Gros et Louis le Grand.
Quelques jours après la mort de Racine, Boileau vint à la cour où
depuis longtemps il ne paraissait plus, et comme il parlait au roi
de l’intrépidité chrétienne avec laquelle Racine avait vu la mort
s’approcher:
--Je le sais, répondit le roi, et j’en ai été étonné, il la craignait
beaucoup cependant, et je me souviens qu’au siége de Gand vous étiez le
plus brave des deux.
Le roi tenait par hasard sa montre à la main; en la montrant au poète,
il lui dit:
--Souvenez-vous que j’ai toujours une heure par semaine quand vous
voudrez venir.
Boileau cependant ne retourna jamais à la cour.
--Qu’irais-je y faire? répondait-il à ses amis qui le pressaient à ce
sujet, je ne sais plus louer.
Dans un âge avancé déjà, il donna une nouvelle édition de ses ouvrages
qu’il revit avec tout le soin dont il était capable. Un ami le
trouvant occupé de ce travail, il lui dit:
--Je suis presque honteux de m’occuper encore de rimes, et de toutes
ces niaiseries du Parnasse, quand je ne devrais songer qu’au compte que
je vais aller rendre à Dieu.
Pourtant on a toujours vu en lui le chrétien autant que le poète.
Un jour il fut invité à dîner chez le duc d’Orléans, depuis régent.
C’était un vendredi, sur la table cependant on ne servit que du gras.
Boileau, refusant successivement tous les plats qu’on lui présentait,
ne mangeait que du pain.
«Il faut bien, lui dit le prince, que vous en preniez votre parti et
fassiez comme tout le monde; le cuisinier a oublié que c’était maigre.
--Monseigneur, répondit le poète en s’inclinant, vous n’avez qu’à
frapper du pied et les poissons sortiront de terre tout aussitôt.
Cette spirituelle allusion au mot de Pompée plut au prince qui ne
pouvait s’empêcher d’admirer cette fermeté de caractère chez le poète;
il ne le laissa point dîner avec du pain seulement, et le maigre ne se
fit pas attendre.
Monsieur Lenoir, chanoine de Notre-Dame, confesseur ordinaire de
Boileau, l’assista pendant sa dernière maladie. Tout en se préparant à
la mort en chrétien sérieux, il conservait quelque chose de l’humeur du
poète. M. le Verrier, son ami, crut le distraire par la lecture d’une
tragédie médiocre qui dans sa nouveauté faisait beaucoup de bruit.
Après avoir entendu le premier acte, Boileau dit au lecteur:
--Eh! mon ami, ne mourrai-je pas assez promptement? Les Pradons et les
Cottin dont nous nous sommes moqués dans notre jeunesse étaient des
soleils auprès de ceux-ci.
Quelqu’un lui demandant ce qu’il pensait de son état, il répondit par
ce vers de Malherbe:
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.
Un moment avant sa mort, il vit ou plutôt il entendit entrer M. Coutard
qu’il reconnut à sa voix: Il dit en lui serrant la main:
--Bonjour et adieu, mon ami; mais l’adieu sera bien long.
Peu d’instants après il expira, laissant par testament presque tout son
bien aux pauvres.
«La compagnie qui suivit son convoi, et dans laquelle j’étais, dit L.
Racine, fut fort nombreuse, ce qui étonna une femme du peuple à qui
j’entendis dire:
--Il avait, à ce qu’il paraît, bien des amis, on assure pourtant, qu’il
disait du mal de tout le monde.»
En terminant, détachons de la correspondance si intéressante de Racine
et Boileau quelques pages qu’on aura plaisir et profit à lire: