Joseph de Maistre, qu’on peut taxer parfois sans doute d’exagération,
m’a fort l’air de parler raison quand il dit de Pascal: «Quoique je
ne veuille pas déroger à son mérite réel qui est très-grand, il faut
avouer aussi qu’il a été trop loué, ainsi qu’il arrive, comme on ne
saurait trop le répéter, à tout homme dont la réputation appartient à
une faction.... On nous répète sérieusement, au XIXe siècle, les contes
de Madame Perrier sur la miraculeuse enfance de son frère; on nous dit,
avec le même sang-froid, qu’avant l’âge de seize ans, il avait composé
«sur les sections coniques un petit ouvrage qui fut regardé alors comme
un prodige de sagacité[62]», et l’on a sous les yeux le témoignage
authentique de Descartes, qui vit le plagiat au premier coup d’œil, et
qui le dénonça, sans passion comme sans détour, dans une correspondance
purement scientifique.»
«... Je dis de plus que le mérite littéraire de Pascal n’a pas été
moins exagéré. Aucun homme de goût ne saurait nier que les _Lettres_
provinciales ne soient un fort joli libelle.... Je n’en crois pas moins
que la réputation dont il jouit est due de même à l’esprit de faction
intéressé à faire valoir l’ouvrage... Madame de Grignan, au milieu
même de l’effervescence contemporaine, disait déjà en bâillant: _C’est
toujours la même chose!_ et sa spirituelle mère l’en grondait.
«.... En général, un trop grand nombre d’hommes, en France, ont
l’habitude de faire, de certains personnages célèbres, une sorte
d’apothéose après laquelle ils ne savent plus entendre raison sur ces
divinités de leur invention. Pascal en est un bel exemple[63].»
Ce dernier paragraphe, il faut bien l’avouer, va tout droit, que
l’auteur y ait ou non songé, à l’adresse d’un de nos contemporains
illustres qui, quoique nullement janséniste, a manqué tout à fait de
sang-froid quand il s’est agi de juger Pascal. A la vérité, il s’en
servait comme d’un argument pour la cause glorieuse qu’il avait à cœur
de faire triompher, et c’est là son excuse. Prenant au sérieux et à
la lettre «les contes de Madame Perrier» Chateaubriand nous dit, non
sans quelque emphase: «Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des
_barres_ et des _ronds_, avait créé les mathématiques; qui, à seize,
avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis
l’antiquité; .... qui à cet âge où les autres hommes commencent à
peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des connaissances
humaines, s’aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la
religion, qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa
trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, _fixa la langue
que parlèrent Bossuet et Racine_, donna le modèle de la plus parfaite
plaisanterie comme du raisonnement le plus fort (ni l’un ni l’autre
certes!); enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut
par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur
le papier _des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’homme_: cet
_effrayant_ génie se nommait Blaise Pascal.»
Chateaubriand, qui sacrifiait si volontiers à la phrase, le fait ici
par trop aux dépens de la judicieuse critique. Le génie de Pascal,
apprécié à sa juste valeur, n’a rien d’effrayant et, sans jeter bas la
statue de Blaise, il suffit pour sa gloire d’un piédestal ordinaire,
bien loin de l’exhausser sur une colonne qui va se perdre dans les
nues. La part qui lui reste comme écrivain est encore assez belle. Le
volume des _Pensées_, son véritable titre aux yeux de la postérité,
quoique dans sa plus grande partie il ne se compose que de fragments
et de notes jetées sur le papier un peu au hasard, étonne souvent par
la sagacité, la profondeur, la soudaineté de la pensée, comme par la
vigueur et la puissance de l’expression. C’est l’éclair qui luit tout
à coup au milieu des ténèbres et qui frappe la vue, quand on prétend
le fixer, d’un prompt éblouissement. Les premiers chapitres, les
seuls complets et terminés, dont, bien plus que des _Provinciales_,
on pourrait dire qu’ils ont contribué à fixer la langue, supposé,
ce que je ne crois pas, qu’une langue pût être fixée, c’est-à-dire
immobilisée, ces chapitres, arrivent parfois à la plus haute éloquence.
Il y a là nombre de passages toujours cités avec succès et qu’on peut
citer encore, celui-ci par exemple:
«Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est prononcé,
n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre, et cette heure suffisant,
s’il sait qu’il est donné, pour le faire révoquer; il est contre la
nature qu’il emploie cette heure-là, non à s’informer si cet arrêt
est donné, mais à jouer et à se divertir. C’est l’état où se trouvent
ces personnes[64], avec cette différence que les maux dont ils sont
menacés sont bien autres que la simple perte de la vie et un supplice
passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent sans
souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs
yeux pour s’empêcher de le voir et ils se moquent de ceux qui les en
avertissent.» (Ch. 1er.)
Cela sans doute est remarquable, admirable, comme l’expression d’une
vérité saisissante, formulée avec un rare bonheur; mais ce passage,
et quelques autres aussi frappants, doivent-ils nous faire nous
exclamer «_que ce sont là des pensées qui tiennent plus du Dieu que de
l’homme_.» Autant dire comme Madame Perrier: «_que chez aucun peuple
et dans aucun temps il n’a existé de plus grand génie que Pascal_.»
«Exagération risible, dit avec raison de Maistre, qui nuit à celui qui
en est l’objet au lieu de l’élever dans l’opinion.»
Pascal (Blaise), né à Clermont le 19 janvier 1623, était fils d’Etienne
Pascal, président de la cour des avocats et de Antoinette Begon. Il
mourut à Paris, le 19 août 1662. D’après ce que Mme Perrier rapporte:
«Lorsque M. le curé le bénit avec le saint ciboire, il dit: «Que Dieu
ne m’abandonne jamais!» Ce qui fut comme sa dernière parole.»
[62] _Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal._
[63] Joseph de Maistre: _De l’Eglise gallicane_.
[64] Les Indifférents.